Bertrand Calenge : carnet de notes

Jeudi 9 octobre 2014

Quelles politiques documentaires en environnement hybride ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ Jeudi 9 octobre 2014

Il y a quelques mois, j’invitais les acteurs des contenus dont les bibliothèques tentent de résoudre la difficile équation des ressources imprimées et numériques dont nous faisons collections et médiation, à apporter leur pierre à une journée d’étude proposée par le groupe Poldoc. Les propositions ont été nombreuses, au point que les membres du groupe (réanimé) ont du débattre longtemps avant de concocter un programme alléchant.

Avant de faire quelques commentaires et explications, allons à l’essentiel : la journée d’étude sur le thème rappelé en titre de ce billet se tiendra à l’enssib, le jeudi 13 novembre prochain. L’inscription est nécessaire mais gratuite, et toutes les informations sont accessibles sur cette page. La journée se déroule dans 5 semaines, mais il reste pas mal de places, même si plus de 60 personnes y sont déjà inscrites.

Volontairement, nous avons repris l’expression de bibliothèque hybride. Non pour asséner un programme totalement axé sur le numérique comme c’est souvent le cas, mais pour questionner l’ambivalence, rencontrée en ayant à comprendre et gérer des supports ou sources tellement distincts, des usages très variables, et des pratiques professionnelles disparates. La bibliothèque hybride anticipée par le rapport Follett (et par l’article de Peter Brophy en France) est bien présente ! Nous ne sommes jamais totalement numériques, ni totalement imprimés et supports matériels : les sources, les usages et les habiletés professionnelles obligent à jongler entre les deux, ou plutôt avec les deux. Le pari du groupe Poldoc, et je crois de la politique documentaire, n’est pas de cantonner cette ambition à des constats professionnels, mais de s’ancrer dans les changements de perception, de réception et d’usage de la connaissance  mise en forme et dynamisée au profit de nos contemporains. Oui, le monde des bibliothèques est hybride, parce que la société l’est aussi.

Et comme je m’adresse à des professionnels de la transmission des savoirs, je sais que cette hybridation, évidemment complexe, nous interpelle tous…

Et puis, surprise, la journée offrira aussi l’occasion de présenter le nouveau site de ressources Poldoc, beaucoup plus ouvert et collaboratif que l’actuel, qui est devenu obsolète.
Et de rendre hommage à nos collègues catalans qui ont lancé récemment pour l’Espagne un autre groupe de réflexion et de collecte sur les politiques documentaires, qui évidemment se nomme aussi Poldoc !

Voilà le programme de la journée, élaborée par le groupe Poldoc (français !) dont je salue la conviction… Il ne vous reste plus qu’à vous y inscrire !!! c’est le 13 novembre !

Programme :

  • 9h : Accueil
     
  • 9h15 : Ouverture de la journée
     
  • 9h25 : Invité d’honneur : Lluis Agusti, directeur du département de bibliothéconomie de l’Université de Barcelone, présente le  groupe Poldoc Hispanic (http://bd.ub.edu/poldoc/), créé en 2013
     
  • 9h45 : Rendre visible les ressources numériques dans les espaces physiques de la bibliothèque – Frédéric Souchon, SCD de l’Université de Paris 5     
     
  • 10h30 : Quelle place pour les ressources numériques « alternatives » dans les bibliothèques publiques ? – Hans Dillaerts, maitre de conférences, Université de Montpellier3
     
  • 11h15-11h30 : pause
     
  • 11h30 : Les lecteurs et le catalogue sont la collection : politiques documentaires et  acquisitions PDA (“Patron driven acquisitions“) – Cristobal Urbano, professeur, Université de Barcelone
     
  • 12h15 : Ressources numériques et marchés publics : l’expérience en demi-teinte de la Médiathèque départementale du Puy-de-Dôme. Enjeux, outils, perspectives – Renaud Aïoutz, Médiathèque départementale du Puy de Dôme
     
  • 13h–14h15 : Déjeuner libre
     
  • 14h15 : Collections hybrides et conservation raisonnée – Carole MELZAC,responsable du département ADELE (achats documentation électronique) et  Yann NICOLAS, responsable du département études et projets, ABES
     
  • 15h : Faire du neuf avec des vieux papiers : la « réalisation » de la dimension patrimoniale d’une collection très spécialisée…- Sadri Saieb et Mostapha Najem, Institut suisse de droit comparé, Lausanne
     
  • 15h45-16h : pause
     
  • 16h : Quelles activités et compétences pour un responsable documentaire en environnement hybride ? – Agnès Escoffier, Médiathèque intercommunale Ouest-Provence
     
  • 16h45 : La politique documentaire est-elle soluble dans la bibliométrie et dans les compétences informationnelles ? – Laurence Tarin, bibliothèque de l’Ecole des Mines
     

 Et donc, pour vous y inscrire, c’est ici !

 

Samedi 5 avril 2014

Mon désespoir est grand, et ma colère aussi

Filed under: Non classé — bcalenge @ Samedi 5 avril 2014

Tout le monde des bibliothèques est au courant, je pense, de l’annonce par le CNFPT de sa décision, à partir de 2015,  de ne plus contracter avec l’enssib pour assurer la formation des conservateurs territoriaux, en partenariat avec l’INET, école supérieure de formation de la fonction publique territoriale. Confirmation devrait en être donnée le 9 avril prochain, date du CA du CNFPT. L’ABF s’en est d’ailleurs largement émue, ainsi que d’autres associations professionnelles et l’interassociation des professions des bibliothèques et de la documentation.

Cette annonce est catastrophique. Non parce que des enjeux pédagogiques seraient en jeu : l’enssib a volontiers retravaillé cette formation pour la rendre la plus pertinente possible, et le CNFPT a étroitement réfléchi avec elle pour définir l’actuel programme de la formation. De même  des comités de suivi de la formation des conservateurs territoriaux ont plusieurs fois par an ajusté nombre d’éléments dans ce cadre (je le sais, en y ayant participé activement). Le directeur de l’INET a d’ailleurs salué la qualité de la formation dispensée, lors d’un récent conseil d’administration de l’enssib, et en termes élogieux. Nul ne pense pour autant que la formation est parfaite et idéale : les élèves les premiers souffrent de devoir assumer cette période intensive, alors qu’ils imaginent volontiers pouvoir se passer de ce sas formateur avant d’entrer dans les établissements qui les espèrent. Et chaque année les organisateurs de la formation passent un temps infini à peaufiner et réviser les contenus et modalités qui nourriront leurs collègues en devenir, en conviant des experts et acteurs de tous bords – élèves compris – pour témoigner, débattre, enseigner, communiquer leur passion d’un métier commun.

rayons

Transversalités

Pendant la majeure partie de ma carrière – près de 40 ans ! -, j’ai travaillé dans les bibliothèques territoriales. BCP du Cantal d’abord, puis de la Martinique, puis celle de la Saône-et-Loire en réussissant – je crois – le cap de la décentralisation et en étant le premier président de l’ADBDP (alors ADBCP). Au Ministère de la Culture ensuite, je n’ai eu à traiter que des questions concernant ces collectivités : le concours particulier de la DGD, les BMVR, …,  et surtout les nouveaux statuts territoriaux, et les textes qui allaient organiser leur formation future en homologie avec leurs collègues de la fonction publique d’État. L‘Institut de formation des bibliothécaires (IFB) que j’ai ensuite « créé » et dirigé, s’est chargé pendant plusieurs années de donner une formation commune aux cadres bibliothécaires, des deux statuts et ensemble, en accord avec le CNFPT. Quelques années plus tard, j’ai rejoint la BM de Lyon, pour assister et accompagner les collègues – évidemment territoriaux – : je crois leur avoir été utile. Et en ayant maintenant rejoint l’enssib, j’ai été heureux d’y voir côte à côte la communauté de mes collègues, qu’ils soient de statut territorial ou d’État. Bref, si je fais le compte, l’univers des bibliothèques territoriales imprègne mon curriculum, comme je suis également heureux d’être conservateur d’État, tant je n’ai jamais vu de différence entre les deux métiers.

Je n’imagine pas un seul instant qu’on me taxe de tropisme « étatique », tant mon histoire comme mes relations et mes réflexes sont nourris de cette territorialité. Aussi, l’annonce brutale et inattendue de ce repli me sidère. J’en appelle à tous les collègues qui, en formation initiale ou continue, auprès de conservateurs d’État ou territoriaux, de bibliothécaires de tous statuts, d’assistants, bibliotechniciens et BIBAS indifférenciés, ont délivré uniment les mêmes convictions et démonstrations. Eux aussi vivent cette unité profonde d’un métier au service de leurs concitoyens, et encouragent un regard unifié sur des problématiques qui ne peuvent que se recouvrir et s’entrecroiser : les universités sont partie intégrante des villes, leurs publics se recouvrent, toutes deux partagent le même destin et des projets nécessairement communs (notamment à travers les problématiques régionales et départementales, voire métropolitaines).

Laissez-moi encore convoquer ma mémoire. Le dernier quart du XXe siècle a été une longue entreprise pour élaborer justement les ponts qui pouvaient justement permettre à tous les conservateurs de bibliothèque  (et bibliothécaires : il ne faudrait pas les oublier !) ce terreau commun d’une formation ensemble, et aussi – ne l’oublions pas – d’une mobilité accrue et facilitée. Certes, la question de la mobilité se posait dans tous les métiers des fonctions publiques, et Michel Rocard a su mettre en route cette homologie. Côté bibliothèques, peut-être avions-nous le nez creux, tant le rapprochement des compétences nous paraissait évidente : les villes se saisissaient déjà de la vie de leurs citoyens étudiants, les universités appelaient déjà  les collectivités locales pour se structurer et se moderniser immobilièrement. On y est arrivé. Formation commune, souvent contestée (évidemment !), mais génératrice d’une richesse infinie : déjà, nombre de conservateurs d’Etat exerçaient en « lecture publique » (j’en suis un comme aujourd’hui mes collègues des bibliothèques municipales classées), et depuis nombre de personnels territoriaux ont expérimenté les milieux de l’enseignement supérieur. Les mobilités s’intensifient entre les fonctions publiques, au moins pour les conservateurs et bibliothécaires : je connais vraiment beaucoup de ces  corps-cadres d’emploi qui ont exercé dans les deux univers. Et, à ce que je connais, leur compétence antérieure a été à chaque fois hautement appréciée. Pour leurs qualités propres sans doute, mais aussi parce qu’ils avaient multiplié les expériences professionnelles.

