Bertrand Calenge : carnet de notes

mercredi 26 juin 2013

Comment intégrer les ressources numériques dans une politique documentaire ?

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Récemment animateur d’un stage de formation continue sur la conduite d’un projet de développement de collection, j’ai entendu plusieurs stagiaires regretter la faible part accordée aux ressources numériques, en regard des procédures nombreuses existant pour les collections « matérielles ». Cela n’est guère étonnant, la question étant relativement récente et surtout éminemment mouvante. Mais soit, osons quelques pistes encore mal balisées, en posant juste quelques points de repère qui pourraient aider à architecturer une politique documentaire des ressources numériques.
Je ne me suis pas lancé dans les arcanes des outils et contraintes techniques, ni des indicateurs spécifiques (sur ce point, voyez l’excellente présentation de Renaud Aioutz et Lionel Maurel), mais me suis limité aux axes stratégiques majeurs.
Dans ce domaine, j’ai repéré dix points clés pour articuler collections et ressources électroniques, en n’entrant pas – je le répète –  dans les (très) nombreuses pistes techniques ou procédurales. A vous de m’en signaler d’autres…
(désolé pour la longueur du billet. Prenez votre respiration ! smileys Forum)

1 – Ne pas se tromper de poldoc

La politique documentaire s’exprime dans des processus réglés, elle n’y est pas toute entière contenue. Les analyses, démarches et productions engagées autour d’une collection de documents matériels se trouvent en général prises en défaut dès qu’on aborde ces étranges objets numériques : les décompter devient difficile, les sélectionner hasardeux tant pas la pérennité de leur accès que par la maitrise qu’on peut en avoir, etc. Il est essentiel de comprendre que la démarche de politique documentaire est, comme son nom l’indique, une politique – Politeia -, et donc renvoie à la « la structure et le fonctionnement (méthodique, théorique et pratique) d’une communauté, d’une société, d’un groupe social » (Wikipedia). La politique documentaire ne renvoie pas tant à la collection qu’à la collectivité pour laquelle elle est constituée, gérée et animée, ce qu’on bien compris les universités qui, lorsqu’elles évoquent leur politique documentaire, évoquent plus les appareils de soutien à la connaissance que les documents qui pourraient y servir. Le numérique nous affirme une évidence : la question bibliothéconomique n’est pas la maitrise des supports, mais la plus-value cognitive possiblement apportée…

2 – Appliquer les processus fondamentaux de la poldoc à la construction de la problématique

Cet argument préalable ne signale pas pour autant l’inanité des processus patiemment engagés par les pilotes de politiques documentaires pour leurs collections ‘physiques’. Des objectifs de publics et d’usages ont été définis, des partenaires repérés, des répartitions de tâches actées, des habitudes de formalisation comme des réflexes d’évaluation intégrés, des identifications de contenus précisés au-delà des supports manipulés, etc., tout cela conserve sa vertu dans l’espace numérique ou électronique. Le responsable des collections de biologie a construit sa démarche en direction des besoins de publics qu’il a identifiés, et d’usages qu’il a repérés : ces besoins et usages perdurent dans l’espace numérique, même s’ils connaissent des évolutions – en termes de supports, et d’usages surtout -. L’important est bien toujours le public visé – ou souvent les publics visés. C’est essentiel …
A partir de cette base évidente, il est utile autant que nécessaire d’avoir éprouvé la capacité à discuter et formaliser des objectifs de contenus bien identifiés, donc d’avoir construit une politique des collections appuyée sur les ressources matérielles existantes. Non parce qu’elles seraient centrales, mais parce qu’elles sont une propédeutique de la démarche à conserver pour assembler, ordonner, valoriser, promouvoir toutes les opportunités de connaissance, quelle que soit leur forme.

