Bertrand Calenge : carnet de notes

mardi 6 mars 2012

L’honneur des bibliographies

Filed under: Non classé — bcalenge @ mardi 6 mars 2012

Une récente discussion avec une enseignante m’a sérieusement fait gamberger. Elle regrettait que la question de l’utilité médiatrice des bibliographies soit autant négligée, alors que leur nécessité (et leur formalisation normalisée) n’est guère discutée.  L’enseignante en question appartenait à la sphère dite documentaliste !! Ceux qui connaissent l’histoire des métiers de l’information hausseront le sourcil. En effet, si le talent documentaliste est depuis longtemps celui de proposer les documents eux-mêmes et non leurs seules références, le talent bibliothécaire s’appuie sur l’art de composer une bonne bibliographie, donc une mise en scène de références.  Et là une documentaliste me suggérait à moi, vieux bibliothécaire, de remettre à l’honneur l’art de constituer des bibliographies !! smileys Forum

 

Que sont les bibliographies devenues au XXIe siècle ?

Je ne parle pas ici de la bibliographie comme discipline (« la discipline concernant la recherche, le signalement, la description et le classement des textes imprimés ou multigraphiés dans le but de constituer des répertoires de livres destinés à faciliter la recherche intellectuelle » Louise-Noëlle Malclès) mais bien des listes structurées et cohérentes de documents, et parmi celles-ci non des bibliographies courantes ou systématiques, mais bien des bibliographies thématiques.

Si les bibliographies sont toujours une clé de voûte de la recherche, par ailleurs largement explicitée aux étudiants avancés, ce sont la plupart du temps des exercices imposés aux étudiants sans qu’ils en saisissent bien l’intérêt. La recherche scientifique en fait un fondement de validation, les autres manifestations tendent seulement à prouver le sérieux du travail engagé… On sait bien que l’abondance de la bibliographie qui accompagne un travail est parfois un argument légitimant plus qu’une preuve de l’étendue des recherches de l’auteur : il y a assez d’histoires amusantes qui courent quant aux bibliographies inventées ou recopiées !!

Et du côté des bibliothécaires ? Il reste de tenaces héritiers  de la bibliographie savante autour de quelques grandes entreprises, souvent avec le soutien d’associations ad hoc, et ce uniquement dans les bibliothèques patrimoniales ou de grands établissements.
Pour la plupart des professionnels, les bibliographies tournent autour de trois types de préoccupations : les bibliographies de cours recherchées à grands frais auprès des enseignants pour aider à construire une politique documentaire, les extractions plus ou moins ordonnées des catalogues locaux à fin d’information ou de promotion, et ces listes imprimées (ou plus rarement électroniques) qui accompagnent les manifestations culturelles ou scientifiques. Mais la constitution de bibliographies thématiques me semble aujourd’hui assez peu revendiquée comme une activité légitimante..

The times they are a changin’

Je ne pense pas qu’il s’agisse au fond d’un réel abandon de cette activité. Comme je le dis, nombre de bibliothécaires poursuivent toujours cette tâche ancienne. Mais pourquoi certains autres ont-ils lâché prise en la considérant comme activité accessoire, et pourquoi l’objet bibliographie n’a-t-il plus une place éminente dans notre profession ? J’y vois trois motifs :

– Une bibliographie permet de proposer un état de l’art pertinent à la question posée ; sous cet angle, elle doit bénéficier d’une stabilité des sources citées. Or la multiplication des sources électroniques rend instable cette nécessité, tant elles sont évolutives : je le signalais déjà à propos des questions de référencement…

– Une bibliographie est d’abord liste de références, et suppose un déplacement ultérieur vers la source de la référence. Le libre accès a déjà modéré l’intérêt du repérage des documents ‘cachés’. Et Internet, en autorisant l’accès immédiat par lien hypertexte, a rendu plus contraignant le déplacement. Il était plus facile alors d’étendre le libre accès et de multiplier les liens hypertextes, sans aborder la complexité de la mise en contexte d’une question.