 

Camille Claudel – L’âge mur – photo BC, licence CC

Au fond, ce qui unit les bibliothécaires et conservateurs de bibliothèques, ce n’est pas leur statut, pas plus que ce n’est leur métier, c’est la complexité commune de leur fonction : ces « publics », qui sont en fait des concitoyens, ont besoin  de savoir, de s’armer, de comprendre, d’apprendre, et ces savoirs qu’il faut organiser et promouvoir doivent être les plus largement accessibles. Les professionnels réunis s’ingénient à mobiliser des savoir-faire, des réseaux, des partenariats, afin de proposer aux pouvoirs publics de tous types des programmes qui permettront aux publics des ces collectivités de savoir plus, de comprendre mieux, de trouver les outils pour construire notre citoyenneté connaissante. Et la plupart du temps, les cadres des bibliothèques ont une très fine manière de comprendre leur environnement administratif et politique pour y adapter leurs talents, comme ils ont « le nez » pour engager les partenariats nécessaires dans leurs multiples positions. A tel point que le rapport Pêcheur (du nom du conseiller d’Etat qui l’a rédigé)  donnait ces fonctionnaires publics des bibliothèques en exemple évident de la  transversalité d’une souhaitable fonction publique de métier. Je le cite :

« Certains corps et cadres d’emploi se prêteraient tout particulièrement à une
expérimentation pour la création d’un cadre professionnel commun, dès lors que, bien
qu’appartenant à des fonctions publiques différentes, ils ont le même contenu professionnel,
ont d’ores et déjà des déroulés de carrière proches ou semblables, ainsi que des concours et
des formations initiales voisins voire communs, sans compter que certains partagent déjà la
même charte de déontologie. Sont par exemple dans une telle situation la plupart des corps et
cadres d’emploi de fonctionnaires des bibliothèques (…) »

Le statut des conservateurs territoriaux prévoit d’ailleurs, en son article 7, une formation commune avec les conservateurs d’Etat : « Au cours de cette période, les élèves effectuent la même scolarité que les conservateurs stagiaires ayant vocation à accéder au corps des conservateurs de bibliothèques »

 

Ousmane Sow - photo BC, licence CC

Ousmane Sow – photo BC, licence CC

Un retour en arrière

Si le CNFPT confirme sa décision dans un tout prochain CA, c’en est fini de ces réseaux professionnels tissés à travers la formation initiale commune des conservateurs de tous statuts. Je ne mets pas en doute ici le contenu -encore inconnu – de la  formation qu’envisage le CNFPT, mais souligne que le long travail des professionnels des bibliothèques pour se donner des outils communs et une formation commune est aujourd’hui battu en brèche. Une fois disparu, ce passage formateur par une « maison commune » des bibliothèques risque de faire disparaître la compréhension partagée de problématiques communes. Oserai-je rappeler qu’après la disparition du Conseil Supérieur des Bibliothèques, l’Enssib reste l’unique institution fédératrice de tous les types de bibliothèques (oui, tous : car ses masters forment également les cadres des bibliothèques hors fonction publique) ?

Bien sûr, il faut régulièrement auditer la formation dispensée, et la dernière mise à plat  a eu lieu en 2011 (avec le CNFPT !), rénovant totalement le cursus. Mais l’actuelle annonce de « divorce » ne s’appuie sur aucun avis d’expert dans le cadre d’une nouvelle évaluation ! Dans cette affaire, il existe bien plus qu’une dissension sur des méthodes pédagogiques ou des contenus de formation. De multiples enjeux s’y croisent, bien éloignés de l’intérêt des bibliothèques : pour le CNFPT organiser la fluidité des emplois, pour l’INET atteindre une masse critique d’élèves. Je ne suis pas sûr que les enjeux des bibliothèques municipales et départementales y soient considérés dans leur complexité. Pourtant, Thierry Giappiconi lui-même, membre du Conseil National d’Orientation du CNFPT, soulignait l’intérêt commun des villes (FP territoriale) et des universités (FP d’Etat) en matière de mutualisation !

Ce qui est en jeu également, c’est la reconnaissance d’un statut du conservateur de bibliothèque comme autorité scientifique. La même annonce n’a pas été portée à l’encontre des conservateurs territoriaux du patrimoine, toujours formés par l’INP, le discours dominant affirmant leur scientificité singulière… Si les bibliothèques sont nécessairement actrices des politiques publiques qu’elles servent, leurs bibliothécaires doivent pouvoir affirmer la singularité de la dimension culturelle, surtout à l’heure où les remous électoraux tendront ici ou là à conformer les bibliothèques à des objectifs politiques qu’elles ne peuvent accepter, la chose étant facilitée par l’assimilation des conservateurs de bibliothèques à des administrateurs spécialisés. L’Etat, ayant organisé sa propre impuissance par une décentralisation maximale, semble ne revendiquer même plus l’affirmation concrète d’une communauté culturelle des connaissances au-delà des choix locaux….

Face à cette régression qui s’annonce, mon désespoir est grand, et ma colère aussi. Au fond, c’est comme si des décennies d’efforts partagés étaient jetées par-dessus bord. J’en appelle à toutes celles et tous ceux qui pourront aider à proposer le temps de la réflexion, de l’évaluation, de l’analyse, des enjeux, et enfin des décisions pour des projets cohérents. Et alerteront leurs élus sur l’échéance si proche de cette grave décision.

Lundi 10 mars 2014

Politique documentaire et bibliothèque hybride : contribuez à la journée d’étude Poldoc !

Filed under: Non classé — bcalenge @ Lundi 10 mars 2014

Une fois n’est pas coutume (running gag…), je relaie l’appel du groupe Poldoc qui, avec le soutien de l’enssib, travaille depuis 1999 sur les politiques documentaires, et notamment leurs outils, leurs processus, leur innervation de l’activité des bibliothèques. Le groupe, qui avait connu une baisse de régime, se relance avec un nouveau site web en préparation (dont le cœur sera toujours le rassemblement des ressources utiles aux acteurs), et maintenant une journée d’étude organisée en novembre 2014 à l’enssib, avec le soutien actif – comme toujours – de cette école. Voilà ce dont il s’agit :

logo_poldoc_seul

Le groupe Poldoc propose avec le soutien de l’enssib une journée d’étude

Quelles politiques documentaires en environnement hybride ?

(enssib – 17-21 bd du 11 novembre, 69100 Villeurbanne – le jeudi 13 novembre 2014)

Une perplexité aujourd’hui récurrente dans la définition d’une politique documentaire est l’articulation possible des différents types de ressources, imprimées et numériques notamment, dans un contexte de moyens financiers et humains limités. Le concept de « bibliothèque hybride », né au Royaume-Uni du rapport Follett en 1993, apparait encore pertinent au travers du constat de la réalité des ressources documentaires des bibliothèques. Ce mariage complexe d’une offre numérique et de collections matérielles pose des problèmes de gestion cohérente, de choix stratégiques, de services de médiation, rendus plus complexes du fait de la diversité des usages comme des tensions en moyens.
La journée d’étude se propose de refléter l’approche contemporaine de ces enjeux et de nourrir la réflexion à travers des contributions venues de tous horizons.

Thématiques :

Sont recherchées les approches qui aborderont le caractère hybride des ressources physiques et numériques dans ses dispositions de convergence ou de conflit :

- l’organisation de la documentation en réseau(x), intégrés ou non
– la question de l’évaluation des ressources, tant en termes de pertinence que d’usages
– la structuration de l’information bibliographique et textuelle
– les interfaces d’accès et les  procédures de recherche
– l’intégration dans des procédures et documents homogènes
– la pertinence ou non de la discrimination complémentarité / substitution
– la médiation des ressources et la visibilité du numérique dans le physique et réciproquement
– l’intégration dans le(s) modèle(s) économique(s) de la bibliothèque
– les questions relatives au dilemme entre encyclopédisme, spécialisation ou différenciation
– les compétences, activités et conditions d’exercice des responsables documentaires
– les nouveaux enjeux de la demande dans ce contexte hybride

Les propositions de contribution :

-          Doivent être accompagnées d’une brève présentation qui présente sommairement le sujet traité, et des qualités et coordonnées de la personne qui propose la contribution
–          Doivent être conçues pour des interventions qui ne dureront pas plus qu’une heure
–          Doivent être adressées avant le 1er mai 2014 au groupe Poldoc (à l’adresse : bertrand.calenge@enssib.fr )

Le comité d’organisation étudiera les propositions et donnera sa réponse au plus tard le 1er juin 2014.

Je n’ai qu’un mot à ajouter : envoyez vos propositions !

Samedi 25 janvier 2014

La lecture publique, quelle lecture publique ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ Samedi 25 janvier 2014

Simultanément ou presque, je rencontre cette semaine un mémoire sur les compétences territoriales en matière de lecture publique, à l’occasion des soutenances de mémoires DCB à l’enssib, et le dernier billet de Dominique Lahary faisant le point sur « la lecture publique intercommunale en 10 leçons« . Ajoutez à cela l’actualité politique qui valide la création des métropoles, le serpent de mer du débat sur les compétences croisées des différents niveaux d’administration locale, et une ambiance de campagne électorale qui débute sur fond de municipales et, par conséquent, d’intercommunalité.