(c)  Frieda-raye Green

(c) Frieda-raye Green

3 – Évaluer en s’adaptant aux spécificités de cet univers

Un premier désarroi parait au moment de l’évaluation des ressources disponibles. Les collections matérielles ont permis la construction d’indicateurs adaptés à la singularité monographique des documents (le taux de rotation en étant le meilleur exemple), comme elles ont autorisé la construction de tableaux de bord appuyés sur ces indicateurs. Leur construction réside sur la maitrise des volumes manipulés par le bibliothécaire, et l' »évanescence » des données numériques déconcerte dans cet univers réglé. C’est là qu’il faut comprendre que l’évaluation n’est pas acte mécanique de comptage, mais agglomération de faisceaux d’indications (je n’ai pas dit d’indicateurs) nécessairement hétéroclites ou du moins de constructions différenciées. De tels repérages sont particulièrement utiles sur l’utilisation des accès aux ressources numériques. Malgré les différences de données restituées par des fournisseurs ou en interne  par des analyseurs de logs, on peut déceler des tendances, repérer des déficits, etc. C’est une aide à la décision en matière de ressources payantes, c’est une aide à la médiation en matière de ressources libres ou payantes. Il faut accepter de composer avec ces approximations : d’ailleurs, un livre emprunté était-il un livre lu ?

4 – Poser la question de la médiation et de l’ « intermédiation » au cœur de la problématique

En quoi consiste une politique documentaire, au fond ? S. R. Ranganathan l’a exprimé en deux « lois » lapidaires mais explicites : « à chaque livre son lecteur », et « à chaque lecteur son livre ». La politique documentaire veut fournir à des publics la meilleure ressource utile, au regard du contexte et en fonction des priorités affirmées par la collectivité. On comprend bien que l’objet premier de la politique documentaire ne réside pas dans les documents, mais bien dans les publics à servir. Et tous les processus mis en œuvre autour de ces collections n’ont pour but que d’accroitre les opportunités cognitives de publics identifiés.
Face à des ressources numériques, la difficulté bibliothécaire réside dans l’incapacité à maitriser ces ressources. En revanche, les besoins et usages demeurent une constante. Et la véritable question des ressources numériques – librement accessibles ou cantonnées à des bouquets payants – est au fond celle de l’accès à ces ressources. Elles existent, elles sont théoriquement accessibles, mais elles sont noyées pour l’utilisateur dans un maelström de moteurs de recherche, interfaces propriétaires, etc. La politique documentaire consiste essentiellement à ménager les portails, points d’accès, réseaux de circulation, qui autoriseront et faciliteront l’appropriation des ressources utiles par l’utilisateur final. Il est indispensable dans ce domaine de penser à une articulation complémentaire – et non substitutive – des contenus numériques et des collections matérielles.

Comment faciliter l’accès d’un utilisateur singulier à des ressources gigantesques en même temps qu’aux contenus de ses collections ? Voilà la vraie question posée au bibliothécaire soucieux de politique documentaire. Voilà le champ essentiel des politiques documentaires revisitées (Joëlle Muller a mis en ligne une présentation éclairante sur cette question) !

5 – Réfléchir en termes de « masses critiques » de contenu plutôt qu’en identification individuelle d’unités documentaires

Une politique d’acquisition suppose dans un univers « physique » la sélection d’objets monographiques singuliers, alors que l’accès à des ressources numériques évacue volontiers ce caractère monographique, en lui substituant la notion mal perçue de gisement ou même de flux. Le premier réflexe de nombre de bibliothécaires face à la proposition d’un bouquet numérique est de repérer si LA  ressource spécifique y est présente : Europresse argumente son offre par son monopole sur l’accès au journal Le Monde… tout en y adjoignant des centaines d’autres titres. Posons-nous la question : est-il vraiment raisonnable de payer un droit d’accès très coûteux à ce ‘bouquet’ au seul prétexte de la présence d’un seul titre ?
Il est réducteur de croire qu’un lecteur vient dans une bibliothèque pour  trouver un titre particulier. Ou si cela survient, c’est parce que que ce lecteur a déjà éprouvé les capacités informatives de l’établissement. Nul ne cherchera un ouvrage de physique nucléaire dans la bibliothèque de Soucieu-en-Jarrez (?), comme nul n’ira chercher un assortiment de romans de SF dans une bibliothèque de recherche. Instinctivement – et logiquement -, le lecteur jauge sa ressource. Et il serait erroné de penser que seule l’accumulation documentaire produirait une telle ressource, et les questions instinctives du lecteur face à une bibliothèque – comme vis-à-vis de toute source identifiée – sont plutôt : quelles sont les compétences et excellences des bibliothécaires ? Dans quels réseaux de savoirs s’inscrit-elle ? quels services adéquats à ‘mes’ besoins’ propose-t-elle ? Sur quelle antériorité s’appuie-t-elle ? Tels sont quelques-uns des mouvements qui orientent nos lecteurs…

