Bertrand Calenge : carnet de notes

jeudi 10 juin 2010

Comment écrire ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ jeudi 10 juin 2010

L’espace d’Internet bruit d’injonctions variées quant à la forme (voire au fond) des informations qui y seraient admissibles. Faut-il écrire court ou long ? Faut-il ou non faire la chasse à l’actualité « chaude » ou préférer les billets de réflexion ? Faut-il abandonner le blog pour se lancer dans Twitter ? Faut-il illustrer impérativement ses billets de photos (évidemment sous licence  ‘Creative commons’) ou peut-on oser des digressions linéaires ? Faut-il jouer la carte de la nouveauté perpétuelle, fût-ce en recyclant habilement d’anciens écrits (ou parfois d’anciens tweets de signalement, comme semble le suggérer l’étrange billet de Silvère) ?

C’est bizarre, ces injonctions – éventuellement contradictoires -. Je viens d’un siècle où l’écrit public – non administratif, bref la communication citoyenne – se répartissait en catégories plus linéaires : l’articulet journalistique de la nouvelle chaude ou de la rubrique des chiens écrasés, l’article – savant ou non – argumenté, et le livre synthèse momentanée d’une pensée ou d’une aventure créatrice (les nouvelles représentant une forme élaborée de synthèse de cette dernière proposition). Mais aujourd’hui, il « faut » écrire court, s’adapter à de nouveaux modes d’échange, d’ailleurs plus dictés par les outils que par le souci de la communication !…

N’assiste-t-on pas à une confusion entre le propos et la forme ? Ecrire sur Internet, c’est une chose. Ecrire tout court en est une autre, que ce soit sur Internet ou ailleurs. Ecrire sur Internet (enfin sur un blog, en l’occurrence), c’est d’abord écrire sans le filet protecteur d’un directeur de collection ni le filtre d’un éditeur – du moins pour les sites non institutionnels. D’une certaine façon, c’est plus risqué.
Est-ce que cela change nécessairement la forme du message ? Oui, sans doute, car on devine que les trop longues digressions ne supporteront pas l’épreuve de la lecture sur écran.
Est-ce que cela impose la soumission aux modes normées ? Micro-blogging ici, impératif d’illustrations là, brièveté des informations  là encore… Même si on sait que le medium est le message, n’existe-t-il pas d’alternative à ces injonctions formelles ? (d’ailleurs j’y cède : une photo !!)

Il me semble (je me trompe peut-être) qu’il y a une confusion entre des modes de communication directe qui prennent des formes nouvelles et souvent plus instantanées, mais sur des questions qui réclament une telle instantanéité rapide et courte, et le fait de se livrer à des réflexions argumentées. Et cette confusion nait -encore – de la réalité vécue d’un outil commun aux divers modes d’expression qui voisinent sur le même écran, encore que pas nécessairement par les mêmes outils. Bientôt être présent dans un flux sera plus important que ce qu’on y racontera, dérive tellement facile…

Par exemple, les très nombreux blogueurs qui multipliaient les billets essentiellement pour signaler les textes qui les intéressaient profitent de l’instantanéité de Twitter pour effectuer ce signalement beaucoup plus rapidement, évidemment, et délaissent leur blog (et vraiment, je constate depuis plusieurs mois un tarissement des productions de certains blogueurs prolifiques, si si !) : est-ce un mal ? Je devine que ces passeurs rêvaient de communiquer leurs trouvailles et n’avaient à leur disposition que le vecteur du blog,  nécessitant un minimum de rédaction, et se sont tournés avec bonheur vers cet outil si simple, Twitter, qui remplissait parfaitement son office de gazouilleur (encore qu’ils jouent volontiers le ressassement éreintant pour garantir la bonne réception de leurs trouvailles. Bye bye, Twitter !). De même que les blogueurs adolescents de Skyrock peuvent à juste titre préférer aujourd’hui les murs de Facebook, plus personnalisés,  pour garder le contact avec leur tribu, même si ce parallèle ne vaut pas comparaison.