Le cadre de la lecture publique

La définition de cette expression courante est très large, si j’en crois Wikipedia : « La lecture publique est l’ensemble des actions menées autour du livre et de la culture de l’écrit en général. Elle est traditionnellement conduite par le monde des bibliothèques. » La notion est tout sauf évidente, et sa définition première est bien oubliée, telle que le rappelait en 1967 le rapport Dennery sur « la lecture publique en France » :

« En fait, il faut entendre lecture « publique » au sens où l’on prenait autrefois l’instruction « publique » : de même qu’il a tenu à offrir à tous les moyens gratuits de s’instruire, l’État considère qu’il est de son devoir de mettre à la disposition de chaque citoyen les ouvrages dont la lecture peut être agréable ou utile, en enrichissant sa personnalité et en le préparant mieux à son rôle dans la société. Ce sont les principes mêmes qu’a fixés un manifeste de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture : Essentiellement destinée à assurer l’éducation des adultes, la bibliothèque publique doit également compléter l’ œuvre de l’école en développant le goût de la lecture chez les enfants et les jeunes gens… C’est un centre d’éducation populaire offrant à tous une éducation libérale. »

L’appellation originelle étant « bibliothèques de lecture publique », c’est donc par un raccourci abusif que les bibliothèques territoriales se définissent comme « bibliothèques publiques », comme le rappellent régulièrement les responsables des bibliothèques universitaires, qui revendiquent eux aussi cette qualification comme étant également de statut public. La lecture publique couvre en fait l’ensemble des dispositifs visant à mettre en œuvre une volonté politique singulière d’éducation populaire, laquelle se définit comme une éducation du corps social en dehors des dispositifs formels de l’enseignement public (ce qui au passage exclut cette fois-ci les bibliothèques universitaires ;-) ).

Net fantasy

La lecture publique, ce sont les bibliothèques municipales ?

De raccourci en raccourci, on en vient volontiers à dire que la lecture publique, ce sont les bibliothèques municipales et intercommunales. En effet, ce sont elles qui accueillent du public en dehors des cadres éducatifs institués. A trop regarder l’arbre, on ne voit plus la forêt ! Certes, les bibliothèques représentent des lieux particulièrement propice à la dynamisation cognitive et relationnelle du corps social, mais pourquoi revendiquer une telle exclusivité ? Les bibliothécaires passent leur temps à expliquer l’importance du travail souterrain nécessaire pour que le succès public des bibliothèques soit assuré, comme en témoignent les récents débats générés par la pétition de Bibliothèques sans frontières, « Ouvrons plus les bibliothèques ». C’est donc que la lecture publique ne se cantonne pas à des lieux dotés de documentation et largement ouverts au public !

La lecture publique est plus complexe que cela, c’est un appareil de mise en œuvre de la politique de lecture publique dont les bibliothèques municipales sont un aboutissement évident, mais ne sont pas le seul (j’y reviendrai plus loin) : la lecture publique, c’est aussi les BDP qui sans accueillir le public renforcent les moyens documentaires des petites BM, leur apportent expertise et formation, leur permettent d’offrir aux publics des services complémentaires ; la lecture publique, c’est aussi le réseau des agences régional du livre qui favorisent les coopérations, conduisent des enquêtes, etc. ; la lecture publique, ce sont aussi les dispositifs logistiques de soutien à cette activité : apport de cyberbases par la Caisse des Dépôts, offre de notices bibliographiques par la BnF, subventions de l’État et des autres collectivités pour les acquisitions, les constructions, les améliorations, etc. Il est indispensable d’envisager la lecture publique comme une galaxie relationnelle, et non comme un ensemble de points ouverts au public…

labyrinthe

Intercommunalité, subsidiarité, et autres complexités

Dans ces conditions, il va de soi qu’il est impossible de définir aujourd’hui ce que serait une « compétence lecture publique » relève de la mission impossible, sauf à en appauvrir singulièrement la richesse, et à en décomposer très précisément (trop ? je me méfie ;-) ) les différentes composantes, au risque de brider le champ des possibles. Les débats actuels sur les soubresauts des collectivités territoriales doivent être abordés avec prudence dès qu’on aborde le terrain de la lecture publique.

L’intercommunalité en est un bon exemple, sur lequel j’ai déjà glosé : au début, l’État a naïvement pensé qu’une bibliothèque intercommunale était un bloc uniforme se substituant totalement aux bibliothèques municipales pré-existantes. Pourtant on sait bien aujourd’hui, comme je l’avais montré pour Rhône-Alpes, qu’il y a presque autant de cas de figures que d’intercommunalités en matière de lecture publique : une fusion totale parfois, une mutualisation d’outils  logistiques parfois encore, l’émergence d’une bibliothèque singulière à la vocation référentielle sans abolition des bibliothèques locales encore là, etc. Chaque groupe de collectivités municipales organise ses propres modes de collaboration dans le respect des compétences qui lui sont dévolues : or pour la lecture publique, comme il n’y a pas de compétence affectée à des niveaux précis d’administration (le transfert des BCP – ex-BDP – aux départements n’entrainant aucune attribution réglementaire de compétence spécifique), donc on se débrouille, on s’épaule, on négocie…

Parlons également de la subsidiarité, ce principe européen de bon sens qui « consiste à réserver uniquement à l’échelon supérieur – ici l’Union européenne (UE) – uniquement ce que l’échelon inférieur – les États membres de l’UE – ne pourrait effectuer que de manière moins efficace » (réf. Vie Publique), le bon sens voulant l’appliquer à la question des attributions des différents niveaux de collectivités territoriales. Comme la puissance publique nationale a acté la réalité de la décentralisation depuis 1986, ces différents niveaux des collectivités territoriales ont composé un réseau chatoyant d’interventions enchevêtrées dont on constate aujourd’hui que somme toute elles sont très cohérentes. Nulle part ou presque deux bibliothèques relevant de collectivités n’ouvrent leurs portes au même public et de la même façon. Il existe heureusement une régulation raisonnable qui veut qu’on différencie les services. Et le foisonnement, s’il manque de lisibilité (voire de concertation suffisante) profite plutôt aux citoyens. Et les « back-offices » ont loisir de se construire à l’ombre de cette différenciation des fonctions, guidées par les objectifs déduits des compétences de chaque niveau d’administration : par exemple, nul conseil général n’imagine mettre en œuvre ces points d’accueil et de lecture que sont les bibliothèques locales, pas plus que les municipalités n’envisagent de constituer un réseau excédant des limites territoriales… Reste qu’entre ‘back-office’ et ‘front-office’, il y a beaucoup à inventer !

Ce qui manque le plus dans cette nébuleuse des collectivités et de leurs actions en faveur de la lecture publique, c’est la présence de chefs d’orchestre. Dans les communes les plus rurales, les BDP se sont naturellement et heureusement retrouvées dans ce rôle, qu’au fond elles n’assurent pas si mal ! Dans les zones urbaines, c’est un peu le grand carambolage ! De ce point de vue, les métropoles sont une chance à saisir. Il y a tant de choses à faire : gestion collective du patrimoine, magasins collectifs, navettes multipliées, SID collectifs, et puis aussi penser l’urbanisme des bibliothèques de la métropole en ses lignes de flux et points de force…. Rien de tout cela ne dépossède chaque collectivité de l’action culturelle directe auprès de la population, mais peut lui donner force, cohérence et moyens. On verra ce qu’il en adviendra! Les solutions imaginées seront évidemment différentes : espérons que les meilleures entreprises sauront convaincre les autres……

Le labyrinthe de carton de Michelangelo Pistoletto

Extension du domaine de la lecture publique

Je ne peux terminer ce billet sans parler d’un autre aspect de la lecture publique. Rappelez-vous en la définition donnée plus haut : « l’État considère qu’il est de son devoir de mettre à la disposition de chaque citoyen les ouvrages dont la lecture peut être agréable ou utile, en enrichissant sa personnalité et en le préparant mieux à son rôle dans la société.« . La compétence lecture publique n’existant pas, l’État ne l’a nullement transférée et l’État demeure toujours comptable de cette ambition jamais abolie. Certes, il a concédé les moyens humains et financiers aux collectivités, mais il n’est pas démuni pour autant. Il lui reste ce champ nouveau qu’est Internet, ce nouveau territoire sans répartition de compétences territoriales.

Aujourd’hui, il relève à mon sens du rôle de l’État dans la lecture publique  d’offrir à tous les citoyens l’accès au plus grand nombre de livres et autres documents, librement et sans contrainte, à commencer par le domaine public dont l’État lui-même est garant de la libre disponibilité. A quand pour notre pays une initiative comme celle de la Norvège, qui veut proposer à tous d’ « accéder gratuitement à la quasi totalité de leur littérature, de la fin du XVIIe siècle au début du XXIe s. » , au moyen d’une « licence nationale collective » ? Çà aussi, c’est de la lecture publique !!

Mercredi 26 juin 2013

Comment intégrer les ressources numériques dans une politique documentaire ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mercredi 26 juin 2013

Récemment animateur d’un stage de formation continue sur la conduite d’un projet de développement de collection, j’ai entendu plusieurs stagiaires regretter la faible part accordée aux ressources numériques, en regard des procédures nombreuses existant pour les collections « matérielles ». Cela n’est guère étonnant, la question étant relativement récente et surtout éminemment mouvante. Mais soit, osons quelques pistes encore mal balisées, en posant juste quelques points de repère qui pourraient aider à architecturer une politique documentaire des ressources numériques.
Je ne me suis pas lancé dans les arcanes des outils et contraintes techniques, ni des indicateurs spécifiques (sur ce point, voyez l’excellente présentation de Renaud Aioutz et Lionel Maurel), mais me suis limité aux axes stratégiques majeurs.
Dans ce domaine, j’ai repéré dix points clés pour articuler collections et ressources électroniques, en n’entrant pas – je le répète –  dans les (très) nombreuses pistes techniques ou procédurales. A vous de m’en signaler d’autres…
(désolé pour la longueur du billet. Prenez votre respiration ! smileys Forum)

1 – Ne pas se tromper de poldoc

La politique documentaire s’exprime dans des processus réglés, elle n’y est pas toute entière contenue. Les analyses, démarches et productions engagées autour d’une collection de documents matériels se trouvent en général prises en défaut dès qu’on aborde ces étranges objets numériques : les décompter devient difficile, les sélectionner hasardeux tant pas la pérennité de leur accès que par la maitrise qu’on peut en avoir, etc. Il est essentiel de comprendre que la démarche de politique documentaire est, comme son nom l’indique, une politique – Politeia -, et donc renvoie à la « la structure et le fonctionnement (méthodique, théorique et pratique) d’une communauté, d’une société, d’un groupe social » (Wikipedia). La politique documentaire ne renvoie pas tant à la collection qu’à la collectivité pour laquelle elle est constituée, gérée et animée, ce qu’on bien compris les universités qui, lorsqu’elles évoquent leur politique documentaire, évoquent plus les appareils de soutien à la connaissance que les documents qui pourraient y servir. Le numérique nous affirme une évidence : la question bibliothéconomique n’est pas la maitrise des supports, mais la plus-value cognitive possiblement apportée…

2 – Appliquer les processus fondamentaux de la poldoc à la construction de la problématique

Cet argument préalable ne signale pas pour autant l’inanité des processus patiemment engagés par les pilotes de politiques documentaires pour leurs collections ‘physiques’. Des objectifs de publics et d’usages ont été définis, des partenaires repérés, des répartitions de tâches actées, des habitudes de formalisation comme des réflexes d’évaluation intégrés, des identifications de contenus précisés au-delà des supports manipulés, etc., tout cela conserve sa vertu dans l’espace numérique ou électronique. Le responsable des collections de biologie a construit sa démarche en direction des besoins de publics qu’il a identifiés, et d’usages qu’il a repérés : ces besoins et usages perdurent dans l’espace numérique, même s’ils connaissent des évolutions – en termes de supports, et d’usages surtout -. L’important est bien toujours le public visé – ou souvent les publics visés. C’est essentiel …
A partir de cette base évidente, il est utile autant que nécessaire d’avoir éprouvé la capacité à discuter et formaliser des objectifs de contenus bien identifiés, donc d’avoir construit une politique des collections appuyée sur les ressources matérielles existantes. Non parce qu’elles seraient centrales, mais parce qu’elles sont une propédeutique de la démarche à conserver pour assembler, ordonner, valoriser, promouvoir toutes les opportunités de connaissance, quelle que soit leur forme.