Offrir l’accès à un agrégateur proposant  10 000 ressources en sciences exactes n’est pas pertinent pour une bibliothèque municipale moyenne. Tout simplement parce que les bibliothécaires ne sont pas compétents dans ce domaine, et parce que l' »histoire documentaire » de cet établissement est étrangère à cette ‘spécialisation’. Un titre n’est rien. L’intention documentaire se construit à travers une persistance, des compétences, des dialogues entre documents parlant la même langue. Il faut vraiment abandonner l’idéal flaubertien de l’œuvre totale.
Plus prosaïquement, une offre de bouquet électronique ne vaut pas tant par l’excellence de tel ou tel titre, que par sa cohérence au regard du projet documentaire de l’établissement, des compétences mobilisées, et il faut bien l’avouer des antécédents (documentaires aussi) de l’institution qui les propose ! Bref, une ressource numérique singulière – un titre de périodique par exemple – n’est qu’exceptionnellement recherchée comme telle : elle ne prend sens qu’au cœur d’une institution qui a su développer collections, compétences et services auprès d’un public, plus qu’autour d’un champ documentaire.

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6- Poser la question des acquisitions et des collections en termes de construction d’accès facilités

Un réflexe naturel des bibliothécaires, nourri par le modèle de l’édition des imprimés, suppose que la quasi-totalité des collections matérielles est construite autour de l’achat sélectif de produits éditoriaux. Le tropisme professionnel conduit ainsi à se préoccuper essentiellement des ressources accédées à titre onéreux. N’est-ce pas un renversement de la priorité des moyens sur la fin ? Les ressources électroniques libres d’accès, voguant avec plus ou moins de succès sur Internet sans entraves, sont immensément nombreuses – à commencer par les bibliothèques numériques des institutions publiques.
A quand des politiques documentaires œuvrant, avant même de s’engager dans des abonnements coûteux, dans le repérage, l’interfaçage et la médiation de ces millions de ressources accessibles en accès libre ?! Bien sûr, il apparait des bibliothèques structurées de documents numérisés (Gallica, Numelyo,…), mais quid des ressources libres contemporaines ou ne relevant pas de collections locales numérisées ? Les bibliothèques musicales montrent une voie possible avec par exemple la proposition de bornes d’accès à des musiques contemporaines libres de droits ; mais il existe aussi de multiples réservoirs textuels ouverts (le Projet Gutenberg par exemple) sans parler de la possible exploitation partagée de tous ces documents libres de droits numérisés dans le monde par des bibliothèques de statut public  !…. Une offre cohérente ne se cantonne pas à ce qui est « acheté »

7 – Différencier les questions de plomberie et les questions de contenus

Poser des problèmes de sélection ou d’accès se dilue dans la complexité de négociation d’un accès aux ressources désirées. Écartelé entre les marchés d’achat de livres et les négociations avec les agrégateurs de ressources électroniques, le bibliothécaire réduit volontiers l’ambition de sa politique documentaire au champ des contraintes juridiques, budgétaires et procédurales générées par les fournisseurs possibles de ressources. S’il serait évidemment aberrant de dédaigner ces carcans, il est tout aussi aberrant de laisser ces contraintes prendre le pas sur l’ambition de service documentaire. La fonction essentielle du bibliothécaire engagé dans la politique documentaire n’est pas de réguler les tuyaux complexes et très contraignants des accès négociés, mais vraiment de repérer les sources alternatives, les ensembles qui « feront sens ». Évidemment en tenant compte de ces contraintes juridico-économiques, mais en cherchant d’abord à les contourner, à inscrire sa recherche de sources utiles dans une perspective globale (masse critique), sans doute non exhaustive, mais sûrement pertinente. Comment se fait-il que l’univers de l’Open access, pourtant en forte émergence, soit si faiblement actionné dans la plupart des politiques documentaires ?