–  Les canons de la légitimité ont évolué, en même temps qu’évoluaient dans le dernier demi-siècle les pratiques de lecture et les grands choix de fonctionnalités des services des bibliothèques. Une bibliographie, par quelque bout qu’on la prenne, est une prescription externe. Sans relations étroites avec le destinataire de cette bibliographie (par exemple de maître à élève, ou de gourou à disciple), elle offre un intérêt jugé limité, peu susceptible d’engager des relations actives avec l’utilisateur de la bibliothèque. Même si cette bibliothèque est vécue comme légitime, les prescriptions bibliographiques ne le sont plus guère…

Réinventer les bibliographies…

Pourtant, une bibliographie de bibliothécaire, ça sert ! A côté des entreprises ambitieuses de balayage d’un champ du savoir, à côté de l’exercice académique qui prouve que le chercheur a approfondi le champ de son travail, les bibliographies servent au quotidien des utilisateurs croisés dans les bibliothèques publiques : étudiants en quête du débroussaillage d’une problématique, visiteur qui souhaite aller plus loin en quelques suggestions, lecteur en quête de surprise et de pistes de découverte… Et le bibliothécaire peut à cette occasion prouver sa fiabilité dans la sélection des sources (pas comme d’autres !smileys Forum ).

Pour la plupart de ces bibliothécaires, le champ est largement ouvert à la constitution de ‘bibliographies contextualisées‘ :

  • Pratiquer les bibliographies personnalisées : les services de questions-réponse en ligne ambitionnent de donner une réponse précise à une question précise, et non une liste de références que le demandeur devrait parcourir en un jeu de piste sensé lui donner « de l’autonomie ». Mais la question est parfois de caractère bibliographique (elle l’est même souvent lorsqu’il s’agit d’étudiants). Fournir alors la bonne bibliographie est un exercice tout à fait intéressant : il faut proposer des références à la fois congruentes au demandeur, pertinentes par rapport au sujet, et organisées autant que commentées pour en faciliter l’utilisation…
  • S’engager dans les bibliographies commentées et même « journalistiques » :  les énumérations ordonnées de références sont quelque peu rebutantes pour ceux qui ne sont pas des chercheurs capables de cerner un champ de savoir à l’aide d’une telle série. Au-delà des listes utiles pour récapituler l’oeuvre d’un auteur (à condition de ne pas cantonner cette liste aux seules oeuvres présentes dans le catalogue…), l’intérêt d’une bibliographie est de donner l’envie de poursuivre ses découvertes, notamment lorsque la bibliographie est construite en dehors d’une sollicitation individuelle. Pour cela, les références doivent être commentées, et peuvent même prendre une forme quasiment journalistique (je pense encore à Points d’actu !). Bref, le savoir se met en perspective, même lorsqu’il n’est que références. Et sa lecture devrait représenter à elle seule une source de réflexion.
  • Oser les bibliographies surprenantes ou séduisantes : sur ce point, je me réfère volontiers au très intéressant article de Marianne Pernoo, qui montrait qu’il y avait mille façons intelligentes d’appareiller ensemble des documents apparemment éloignés les uns des autres : ou comment Phèdre, La faute de l’abbé Mouret et Titanic se rejoignent à travers un même ressort, tout sacrifier à la passion. Je vois dans cet exemple une merveilleuse possibilité ouverte à une médiation documentaire de la découverte et de la surprise, par des bibliographies commentées et contextualisées pariant sur cet effet de surprise..

Dans tous ces cas, une bibliographie de bibliothécaire s’inscrit pour son public dans l’opportunité d’un parcours, non dans l’immédiatement consommable ni dans le fugitif. Elle offre la possibilité d’une construction progressive de la connaissance ou de la découverte (et doit d’ailleurs être pensée comme telle), Elle doit susciter l’envie d’aller plus loin : la séduction d’une bibliographie n’abolit pas l’effort de cette itinérance pour son lecteur, mais doit en provoquer le désir. Elle se propose comme guide discret et attentif pour ceux qui souhaitent commencer ou poursuivre un voyage.