(c)  Frieda-raye Green

(c) Frieda-raye Green

3 – Évaluer en s’adaptant aux spécificités de cet univers

Un premier désarroi parait au moment de l’évaluation des ressources disponibles. Les collections matérielles ont permis la construction d’indicateurs adaptés à la singularité monographique des documents (le taux de rotation en étant le meilleur exemple), comme elles ont autorisé la construction de tableaux de bord appuyés sur ces indicateurs. Leur construction réside sur la maitrise des volumes manipulés par le bibliothécaire, et l' »évanescence » des données numériques déconcerte dans cet univers réglé. C’est là qu’il faut comprendre que l’évaluation n’est pas acte mécanique de comptage, mais agglomération de faisceaux d’indications (je n’ai pas dit d’indicateurs) nécessairement hétéroclites ou du moins de constructions différenciées. De tels repérages sont particulièrement utiles sur l’utilisation des accès aux ressources numériques. Malgré les différences de données restituées par des fournisseurs ou en interne  par des analyseurs de logs, on peut déceler des tendances, repérer des déficits, etc. C’est une aide à la décision en matière de ressources payantes, c’est une aide à la médiation en matière de ressources libres ou payantes. Il faut accepter de composer avec ces approximations : d’ailleurs, un livre emprunté était-il un livre lu ?

4 – Poser la question de la médiation et de l’ « intermédiation » au cœur de la problématique

En quoi consiste une politique documentaire, au fond ? S. R. Ranganathan l’a exprimé en deux « lois » lapidaires mais explicites : « à chaque livre son lecteur », et « à chaque lecteur son livre ». La politique documentaire veut fournir à des publics la meilleure ressource utile, au regard du contexte et en fonction des priorités affirmées par la collectivité. On comprend bien que l’objet premier de la politique documentaire ne réside pas dans les documents, mais bien dans les publics à servir. Et tous les processus mis en œuvre autour de ces collections n’ont pour but que d’accroitre les opportunités cognitives de publics identifiés.
Face à des ressources numériques, la difficulté bibliothécaire réside dans l’incapacité à maitriser ces ressources. En revanche, les besoins et usages demeurent une constante. Et la véritable question des ressources numériques – librement accessibles ou cantonnées à des bouquets payants – est au fond celle de l’accès à ces ressources. Elles existent, elles sont théoriquement accessibles, mais elles sont noyées pour l’utilisateur dans un maelström de moteurs de recherche, interfaces propriétaires, etc. La politique documentaire consiste essentiellement à ménager les portails, points d’accès, réseaux de circulation, qui autoriseront et faciliteront l’appropriation des ressources utiles par l’utilisateur final. Il est indispensable dans ce domaine de penser à une articulation complémentaire – et non substitutive – des contenus numériques et des collections matérielles.

Comment faciliter l’accès d’un utilisateur singulier à des ressources gigantesques en même temps qu’aux contenus de ses collections ? Voilà la vraie question posée au bibliothécaire soucieux de politique documentaire. Voilà le champ essentiel des politiques documentaires revisitées (Joëlle Muller a mis en ligne une présentation éclairante sur cette question) !

5 – Réfléchir en termes de « masses critiques » de contenu plutôt qu’en identification individuelle d’unités documentaires

Une politique d’acquisition suppose dans un univers « physique » la sélection d’objets monographiques singuliers, alors que l’accès à des ressources numériques évacue volontiers ce caractère monographique, en lui substituant la notion mal perçue de gisement ou même de flux. Le premier réflexe de nombre de bibliothécaires face à la proposition d’un bouquet numérique est de repérer si LA  ressource spécifique y est présente : Europresse argumente son offre par son monopole sur l’accès au journal Le Monde… tout en y adjoignant des centaines d’autres titres. Posons-nous la question : est-il vraiment raisonnable de payer un droit d’accès très coûteux à ce ‘bouquet’ au seul prétexte de la présence d’un seul titre ?
Il est réducteur de croire qu’un lecteur vient dans une bibliothèque pour  trouver un titre particulier. Ou si cela survient, c’est parce que que ce lecteur a déjà éprouvé les capacités informatives de l’établissement. Nul ne cherchera un ouvrage de physique nucléaire dans la bibliothèque de Soucieu-en-Jarrez (?), comme nul n’ira chercher un assortiment de romans de SF dans une bibliothèque de recherche. Instinctivement – et logiquement -, le lecteur jauge sa ressource. Et il serait erroné de penser que seule l’accumulation documentaire produirait une telle ressource, et les questions instinctives du lecteur face à une bibliothèque – comme vis-à-vis de toute source identifiée – sont plutôt : quelles sont les compétences et excellences des bibliothécaires ? Dans quels réseaux de savoirs s’inscrit-elle ? quels services adéquats à ‘mes’ besoins’ propose-t-elle ? Sur quelle antériorité s’appuie-t-elle ? Tels sont quelques-uns des mouvements qui orientent nos lecteurs…

Offrir l’accès à un agrégateur proposant  10 000 ressources en sciences exactes n’est pas pertinent pour une bibliothèque municipale moyenne. Tout simplement parce que les bibliothécaires ne sont pas compétents dans ce domaine, et parce que l' »histoire documentaire » de cet établissement est étrangère à cette ‘spécialisation’. Un titre n’est rien. L’intention documentaire se construit à travers une persistance, des compétences, des dialogues entre documents parlant la même langue. Il faut vraiment abandonner l’idéal flaubertien de l’œuvre totale.
Plus prosaïquement, une offre de bouquet électronique ne vaut pas tant par l’excellence de tel ou tel titre, que par sa cohérence au regard du projet documentaire de l’établissement, des compétences mobilisées, et il faut bien l’avouer des antécédents (documentaires aussi) de l’institution qui les propose ! Bref, une ressource numérique singulière – un titre de périodique par exemple – n’est qu’exceptionnellement recherchée comme telle : elle ne prend sens qu’au cœur d’une institution qui a su développer collections, compétences et services auprès d’un public, plus qu’autour d’un champ documentaire.

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6- Poser la question des acquisitions et des collections en termes de construction d’accès facilités

Un réflexe naturel des bibliothécaires, nourri par le modèle de l’édition des imprimés, suppose que la quasi-totalité des collections matérielles est construite autour de l’achat sélectif de produits éditoriaux. Le tropisme professionnel conduit ainsi à se préoccuper essentiellement des ressources accédées à titre onéreux. N’est-ce pas un renversement de la priorité des moyens sur la fin ? Les ressources électroniques libres d’accès, voguant avec plus ou moins de succès sur Internet sans entraves, sont immensément nombreuses – à commencer par les bibliothèques numériques des institutions publiques.
A quand des politiques documentaires œuvrant, avant même de s’engager dans des abonnements coûteux, dans le repérage, l’interfaçage et la médiation de ces millions de ressources accessibles en accès libre ?! Bien sûr, il apparait des bibliothèques structurées de documents numérisés (Gallica, Numelyo,…), mais quid des ressources libres contemporaines ou ne relevant pas de collections locales numérisées ? Les bibliothèques musicales montrent une voie possible avec par exemple la proposition de bornes d’accès à des musiques contemporaines libres de droits ; mais il existe aussi de multiples réservoirs textuels ouverts (le Projet Gutenberg par exemple) sans parler de la possible exploitation partagée de tous ces documents libres de droits numérisés dans le monde par des bibliothèques de statut public  !…. Une offre cohérente ne se cantonne pas à ce qui est « acheté »

7 – Différencier les questions de plomberie et les questions de contenus

Poser des problèmes de sélection ou d’accès se dilue dans la complexité de négociation d’un accès aux ressources désirées. Écartelé entre les marchés d’achat de livres et les négociations avec les agrégateurs de ressources électroniques, le bibliothécaire réduit volontiers l’ambition de sa politique documentaire au champ des contraintes juridiques, budgétaires et procédurales générées par les fournisseurs possibles de ressources. S’il serait évidemment aberrant de dédaigner ces carcans, il est tout aussi aberrant de laisser ces contraintes prendre le pas sur l’ambition de service documentaire. La fonction essentielle du bibliothécaire engagé dans la politique documentaire n’est pas de réguler les tuyaux complexes et très contraignants des accès négociés, mais vraiment de repérer les sources alternatives, les ensembles qui « feront sens ». Évidemment en tenant compte de ces contraintes juridico-économiques, mais en cherchant d’abord à les contourner, à inscrire sa recherche de sources utiles dans une perspective globale (masse critique), sans doute non exhaustive, mais sûrement pertinente. Comment se fait-il que l’univers de l’Open access, pourtant en forte émergence, soit si faiblement actionné dans la plupart des politiques documentaires ?