Autre exemple plus professionnel, Lully signalait pour les SCD la nécessité d’abandonner le courrier électronique pour communiquer avec les étudiants emprunteurs (en cas de retard de retour de document ou pour signaler l’arrivée d’une réservation) au profit de ces mêmes Twitter et Facebook. Sans aucun doute, cette information factuelle, équivalent contemporain de l’avis de passage du facteur dans la boite aux lettres, avertissement simple, doit passer par les vecteurs  les plus quotidiens et entrer dans l’intimité de la « boite aux lettres » contemporaine : l’information est pauvre en termes de contenu, mais urgente et personnalisée, passons donc par ces canaux, s’ils ne deviennent pas trop encombrés.

L’introduction de ces nouveaux outils signe-t-elle la mort des outils antérieurs ? De même qu’Internet n’a pas encore tué le livre, je suis persuadé que de multiples canaux d’expression vont exister simultanément. Certes pas tous avec le même succès médiatique, mais chacun avec son efficacité. Et pour revenir à mon propos, chacun avec son champ particulier offert à une écriture particulière. Simplement, les « créneaux » de chacun vont se spécifier. Internet ou pas : après tout, les chercheurs qui publient dans des revues exclusivement électroniques abandonnent-ils pour autant les codes de l’article scientifique construit, démonstratif (et bourré de notes !!! même si par ailleurs certains d’entre eux lui feront de la pub via Twitter…) ?

Le diktat d’une pseudo-modernité voudrait poser tous les vecteurs de la communication écrite sur Internet sous les canons de l’instantanéité, fût-elle factice parce que simplement réchauffée. Il est des contenus et des objets pour lesquels cette instantanéité partagée est particulièrement pertinente. Il en est d’autres, et notamment les fruits d’une réflexion continue, plus ou moins aboutie, qui nécessitent développements et écriture soutenue. Quitte  à ce qu’ils soient ensuite frénétiquement relayés sur Twitter ou Facebook…

La forme du blog me semble, dans ces conditions, être un modèle loin d’être périmé. Non pour les états d’âme adolescents qu’elle a longtemps hébergé – lesquels ont migré vers d’autres types de plate-forme comme Facebook -, non pour les écrits soutenus longuement argumentés et validés – qui visent la forme de l’imprimé, fût-il d’apparence numérique -, non enfin pour les passeurs de message qui ont surtout à transmettre un lien – Twitter, of course ! – ni pour les membres d’une communauté virtuelle qui échangent des infos rapides – la machine à café… -. Mais pour les « works in progress« , qu’il s’agisse d’individus essayant de clarifier leur action ou leur conviction (je pense à J.C. Brochard ou à D. Lahary, pour ne citer que ces deux exemples), ou pour des institutions souhaitant informer des progrès d’un projet (le blog de suivi de la rénovation de la BU de Toulouse P. Sabatier ou le récent Labo BnF). Toutes situations exigeant des arrêts sur images, des interrogations, une chronologie de la pensée, bref une écriture parfois intense et construite – mais jamais trop longue, c’est vrai -.

Alors, à la question « comment écrire sur Internet ? », j’aurais envie de répondre « ça dépend » !! Ça dépend du chantier que l’on a entrepris. Et en fonction de la nature de ce chantier, du rythme de l’information produite, de son intensité textuelle, des instances de validation à l’œuvre, etc., on va écrire non sous la pression des diktats, mais selon le projet conduit. Et ce qui compte, ce n’est pas tant le vecteur d’Internet que celui des outils ad hoc que l’on va choisir. Les vecteurs vont sans nul doute se clarifier (tout en se multipliant tout aussi sûrement), et d’ici quelques années nos enfants devineront d’instinct vers quels médias internetiens se tourner lorsqu’ils voudront apporter leur pierre, mais le champ reste largement ouvert à toutes les formes d’écriture.