8 – Rendre présentes ces ressources dans la bibliothèque

Un bon nombre de travaux s’engagent heureusement à construire des modes d’accès unifiés (ou plutôt fédérés, pour tenir compte des usages différenciés) pour l’ensemble des ressources des bibliothèques : qu’une requête adaptée propose ensemble ressources numériques et matérielles.. Les expérimentations sont heureuses et bienvenues : penser une politique documentaire, c’est d’abord penser appropriation de connaissances par un public déterminé. Mais j’aimerais souligner une question particulière, celle des visiteurs du lieu. Ils attendent aussi, pour un certain nombre d’entre eux, une appropriation inscrite dans leur corps, et/ou dans leur activité sociale.
Je suis frappé par le fait que les ressources électroniques qui ont pu être sélectionnées, gratuites ou le plus souvent fort coûteuses, restent invisibles à leur public destinataire notamment au sein des espaces de la bibliothèque. Innerver les publics au cœur de leurs pratiques en mutation n’est évidemment pas simple, mais une voie plus élémentaire me semble faire trop souvent défaut : rendre visibles ces ressources « virtuelles » dans l’espace physique de la bibliothèque. Le chercheur fonctionne sur ses réseaux et n’a guère besoin de fréquenter le lieu bibliothèque pour repérer ses sources d’information. En revanche, l’étudiant comme le grand public ont besoin d’identifier ce à quoi ils peuvent se référer. Une BM a cessé d’acheter les magnifiques volumes de l’Encyclopaedia Universalis – et pour cause ! – ? Comment diable ses publics peuvent-ils comprendre que cette source est désormais numérique ? Avec combien de postes informatiques peuvent-ils y accéder ? Bref, comment VOIENT-ils cette disponibilité parfois chèrement acquise ?

Conduire une politique documentaire, c’est donner accès. Négocier cet accès ne suffit pas, il faut le construire physiquement avec nos publics tellement physiques, tellement humains…

Œuvre de Cédric Loth

Œuvre de Cédric Loth

9 – Penser diversité des usages, et non dichotomie de ceux-ci

Les usages sont trop souvent segmentés en termes de supports alternatifs et exclusifs les uns des autres. Pourquoi continuer un abonnement au Monde imprimé si on en dispose en ligne ? A ce titre, pourquoi acheter les livres de Victor Hugo puisqu’il est totalement disponible en ligne, libre de droits ? Sans préjuger des stratégies éditoriales qui forcent au choix (cf. par exemple l’Encyclopaedia Universalis devenue indisponible sous forme imprimée), le réflexe bibliothécaire doit interroger d’abord les usages de ses publics. Caricaturalement, si l’étudiant jouira d’un accès domiciliaire aux articles du Monde utile à ses travaux, le visiteur butineur sera fort déconfit de ne pouvoir feuilleter le quotidien imprimé… Une des clés de la politique documentaire tient dans cette orientation public : de quoi a besoin mon public, et de quelles façons ou sous quelles modalités ? Un jour viendra peut-être où le prix Goncourt sera évidemment découvert sous sa seule forme numérique, mais aujourd’hui il nous faut penser une hybridation des usages. Jonglerie difficile et parfois hasardeuse, mais jonglerie nécessaire !  Aux professionnels de s’emparer de cette incertitude pour construire leur offre, nécessairement incomplète et inachevée….

10 – Ne plus travailler seul

En matière de politique documentaire, l’irruption du numérique enseigne un impératif majeur : on ne peut plus penser de façon repliée sur son seul établissement. Qu’il s’agisse des consortiums, des cartes documentaires, des licences nationales, et des accès réciproques… La question de la conservation est emblématique de ce point de vue : si on attend normalement d’une bibliothèque qu’elle « conserve la trace », nulle pérennité des documents numériques n’est envisageable sans recours à des partenariats, des appareils complexes et coûteux inimaginables à un niveau moindre que national. Dans le contexte numérique, un partage des tâches s’impose, la fonction de chaque bibliothèque visant plus à dynamiser cette mémoire auprès de ses publics, qu’à s’échiner seule à en garantir la conservation pérenne.
Une politique documentaire devient nécessairement une stratégie concertée, un jeu d’ententes sur les accès, sur la pérennité des sources, sur la négociation avec des fournisseurs, sur des stratégies. La politique documentaire se complexifie, certes, mais elle embrasse plus largement une stratégie concertée d’établissements.

A creuser…

Ce ne sont que quelques pistes pour une stratégie documentaire à l’heure du numérique, hors diverses méthodologies expérimentées avec succès (je renvoie encore à  la présentation Maurel-Aioutz déjà citée). En jetant ces quelques idées dans ce bloc-notes, je n’ai ni la prétention de donner des leçons ni de balayer toute la problématique ! A vous de jeter votre pierre, ou mieux d’apporter votre contribution !

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