De la compilation au guide de voyage

Il ne s’agit pas d’imposer l’exercice de la composition d’une bibliographie, mais d’en maitriser les codes et d’être capable de le pratiquer efficacement. Ce qui signifie adapter l’entreprise aux pratiques de lecture des publics envisagés. Pour les bibliographies actives, celles qui se veulent actes concrets de médiation documentaire et non entreprises savantes (et aussi respectables que nécessaires !), je pressens trois exigences contemporaines :

  • une accroche séduisante : il faut partir de quelque chose qui permette au lecteur d’ « entrer » dans la bibliographie : un auteur jugé génial, une question stimulante, un sujet préoccupant, « la » lecture qui a suggéré à l’étudiant d’arpenter ce champ de recherche, etc. Les ‘bibliographies récapitulatives’ manquent souvent  de ce questionnement de mise en bouche ;
  • une extension à toutes les sources accessibles. Une bibliographie active doit à la fois veiller à proposer des titres ‘trouvables’, et balayer toutes les formes de références utiles : aujourd’hui, une bibliographie est toujours aussi une webographie (ce qui contribue d’ailleurs à en limiter la pérennité !)
  • l’art du bref : savoir étendre à l’infini la liste des références citées est toujours possible, savoir proposer les seules pistes pertinentes est évidemment préférable. Quand je suis en face d’étudiants, j’ai toujours envie de leur demander de produire une bibliographie efficace donc brève : quels sont les 10 ou 20 titres à lire pour embrasser le sujet ? Ce qui suppose bien sûr d’être sélectif, de justifier ces choix, de donner envie d’y aller voir, bref de commenter voire mettre en scène ces propositions. Cette dernière exigence s’accorde avec la difficulté du déplacement vers la source (quand évidemment il ne s’agit pas du clic possible en cas de référence avec URL)
Une bonne bibliographie, n’est-ce pas au fond une sorte de singulier guide de voyage ? Elle propose des points de vue ou des édifices emblématiques ou singuliers, elle alerte sur la difficulté de certains chemins escarpés, … Mais surtout, si elle n’évite pas  au promeneur la charge du voyage, elle lui donne l’envie de découvrir et l’accompagne dans son périple.

Il y a sûrement bien d’autres choses à dire… On parle beaucoup de dispositifs de médiation documentaire : si on rendait hommage enfin à quelques fondamentaux ?

P.S. : j’ai très volontairement négligé de parler des outils et des normes. En effectuant quelques recherches pour ce billet, j’ai été frappé par l’importance écrasante accordée aux codes de citation bibliographiques et aux outils utiles à l’élaboration d’une bibliographie (Zotero ou autres…). J’en ai trop peu lu sur l’art de la bibliographie, sa nécessité et ses méthodes…

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5 commentaires »

  1. […] bibliothécaire, de remettre à l’honneur l’art de constituer des bibliographies !! …Via bccn.wordpress.com Share […]

    Ping par L’honneur des bibliographies « la bibliothèque, et veiller — mardi 6 mars 2012 @ mardi 6 mars 2012

  2. […] des recommandations en matière de bibliographie : «Oser les bibliographies surprenantes ou […]

    Ping par Osez le «en mode» ! | L’Oreille tendue — mercredi 7 mars 2012 @ mercredi 7 mars 2012

  3. Bonjour,

    merci pour ce plan en 2 parties. L’écriture d’une bibliographie par le personnel de bibliothèque s’inscrit dans un mouvement de recentrement où la bibliothèque est désormais productrice d’informations (adaptabilité/flux). En outre, la bibliographie peut être dynamique par liens web (à surveiller régulièrement : médiation numérique). Enfin, par l’utilisation de Zotero pour publication scientifique, par exemple, elle est mise en pratique de validation et critères de pertinence de l’information.

    Commentaire par M2 — jeudi 8 mars 2012 @ jeudi 8 mars 2012

  4. […] Bertrand Calenge rend leur “honneur aux bibliographies” […]

    Ping par Brèves – semaine du 12 au 18 mars 2012 « Boîte de conserve — mercredi 14 mars 2012 @ mercredi 14 mars 2012

  5. […] bibliographies reviennent à la mode – du moins, on en parle. Bertrand Calenge souhaitait les remettre à l’honneur, juste après que Manon Louche et Antony Merle aient […]

    Ping par Bibliographie collaborative : on essaye ? | aka Reup — jeudi 22 mars 2012 @ jeudi 22 mars 2012


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