8 – Rendre présentes ces ressources dans la bibliothèque

Un bon nombre de travaux s’engagent heureusement à construire des modes d’accès unifiés (ou plutôt fédérés, pour tenir compte des usages différenciés) pour l’ensemble des ressources des bibliothèques : qu’une requête adaptée propose ensemble ressources numériques et matérielles.. Les expérimentations sont heureuses et bienvenues : penser une politique documentaire, c’est d’abord penser appropriation de connaissances par un public déterminé. Mais j’aimerais souligner une question particulière, celle des visiteurs du lieu. Ils attendent aussi, pour un certain nombre d’entre eux, une appropriation inscrite dans leur corps, et/ou dans leur activité sociale.
Je suis frappé par le fait que les ressources électroniques qui ont pu être sélectionnées, gratuites ou le plus souvent fort coûteuses, restent invisibles à leur public destinataire notamment au sein des espaces de la bibliothèque. Innerver les publics au cœur de leurs pratiques en mutation n’est évidemment pas simple, mais une voie plus élémentaire me semble faire trop souvent défaut : rendre visibles ces ressources « virtuelles » dans l’espace physique de la bibliothèque. Le chercheur fonctionne sur ses réseaux et n’a guère besoin de fréquenter le lieu bibliothèque pour repérer ses sources d’information. En revanche, l’étudiant comme le grand public ont besoin d’identifier ce à quoi ils peuvent se référer. Une BM a cessé d’acheter les magnifiques volumes de l’Encyclopaedia Universalis – et pour cause ! – ? Comment diable ses publics peuvent-ils comprendre que cette source est désormais numérique ? Avec combien de postes informatiques peuvent-ils y accéder ? Bref, comment VOIENT-ils cette disponibilité parfois chèrement acquise ?

Conduire une politique documentaire, c’est donner accès. Négocier cet accès ne suffit pas, il faut le construire physiquement avec nos publics tellement physiques, tellement humains…

Œuvre de Cédric Loth

Œuvre de Cédric Loth

9 – Penser diversité des usages, et non dichotomie de ceux-ci

Les usages sont trop souvent segmentés en termes de supports alternatifs et exclusifs les uns des autres. Pourquoi continuer un abonnement au Monde imprimé si on en dispose en ligne ? A ce titre, pourquoi acheter les livres de Victor Hugo puisqu’il est totalement disponible en ligne, libre de droits ? Sans préjuger des stratégies éditoriales qui forcent au choix (cf. par exemple l’Encyclopaedia Universalis devenue indisponible sous forme imprimée), le réflexe bibliothécaire doit interroger d’abord les usages de ses publics. Caricaturalement, si l’étudiant jouira d’un accès domiciliaire aux articles du Monde utile à ses travaux, le visiteur butineur sera fort déconfit de ne pouvoir feuilleter le quotidien imprimé… Une des clés de la politique documentaire tient dans cette orientation public : de quoi a besoin mon public, et de quelles façons ou sous quelles modalités ? Un jour viendra peut-être où le prix Goncourt sera évidemment découvert sous sa seule forme numérique, mais aujourd’hui il nous faut penser une hybridation des usages. Jonglerie difficile et parfois hasardeuse, mais jonglerie nécessaire !  Aux professionnels de s’emparer de cette incertitude pour construire leur offre, nécessairement incomplète et inachevée….

10 – Ne plus travailler seul

En matière de politique documentaire, l’irruption du numérique enseigne un impératif majeur : on ne peut plus penser de façon repliée sur son seul établissement. Qu’il s’agisse des consortiums, des cartes documentaires, des licences nationales, et des accès réciproques… La question de la conservation est emblématique de ce point de vue : si on attend normalement d’une bibliothèque qu’elle « conserve la trace », nulle pérennité des documents numériques n’est envisageable sans recours à des partenariats, des appareils complexes et coûteux inimaginables à un niveau moindre que national. Dans le contexte numérique, un partage des tâches s’impose, la fonction de chaque bibliothèque visant plus à dynamiser cette mémoire auprès de ses publics, qu’à s’échiner seule à en garantir la conservation pérenne.
Une politique documentaire devient nécessairement une stratégie concertée, un jeu d’ententes sur les accès, sur la pérennité des sources, sur la négociation avec des fournisseurs, sur des stratégies. La politique documentaire se complexifie, certes, mais elle embrasse plus largement une stratégie concertée d’établissements.

A creuser…

Ce ne sont que quelques pistes pour une stratégie documentaire à l’heure du numérique, hors diverses méthodologies expérimentées avec succès (je renvoie encore à  la présentation Maurel-Aioutz déjà citée). En jetant ces quelques idées dans ce bloc-notes, je n’ai ni la prétention de donner des leçons ni de balayer toute la problématique ! A vous de jeter votre pierre, ou mieux d’apporter votre contribution !

Dimanche 7 avril 2013

Actualité de S.R. Ranganathan

Filed under: Non classé — bcalenge @ Dimanche 7 avril 2013

Récemment consterné par (l’inculture de jeunes collègues quant à l’histoire de : corrigé, voir commentaires) l’absence de références historiques sur la bibliothéconomie de la part de jeunes collègues (les bibliothécaires n’ont pas d’histoire alors qu’ils doivent maitriser la mémoire, quel paradoxe !! Tout au plus ont-ils un mythe, celui d’Alexandrie…), je choisis de rendre hommage aujourd’hui à un maitre toujours actuel, S.R. Ranganathan, mort il y a à peine plus de 40 ans.

Shiyaly Ramamrita Ranganathan (1892-1972) est un bibliothécaire indien. Pour un aperçu rapide de sa biographie, voyez ici, pour aller plus loin dans ses idées et les concepts qu’il a développé, il y a cet article de Marie-France Blanquet, ou plus ancien cet article d’Eric de Grolier à l’occasion de la mort de Ranganathan.

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Ce n’est pas le lieu de relater tous les travaux de ce grand bibliothécaire. Rappelons le caractère visionnaire de la classification « à facettes » qu’il a créée, dite classification de Colon. Si sa structure a été peu appliquée dans les collections des bibliothèques, l’arrivée du numérique en a montré le caractère prémonitoire, tant le web sémantique s’inspire d’un principe de classification à facettes, et tant la plasticité des classifications même ‘traditionnelles’ trouve une nouvelle jeunesse sous cette approche.

Une autre approche continue d’être vivante : ce sont les cinq lois de la bibliothéconomie, qu’il a édictées en 1933 :

  1. Les livres sont faits pour être utilisés
  2. À chaque lecteur son livre
  3. À chaque livre son lecteur
  4. Épargnons le temps du lecteur
  5. Une bibliothèque est un organisme en développement

Bien sûr, Ranganathan écrivait en 1933, où le livre était le vecteur essentiel de transmission de la connaissance. A l’heure où le numérique joue aussi sa partie (et combien !), il suffit de remplacer ‘livre’ par ‘savoir’ – au sens de savoir documenté – pour juger de la pertinence toujours actuelle de ces cinq lois :

  1. Les savoirs sont faits pour être utilisés : l’activité du bibliothécaire ne se comprend que dans son exigence de  partage social, en dehors de toute sacralisation.
  2. À chaque lecteur son savoir : il est indispensable de repérer les besoins cognitifs adéquats à l’utilisateur singulier que l’on sert.
  3. À chaque savoir son lecteur : tout savoir est utilisable, au bibliothécaire de partir en quête des utilisateurs auquel ce savoir sera utile.
  4. Épargnons le temps du lecteur : le bibliothécaire vit sous la pression du « just on time », car l’utilisateur est premier.
  5. Une bibliothèque est un organisme en développement : la bibliothèque est plastique, se modifie et se renouvelle sans cesse, « vit » tel un organisme en symbiose avec sa communauté.

Ces exigences continuent de guider les bibliothécaires. J’avais d’ailleurs trouvé une discussion intéressante sur Linkedin, sur la toujours vivante actualité de Ranganathan, et en quoi il continuait d’être une présence nécessaire.
Il est quelquefois bon de connaitre son arbre généalogique…

Construire des collections ou construire des connexions ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ Dimanche 7 avril 2013

« Bad Libraries build collections. Good libraries build services. Great libraries build Communities » (les mauvaises bibliothèques construisent des collections ; les bonnes bibliothèques construisent des services ; les ‘grandes’ bibliothèques construisent des communautés). Cette phrase lapidaire (et un peu définitive) a fait l’objet en 2012 d’un excellent billet de R. David Lankes qui contextualise l’assertion, et qui a provoqué le présent billet.

La collection est un service

Lankes explique que de son point de vue la collection est somme toute un service, et qu’une bonne bibliothèque construisant de bons services doit évidemment se doter d’une bonne collection. L’opposition entre les deux premiers termes de l’assertion n’est qu’apparente : en fait la mauvaise bibliothèque ne s’occupe que de sa collection, la bonne gère et mobilise sa collection dans une volonté orientée utilisateur, de même qu’elle mobilise nombre de services autres dans cette même intention.
La culture professionnelle française tend pourtant à distinguer nettement collections et services, distinction née de la source même de ces deux pôles : à la collection la stratification et l’héritage, voire la révérence portée aux œuvres et aux auteurs. Aux services la fluidité actuelle d’une invention totalement immergée dans son époque. Il n’est pourtant pas aberrant de considérer l’héritage des collections non comme un trésor à entretenir et protéger, mais comme une opportunité de mobilisation de la mémoire au service de l’enrichissement cognitif de nos contemporains. A ce sujet, je cite parfois le succès inattendu à Lyon d’une exposition d’estampes anciennes sur le thème de la catastrophe, organisée au moment même où le tsunami de 2004 ravageait l’Asie du Sud-Est : j’y vois le signe d’un intérêt de nos concitoyens guidé par un désir de compréhension profonde provoqué par une actualité médiatique, au-delà de cette même actualité, en somme une façon d’être au monde… Dans cet exemple précis, la collection était bien mobilisée comme un service d’aide à la compréhension d’un événement

J.Baylor Roberts, 1937 (National geographic)

J. Baylor Roberts, 1937 (National Geographic)

Du service à l’écosystème cognitif de la collectivité

La référence fréquente au terme de service me pose un problème, tant il apparait, dans sa nudité, déconnecté de son contexte. Pour qu’il puisse intégrer la collection dans son intention, il faut le comprendre non comme un simple processus fonctionnel orienté par et vers l’utilisateur, mais comme une modalité d’action d’un projet plus large qui l’englobe et lui donne naissance autant que signification.
Ce projet, nous le connaissons bien sûr : il faut « assurer à tous l’accès à l’information pour le développement personnel, la formation, l’enrichissement culturel, les loisirs, l’activité économique ainsi que la participation informée à la démocratie et à son progrès » (projet de code  d’éthique des bibliothécaires et professionnels de l’information suisses). Dans cette perspective, un service – et j’en entends bien la collection comme une des composantes – est une modalité qui ajoute de la valeur à l’expérience cognitive de l’utilisateur.
Progressivement, nous en arrivons à l’évidence suivante : la bibliothèque a pour objet d’irriguer, de développer, bref d’activer l’éco-système de connaissances d’une communauté : non seulement en permettant à chacun des individus d’accroitre son propre champ cognitif, mais surtout en permettant à la communauté de développer son propre réseau d’interconnexions cognitives, pour devenir une collectivité singulière dotée d’un regard original sur le monde.