En tout cas, je continue mes essais avec l’outil blog, qui me semble correspondre à mon projet actuel. Et puis, comme disait l’autre, « bloguez, il faut bien qu’ils trouvent matière à tweeter !« .

… Même si, là encore, j’ai encore été trop long !!

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6 commentaires »

  1. « Faut-il jouer la carte de la nouveauté perpétuelle, fût-ce en recyclant habilement d’anciens écrits »… Là, ça c’est vu [https://bccn.wordpress.com/2010/06/10/mais-comment-ecrire/] il n’était pas assez ancien 😉
    (commentaire sans doute le moins constructif de l’histoire de ce blog)

    Je ne sais pas, en fait, si la vraie difficulté réside dans le comment écrire, ou dans le comment lire. Est-il raisonnable de remonter les articles d’un blog, voire des tweets ? Dois-je laisser mon agrégateur me dicter mes lectures du jour ? La lecture diagonale m’apporte t’elle vraiment quelque chose ? Parce qu’avant le « comment écrire », on a déjà une idée du « quoi écrire » (sauf si l’on obéit à une injonction de postage très régulier, avec des posts du type « pas beaucoup de temps en ce moment, de retour après les vacances »).
    Mais quoi lire ? Et pourquoi, juste parce que c’est là ? Ça n’est pas si simple, en fait.

    Commentaire par Reup — vendredi 11 juin 2010 @ vendredi 11 juin 2010

  2. […] justement, Bertrand Calenge a publié sur son carnet de notes, un billet passionnant « Comment écrire ? » sur l’écriture et ses variations sur les Flux… A lire ! […]

    Ping par Du web 2.0 au Web 3.0 : la prédominance du Flux ? ou devenir des propulseurs d’information « La mémoire de Silence — vendredi 11 juin 2010 @ vendredi 11 juin 2010

  3. A ta question « comment écrire », on a envie de répondre par une autre question « où écrire? » Sur un blog, sur Facebook, Twitter ou un foruma? Ou faut-il viser une publication plus sérieuse?
    Et c’est alors que surgit la véritable interrogation: « Pourquoi écrire? » Quant on y a répondu, on sait quoi faire!

    Commentaire par Eric — samedi 12 juin 2010 @ samedi 12 juin 2010

  4. Bonjour Bertrand,

    Merci pour la citation. Heureux d’être « l’autre » cité à la fin 😉

    Commentaire par Vaelentin — mercredi 16 juin 2010 @ mercredi 16 juin 2010

  5. Oui. Écrivons comme on veut, comme on peut, court ou long, illustré ou pas. C’est un espace de liberté, de liberté personnelle. Pas de formatage.
    Une seule chose : long peut-être, mais pas trop. C’est la seule limite.
    Tu es assez long. Mais ça va encore.
    Merci pour la citation de « l’autre » !

    Commentaire par Dominique Lahary — mercredi 4 août 2010 @ mercredi 4 août 2010

  6. […] Chaque jour, je parcours l’ensemble des ressources du moment, les doigts sur les touches CTRL, C et V. J’ajoute des observations personnelles dans un bloc notes (.txt) et quand un billet commence à prendre forme (ou quand je décide qu’il est temps de prendre l’air), j’intègre le billet en gestation dans un document Open Office unique, appelé InfoDocBibProjets.odt, qui s’enrichit continuellement des futurs billets en cours de maturation. Lorsqu’un billet est finalement intégré au blog, j’efface le brouillon en jetant un œil aux autres billets encore immatures. Cette manière d’écrire est très personnelle. Cela donne des billets souvent longs qu’il me faut saucissonner. Même ainsi, je suis pas les préconisations de Silvère Mercier. Je me rassure en adoptant la posture plus souple de Bertrand Calenge en terme d’écriture. […]

    Ping par InfoDocBib – Le blog » Blog Archive » Le sens de ce blog 3 : l’organisation d’une documentation entièrement électronique — mercredi 27 avril 2011 @ mercredi 27 avril 2011


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