Brian Detmer

Brian Detmer

Le bibliothécaire au cœur du dispositif

C’est au prix de cette conversion dans le raisonnement qu’on peut comprendre les fonctions des collections et au-delà des services. En effet, l’extension des savoirs disponibles par l’énorme apport des flux électroniques oblige les bibliothèques à étendre « le domaine de la lutte » au-delà de ses murs et de ses collections. Ces derniers deviennent une opportunité d’extension de ces interconnexions cognitives, opportunité certes précieuse et riche, mais fondamentalement incomplète : le champ de la bibliothèque couvre désormais « sa » population toute entière. Ce n’est pas un hasard si, face à la nouveauté des objets numériques, les bibliothécaires ont rapidement opté pour la médiation, cette « médiation numérique » qui anime les écrits, les formations et les débats : la mise en relation ne pouvait que primer sur l’objet numérique lui-même, de même que dans la bibliothèque ‘traditionnelle’ la mise en relation doit primer sur l’objet document.
Or si les murs comme la collection deviennent en quelque sorte second dans le processus, que reste-t-il ? Il reste celles et ceux dont c’est la fonction d’activer cet écosystème cognitif, les bibliothécaires. Sur leurs épaules repose la force et l’avenir des bibliothèques comme projet ; à chaque fois qu’on me présente une innovation en bibliothèque, je cherche quelle est la place innovante du professionnel. Si je ne vois que des outils ou des dispositifs, l’innovation me semble bien maigre…

Je cite la conclusion du billet de R. David Lankes : « Great libraries can have great buildings, or lousy buildings, or no buildings at all. Great libraries can have millions of volumes, or none. But great libraries always have great librarians who engage the community and seek to identify and help fulfill the aspirations of that community » (Les ‘grandes’ bibliothèques peuvent avoir de grands bâtiments, ou des bâtiments minables, ou pas de bâtiments du tout. les ‘grandes’ bibliothèques peuvent avoir des millions de volumes, ou n’en avoir aucun. Mais les ‘grandes’ bibliothèques ont toujours des ‘grands’ bibliothécaires qui activent la communauté et aident à satisfaire les aspirations de cette communauté).

Vendredi 1 février 2013

A propos de la censure en bibliothèque

Filed under: Non classé — bcalenge @ Vendredi 1 février 2013

Le 31 mai dernier, dans le cadre d’une journée thématique intitulée Bibliothèques d’enfer(s), j’ai eu l’honneur d’être convié à une table ronde à l’enssib sur le thème : « Collections et politiques documentaires : le censure est-elle une fatalité« . Ayant retrouvé le texte préparé à cette occasion, je ne résiste pas au désir de vous le communiquer une fois remanié…

Livres interdits, livres prescrits, livres encensés ou livres maudits : là se situe en général le débat de la censure en bibliothèque. Que la censure ou la prescription soit le fait de tutelles, de groupes de pression ou des bibliothécaires eux-mêmes, tout l’enjeu est de savoir quoi autoriser et quoi interdire…

Manichéisme

Les collections font parfois l’objet d’un manichéisme confondant :

  • le livre est bon ou mauvais, et l’anathème frappera indifféremment les textes de Robert Brasillach, de Barbara Cartland, de Louis-Ferdinand Céline, voire pourquoi pas de Michel Onfray…., comme on révèrera indifféremment Pierre Corneille ou Victor Hugo.
  • Ce faisant on interdira l’accès de la collection aux textes excommuniés, comme on baptisera parallèlement un autre texte en l’acceptant dans la grande communauté des co-lecteurs ;

Certes, le doute se glisse parfois dans les choix radicaux :  je cite souvent cet exemple éclairant de bibliothécaires hardis décidant d’acquérir libéralement des ouvrages expliquant la sexualité aux enfants… avant de les ranger au fond des magasins… Étonnante posture introduisant, entre paradis et enfer, l’indécision du purgatoire ! Ou encore : Caroline Rives racontait il y a quelques années comment elle avait observé dans les œuvres révérées de ce grand classique pour la jeunesse qu’est Jack London des passages d’un racisme avéré. Je frémis à la pensée du possible anathème qui pourrait subitement frapper ce cher Jack, comme l’ont connu des Alexis Carrel ou des Martin Heidegger !!

Le bon et le mauvais sont des catégories qui peuvent s’appliquer à des titres en leur entier (heureusement, la majeure partie de l’œuvre de Céline conserve droit de cité) et parfois à des auteurs pour la globalité de leur œuvre (je me rappelle ce message trouvé dans Biblio-fr : « que faut-il penser de Houellebecq ? »). Ce qui m’intéresse est à la fois la posture manichéenne à l’œuvre, et la nature des objets ainsi concernés.

Anges et démons _ licence Creative commons - fdecomite - Flickr

Anges et démons _ licence Creative commons – fdecomite – Flickr

La posture révèle une conception particulière de la bibliothèque vis-à-vis de sa collectivité :

  •  le jeu des exclusions successives risque d’enfermer les collections en une sorte de bibliothèque idéale, qui a tôt fait d’osciller entre pensée convenue et pays des Bisounours ;
  • ce faisant la bibliothèque se ferme face aux doutes, débats, tension qui animent le monde
  • et le bibliothécaire se voit bon pasteur protégeant ses brebis innocentes (et forcément immatures !!). Je ne veux pas lancer la pierre aux seuls bibliothécaires : tutelles et groupes de pression divers affectionnent également cette vision en noir et blanc…

Et parallèlement je suis frappé par le caractère jugé immanent des objets concernés par ces postures, bref de ces textes. Dans le dialogue qui accepte ou repousse une pensée, il existe fondamentalement une véritable révérence à la parole proférée, achevée, complète, imprimée quoi !! En déclarant une parole bonne ou mauvaise, on se réfère au fond à ce double impensé de la culture occidentale et même au-delà : le respect infini de la littéralité des textes sacrés, qu’ils soient Bible ou Coran. Et est venu se greffer là-dessus, de façon plus moderne, ce que Robert Damien appelle la grâce de l’auteur : cet auteur qui, depuis Flaubert, est une sorte de dieu créateur s’imposant à ces créatures que sont les lecteurs.

Les textes débattus

Ce qui m’intéresse, en tant que bibliothécaire, ne se situe-t-il pas ailleurs ? Je veux poser la question non de la nature des textes ainsi adorés ou rejetés, mais du statut culturel et social des pensées qui s’entrechoquent sur les étagères de la bibliothèque.
Et au-delà est passionnante la transformation des textes au fur et à mesure de leur rencontre avec de multiples lecteurs. Les pensées qui se croisent autour des lectures  tentent toujours de s’évader hors de la stabilité rassurante du texte imprimé et stable.

Prenez l’exemple des annotations dont les livres se couvrent au fil de leurs lectures : combien de livres retrouvez-vous, navrés, maculés de surlignements et autres annotations généreusement laissées : « cette assertion est stupide », « cela rappelle XXX », etc. ? Ces annotations vont au-delà de la détérioration d’un bien public. Pour citer Hubert Guillaud : « Que signifie le surlignement pour celui qui le fait ? Nos représentations élitistes du livre nous empêchent de reconnaître les annotations (mais également les notes, les petites synthèses de lecture…) pour ce qu’elles sont principalement : des humeurs, le témoignage d’une présence qui ne fait que signifier que notre pensée est passé par là. Que son inscription vaut trace. »
Cette trace construit également son propre champ de pensée circulant au-delà du texte. Pensez à l’un des problèmes mathématiques les plus célèbres au monde, la conjecture de Fermat : qu’est-ce d’autre qu’une annotation marginale dans un livre, signalant « … J’ai trouvé une merveilleuse démonstration de cette proposition. Mais la marge est trop étroite pour la contenir. » Que de triturages de cerveaux pendant près de quatre siècles à partir de cette note griffonnée !!
Robert Darnton a perçu lui aussi l’énergie extraordinaire qui peut naître des traces de lectures, lorsqu’il imagine les livres derrière le livre, où le lecteur pourrait naviguer derrière des critiques, ajouts ou repentirs, compilations de sources, etc. Le numérique révèle volontiers cette richesse, comme on peut le lire dans le blog Sobookonline.

Les titres ne sont pas bons ou mauvais, ils ne doivent pas être considérés comme immanents, mais transformés par leur appropriation collective. Transformés parce qu’offerts à la critique, au débat, à la digression, à la digestion ! Même si, pour la préservation du bien commun, nous demandons quand même à nos lecteurs ce que demandait Léonce Bourliaguet « Ne crayonnez pas dans les marges d’un livre les bêtises que l’auteur a oubliées dans le texte ».
La fonction bibliothécaire est de provoquer ces relectures critiques et transformatives. Gabriel Naudé le demandait déjà : « ne point negliger toutes les œuvres des principaux heresiarques ou fauteurs de religions nouvelles et differentes de la nostre plus commune et reverée ».
Et de façon plus contemporaine, je salue cette collègue qui recevant comme nous tous « l’Atlas de la création », célèbre volume créationniste largement distribué aux bibliothèques dans un souci de prosélytisme, n’a pas condamné l’ouvrage à l’oubli de la poubelle, mais a entrepris de s’en servir pour provoquer débats, confrontations à d’autres textes, etc. !

Annotations Finnegans Wake - licence Creative commons - Karl Steel - Flickr

Annotations Finnegans Wake – licence Creative commons – Karl Steel – Flickr

Exigences et contraintes

L’ouverture à la critique, au débat, bref à la formation de la connaissance, s’accompagne pour les bibliothécaires de deux exigences :

-         une exigence de véracité, ou si vous préférez d’authenticité : nous garantissons que nous n’expurgeons ni ne trafiquons les pensées et textes que nous soumettons à nos lecteurs

-         une exigence diachronique : nous proposons de resituer toute pensée et tout débat dans la longue généalogie des questionnements, et proposons de mettre en perspective le présent comme de donner un théâtre contemporain à l’histoire

Bien sûr, notre exigence critique se heurte à une contrainte impérative, celle des limites que la tolérance sociale impose aux débats. C’est normal, nous ne vivons ni hors du temps ni hors société. Mais je voudrais lancer un appel : si notre action doit se plier aux exigences sociales, il faut que ce soit malgré nous !! Il est toujours inquiétant de voir des bibliothécaires rechercher fiévreusement les textes juridiques justifiant leurs exclusions, alors que l’effort bibliothécaire devrait toujours être de questionner ces limites. Et je terminerai en affirmant clairement mon hostilité profonde de bibliothécaire à toutes les prescriptions qui veulent contraindre la parole et le débat, qu’il s’agisse de groupes de pression s’appuyant sur des lois mémorielles, ou d’injonction sociales sur les pensées convenues.

Notre honneur, c’est le débat, la mise en critique, bref, soyons les héritiers militants des Lumières !!

Jeudi 31 janvier 2013

Une collection de qualité ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ Jeudi 31 janvier 2013

La semaine dernière était la semaine de soutenance des mémoires des élèves conservateurs. Une élève s’est vue questionner sur une expression qu’elle avait employée, parlant d' »une collection de qualité ». La candidate s’en est tirée avec élégance, mais la question a persisté à me tarabuster, tant j’ai lu ou entendu souvent cette expression.

Contraint de garder la chambre, j’en profite pour essayer d’y aller voir plus loin, et peut-être de tracer quelques esquisses de pistes à sérieusement compléter.
Pour essayer de répondre, il me fallait d’abord dépasser une limite et éviter deux pièges :

  • la limite est constituée par un recours aveugle aux indicateurs et autres paramètres mesurables. J’en connais l’intérêt comme outils de gestion, j’en perçois les limites dès qu’on veut s’attacher à la notion de qualité, difficilement réductible à des comptages ou à des échelles ;
  • le premier piège est de partir à la recherche de la bibliothèque idéale, illusion déconnectée des trivialités de son environnement et au fond bibliothèque très personnelle à mi-chemin entre les convenances académiques et la représentation valorisée de soi ;
  • le second piège consiste à décomposer la collection titre à titre, afin d’analyser la qualité de chacun des composants, oubliant que la qualité d’un raisonnement ou d’une écriture n’en garantit pas l’intérêt, et négligeant le fait que beaucoup de collections jugées unanimement excellentes ne comprennent pas que des joyaux intrinsèquement parfaits.
Merci à la Revue Le libraire

Merci à la Revue Le libraire

Bref, il me fallait parler d’un ensemble singulier, d’un système global précisément situé, pour essayer d’en percevoir les contours en termes mêlant confusément le jugement de valeur et l’appréciation esthétique. Exercice difficile, dont l’intérêt n’est pas tant d’aboutir à des conclusions indiscutables que d’encourager à creuser les points de repère qualitatifs qui peuvent s’appliquer à cet ensemble collection. Au point où j’en suis, j’en ai repéré 10 facettes, que je vous livre articulées en trois ensembles de critères.

Critères internes

  • Une « bonne » collection présente d’abord des « unités de sens » significatives. Au-delà des documents individuels toujours singuliers, on relève des masses critiques de documents  balayant les différents intérêt d’un sujet ou d’un genre. Sinon, on tombe dans la collection prétexte ou alibi, telle la bibliothèque décidant qu’elle s’offre à des publics élargis juste en prenant un abonnement à Jeune et jolie. La collection doit être redondante, ou plutôt rebondissante, permettant d’approfondir, de contextualiser…
  • Par ailleurs, et j’en suis désolé pour les établissements jeunes ou émergents, je pense qu’une collection ne peut se juger qu’au travers d’une certaine persistance. Il faut du temps pour construire de la cohérence, diversifier les approches, tracer des chemins originaux. C’est une des leçons apportée par les collections privées qui abondent dans le patrimoine de nos établissements : œuvres de passionnés guidés par l’intérêt de toute une vie, telle la collection Sauvy sur la démographie.
  • Enfin, une collection de qualité propose toujours une diachronie du regard. Cela rejoint un peu le point précédent, mais cette fois-ci vu du point de vue des documents proposés. Une collection intéressante ne se limite jamais à l’exposition seule de l’état de l’art, mais en construit subtilement la généalogie : les dernières avancées de la linguistique voisinent avec les travaux de Saussure. Généalogie subtile, qui évite évidemment de transformer un fonds en témoignage historique, mais veille à signaler la périodicité des émergences.
Licence Creative commons - François Arnal - Flickr

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Critères d’appropriation

J’entends par cette expression la capacité d’une collection à être appropriée en ses contenus par la population à laquelle elle est destinée. En effet, toute estimation de la valeur d’une collection répond nécessairement à la subjectivité d’un regard, et c’est de ce regard qu’il faut partir.

  • Une collection de qualité est capable de répondre avec pertinence aux questions d’actualité qui préoccupent ses concitoyens. Je n’entends pas l’actualité au sens strictement éditorial (encore que celle-ci ait une réelle valeur d’usage), mais au sens d’une capacité à proposer des regards sur une question qui agite la population. Prenons par exemple le débat actuel sur le mariage pour tous : la collection permet-elle d’aborder cette question ?
  • Une plasticité des contenus est également nécessaire, proposant une diversité de niveaux d’approche. Bien sûr, il ne s’agit pas par exemple dans une bibliothèque publique moyenne, d’aller jusqu’à la sophistication des travaux de recherche, mais d’offrir des possibilités d’appropriation multiples : le débutant, l’étudiant, etc. Une collection n’est jamais monolithique.
  • La neutralité et la pluralité critique sont également de mise. Évidemment pas en termes d’accumulation de certitudes et de discours militants, mais en proposant sur chaque thèse la critique qu’elle a pu recevoir, et en ne jamais acceptant la critique d’une thèse sans que cette thèse soit présentée également. La collection n’est jamais dogmatique. Si un texte ou une thèse est critiquable, c’est à l’honneur de la bibliothèque d’en exposer la teneur comme la critique.
  • Ce qui, de façon plus générale, réclame de la bibliothèque qu’elle documente les contenus qu’elle propose. Les collections patrimoniales sont pour moi un terrain significatif : loin d’être un mausolée figé soigneusement entretenu et dégagé des questionnements du monde, il sera complété par les études plus contemporaines, les analyses, critiques, toutes jeunes pousses permettant d’en mieux saisir l’intérêt, sans jamais céder à la sidération devant l’œuvre ou l’auteur.
Merci à La Revue Le libraire

Merci à La Revue Le libraire

Critères de médiation

Comme la collection n’est jamais un simple appareil de documents organisés, mais réclame des lecteurs et des lectures pour accéder au statut de collection, sa qualité demande aussi de faire l’objet de médiation, et c’est cette dernière qui contribuera à en faire percevoir justement la qualité.

  • La séduction m’apparait comme une première condition : foin de reliures ternes, de livres sales ou détériorés. La collection de qualité est comme la personne de qualité : propre, élégante, pleine de respect pour autrui comme respectueuse d’elle-même. Elle peut être ordonnée comme elle peut présenter à l’œil un sympathique fouillis, peu importe, elle doit donner envie aux publics à qui elle est destinée. Ce qui explique aussi le parti souvent pris de différencier des espaces au sein d’une bibliothèque, tant dans les usages que dans les apparences.
  • La lisibilité est une autre condition de qualité. Cette lisibilité s’entend à la fois comme mise en scène (ah, les plans de classement !) et comme mise en sens. En effet, les mises en perspective, les dimensions critiques, les profondeurs généalogiques ne naissent pas que de la superposition de documents, mais doivent être suscités et constamment régénérés, au gré notamment de l’évolution des intérêts et de la demande  de surprise. Bref, la médiation des contenus est devenue un impératif pour donner à la collection sa qualité…

La relecture de ces neuf critères de qualité d’une collection me conduisent à oser mon dixième critère : pour une collection de qualité, il faut des bibliothécaires à la fois versés dans les contenus qu’ils manipulent et transmettent, et toujours attentifs aux intérêts divers des publics qu’ils servent. Sans bons bibliothécaires, il ne peut jamais y avoir de bonne collection….

Ces dix critères restent encore insuffisamment définis, j’en conviens. mais je crois qu’ils sont tous indissociables pour aboutir à ce qu’on appellera peut-être une collection de qualité. Il sera intéressant d’en vérifier la validité pour les collections numériques, lorsque les premiers soubresauts de la création des bibliothèques numériques se seront calmés et qu’on pourra envisager leur maturité.

Qu’en pensez-vous ?

Vendredi 4 janvier 2013

Réseaux sociaux et espace public

Filed under: Non classé — bcalenge @ Vendredi 4 janvier 2013

Récemment – enfin, l’an dernier -, j’ai été violemment pris à partie sur le réseau social le plus populaire du web, Facebook, à l’occasion d’un billet élogieux sur Numelyo, la nouvelle bibliothèque numérique de Lyon. Les critiques, préoccupés des conditions juridiques d’utilisation des documents numérisés, s’étonnaient que la bibliothèque omette de répondre à leur interpellation via Twitter (le commentaire en question a été supprimé depuis). J’ai suggéré qu’un courrier à cette institution serait une voie plus appropriée, ce qui m’a valu moult reproches. J’en livre un extrait :

« Commentaire X Facebook : – « J’en fais part [de mes questions] sur les canaux habituels de discussion (et publics dans le sens lisible à tous). Utiliser son carnet d’adresse personnel pour avoir les renseignements que d’autres n’auront pas, ce n’est pas correct. ».
Commentaire Y Facebook : – « Concernant les réseaux sociaux, votre réaction est celle de tous ceux que la libre critique dérange. Mais c’est un mouvement que l’on arrêtera plus, y compris dans la sphère des bibliothèques… [...] Attention à cette forme de mépris de la culture numérique et des réseaux ! »

Ces invectives, poursuivies en commentaire sur ce blog et d’autres, m’ont conduit à réfléchir à la distinction possiblement opérée entre espace public social (numérique ?) et espace public citoyen (politique), et à vouloir m’expliquer sur les tenaces distinctions que je persiste à vouloir opérer.

Arènes ronda, licence CC par Kholkhoze (Flikr)

Arènes ronda, licence CC par Kholkhoze (Flikr)

Des espaces sociaux oui…

Déclarer que les réseaux sociaux ne créent pas un espace de sociabilité serait évidemment aberrant, et je suis le premier à en faire usage. Encore que la sociabilité en question apparaît à l’analyse singulièrement restreinte à des liens dits de « sociabilité faible » (celle qui nous lie au boulanger que nous saluons chaque jour en échangeant des banalités), dont le mécanisme conduit d’ailleurs volontiers à réduire le champ de nos centres d’intérêt. Mais soit, quand les réseaux sociaux n’existaient pas, déjà « qui se ressemble s’assemble », et cela permet au moins une forme de conversation bavarde.

Si le mécanisme de réticulation d’Internet permet à ce cercle même restreint d’échanger des informations précieuses glanées ici ou là, cette opportunité de veille peut aussi faciliter les convictions facilement acquises et non débattues – ce que je constate trop souvent à travers diverses polémiques. Je cite encore le billet d’Internet Actu :

« Il faut raison garder, nous rappelle le sociologue Dominique Cardon. “Sur Facebook, on peut toujours trouver quelque chose pour confirmer qu’on a raison.” Le risque est de passer de la sociologie à la “tendançologie”, de faire des sites sociaux les boucs émissaires de nos relations tourmentées et difficiles, parce que les incidents y prennent une inscription qui leur donne une importance qu’ils n’avaient pas nécessairement. »

Ensemble 01, licence CC par Molossus (Flikr)

Ensemble 01, licence CC par Molossus (Flikr)

… des espaces publics peut-être, au sens faible…

Les réseaux sociaux permettent l’émergence de groupes animés (auto-entretenus ?) de convictions fortes qui, par le nombre facilement énorme de leurs adhérents, permettent d’entrer dans le débat public, de l’influencer, voire de rêver s’y substituer. Cette convivialité communautaire ne doit pas faire illusion. Dominique Cardon le souligne :

« Comme souvent, les élites culturelles universalisent leur propre désir de société et croient que parce qu’ils ont des pratiques ouvertes, elles sont immédiatement accessibles à tous ! C’est ce que Bourdieu appelait l’ethnocentrisme de classe, cette maladie typiquement “intellectuelle” de généraliser aux autres sa propre vision du monde. Cela a nourri beaucoup de discours très “naïfs” sur la participation de tous, la disparition des autorités, la constitution d’un espace public mondial ».

Cette expression d’une délibération à la fois singulière et commune s’invite facilement dans le débat médiatique, puisque ce dernier fait la part belle à ce nouveau média-roi qu’est Internet, au point d’imaginer aujourd’hui un « journalisme de liens« .
Bref, tout semble concourir à faire assimiler les réseaux sociaux à de merveilleux espaces publics d’échanges et de débats sociaux et sociétaux, autant que culturels et politiques. Politiques, vraiment ?

Agora par Magdalena Abakanowicz, licence CC par GYLo (Flikr)

Agora par Magdalena Abakanowicz, licence CC par GYLo (Flikr)

… mais pas (encore ?) des espaces publics de délibération citoyenne

En écrivant un tel titre, j’ai bien conscience d’introduire une drôle de notion… Pour moi, l’espace public citoyen n’est pas que le lieu d’un débat, fût ce débat largement ouvert à toutes les mouvances. C’est aussi le lieu de la chose publique. Cette chose publique est aujourd’hui structurée d’institutions diverses qui veillent à organiser l’ensemble des actes de la vie collective. Le débat peut, et c’est normal, être très largement ouvert ; arrive un moment où il doit s’incarner en processus continués. L’espace public citoyen est celui qui permet de passer du débat à la bonne organisation de la vie de la cité en garantissant sa continuité. Cela se fait, dans nos républiques démocratiques, en débattant avec tous, sous le contrôle des institutions choisis par tous, et en respect de règles fondamentales (constitution, traités,…).

Les réseaux sociaux peuvent permettre de faire émerger des groupes de pression puissants, tant par le nombre de leurs participants que par le partage et la médiatisation de leur argumentation. Ils peuvent sans doute conduire les forces sociales à envisager un changement des règles du jeu politique. Mais, je suis désolé de le dire, ils ne s’inscrivent pas (encore ?) dans le jeu du débat citoyen pour la conduite des affaires collectives. Pour trois raisons au moins :

  • Qui possède et régule les réseaux sociaux ? L’espace public, même s’il est traversé de groupements et intérêts divers, doit trouver un espace neutre pour s’exprimer, librement et sans contrainte, bref  une arène de la délibération citoyenne. Or, les réseaux sociaux ne sont pas ces vastes espaces ouverts et libres, mais bien des entreprises qui veillent à maximiser leurs profits selon une stratégie qui n’est pas, elle, soumise au débat public qu’elles semblent encourager. Et je partage assez l’avis de Xavier de la Porte lorsqu’il déclare : « Je trouve assez terrifiante cette description de Facebook. Un espace public avec une police privée, invisible, et toute puissante. »
    De même, Hubert Guillaud, rapportant les analyses de Rebecca MacKinnon, souligne que : « plus encore que les gouvernements, ce sont aujourd’hui les entreprises de l’internet qui ont le plus de pouvoir sur le réseau, notamment les sites sociaux, comme Facebook en occident, […]. Rebecca appelle les sociétés de réseaux sociaux et leurs dirigeants les “souverains du cyberespace”.[…] Grâce à des technologies qu’ils contrôlent, ces hommes prennent des décisions sur ce que leurs utilisateurs peuvent ou ne peuvent pas faire. Ils façonnent à la fois notre vie privée et notre identité numérique, ainsi que la façon dont nous nous mettons en relation les uns avec les autres ou avec notre gouvernement. C’est une puissance sans contrôle : ces sociétés n’ont aucun compte à rendre au public. Leurs politiques ne prennent pas en compte les usagers les plus vulnérables ».
  • Débattre avec tous, vraiment ? Non, les réseaux sociaux permettent sans doute de dégager et d’approfondir quelques positions communes à des groupes déjà connivents, mais leur expression a besoin de sortir du champ de ces réseaux contrôlés pour s’introduire dans le débat public, celui qui mêle tous les citoyens indépendamment de leurs affinités électives (voire technologiques). Les médias ont beau jeu de pointer des « révolutions de réseaux » quand ils se font l’écho des tweets des Indignés ou des révoltés tunisiens, on voit bien que les enjeux sont autrement plus complexes quand la question apparaît sur la scène publique (donc, vous le noterez, en dehors des réseaux sociaux). Oui, on rêverait volontiers d’une culture du consensus, mais la question politique est autrement plus âpre et complexe, et convoque des individus non connivents, bref se heurte à la différence subie et non choisie. Patrick Viveret le reconnaît : « Effectivement, je pense également que ces mouvements doivent apprendre à passer un seuil. Je ne sais pas s’ils doivent désigner des ennemis… Disons que je préfèrerais qu’ils se désignent des adversaires, car le processus démocratique doit demeurer un art de la conflictualité non violente.»

  • Enfin, dernier point qui à mon sens est essentiel : si les réseaux sociaux sont un espace public de délibération, où est leur ancrage ? Si au fond les médias sociaux sont l’aboutissement d’une parole sans auteur, cette libre conversation rêvée par les Lumières, le débat citoyen recherche l’authenticité et la cohérence de la pensée et du projet. On ne se débarrasse pas si facilement des auteurs et de leur confrontation productive…
    En outre, l’agora ou le forum antiques avaient une assise historique et une légitimité collective. Même ceux qui n’y prenaient jamais la parole avaient la certitude que c’était le lieu où se débattaient les questions communes. Car l’agora était accessible à tous sans discrimination. Et ceci est essentiel : « je n’ai pas besoin de parler, je n’ai pas besoin de faire partie d’une coterie, mais je sais que mon silence est écouté et que ma voix compte lorsqu’il faudra décider ». Cette faculté de la prise de parole et de l’écoute était et doit être garantie pour chaque citoyen par des institutions collectives ancrées dans une histoire collective, bref des agoras institutionnelles, inscrites dans la chair de la cité. Or ce qui me frappe, c’est l’impermanence des réseaux sociaux, leur absence totale de prise en compte de la généalogie des pensées et des débats : ce sont des murs constamment repeints, des fils éphémères non organisés pour proposer des échanges argumentés et capitalisés.
    Par ailleurs, énormément de mes connaissances ne connaissent pas Twitter, ou n’ont qu’un usage très très limité de Facebook ou de quelque réseau social. Quelle(s) place(s) leur donne-t-on pour échanger, s’informer et se construire leur opinion, faire leurs choix d’avenir au cœur de notre société ? Cela n’enlève rien aux vertus des réseaux sociaux ni à leurs potentialités, mais ne leur permet pas aujourd’hui de se prétendre les lieux centraux du débat citoyen.

    Star shower, licence CC par Ophelia Noir (Flikr)

    Star shower, licence CC par Ophelia Noir (Flikr)

C’est pourquoi, tout en pratiquant et appréciant sans vergogne Facebook ou autres réseaux, je proclame que les espaces numériques, fussent-ils dits sociaux, ne sont pas (encore ?) des espaces publics de construction et de délibération citoyenne (pas plus qu’ils ne sont des espaces de conversation privée, ce que certains oublient parfois)..

C’est pourquoi aussi je ne trouve pas indécent qu’une institution publique (ouverte à tous sans distinction dans son modeste rôle d’appropriation et de partage de savoirs) ne se sente pas convoquée à rendre des comptes sur des réseaux sociaux.

Et c’est ainsi enfin que la bibliothèque est grande !!

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