Bertrand Calenge : carnet de notes

vendredi 2 avril 2010

La modernité, c’est le bruit ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ vendredi 2 avril 2010

Dans ma quête des manichéismes opportuns (i.e. qui facilitent les postures), j’en ai encore trouvé un joli. Bon, il ne date pas d’hier, mais j’ai beaucoup de choses à faire et à penser, alors j’attends que mon cerveau ait fini ses triturations inconscientes avant de ressortir quelques réflexions que je vous livre.

Le « coupable », c’est ce billet de Bibliobsession, qui évoquait il y a deux mois (oui, je sais, mon cerveau est lent…) une dimension des bibliothèques comme lieu possible de ‘déconnection’ et de retour sur ses pensées, bref d’utile redécouverte de l’intérêt de l’attention… L’hypothèse de Silvère est – je résume en espérant ne pas trahir – qu’un des intérêts de la bibliothèque peut justement être d’y savourer le confort d’un living-room studieux et que la déconnection (des réseaux) de certains espaces peut favoriser l’appétence de ceux qui, justement, recherchent ce type d’ambiance.

L’hypothèse de Silvère me semble intéressante, mais ce n’est pas tant elle qui m’a fait cogiter que plusieurs des multiples commentaires qui sont venus apporter leur grain de sel. J’ai remarqué que, progressivement, les échanges passaient de la discussion autour de la réflexion initiale de Silvère à un affrontement courtois entre les tenants de la « modernité » et ceux qui argumentaient en faveur d’une retenue (sélective). Jusqu’à un échange très intéressant sur la question du silence. Je cite l’un des commentateurs (par ailleurs excellent blogueur de Liber libri) :

« A mon grand étonnement, j’ai appris qu’il existait dans certaines grandes BU des Pays-Bas des zones de silence où même les ordinateurs étaient interdits ! Et pourquoi pas finalement ? Dans les grandes métropoles, le silence est une denrée très rare à laquelle on n’a que de moins en moins accès. Ca ne me semble pas incongru qu’un service public offre ce calme-là. »

Il est intéressant de relever que la différenciation relevée entre  la lecture sensément soutenue des livres et ce qu’on appellera volontiers le zapping déstructuré des navigations sur la Toile se traduise dans des discours professionnels par un apparentement entre bruit et silence.

Ce bruit et ce silence sont des réalités sociales déjà arpentées pour les bibliothèques, notamment par Anne-Marie Bertrand, et avec une justesse qui ne se démode pas, je peux en témoigner. Mais le débat cité verse insidieusement dans une autre dichotomie implicite : le bruit, c’est un bruit informationnel, celui que la moindre requête dans un moteur de recherche fait apparaitre aux yeux du lecteur inexpert ; le silence, c’est la rencontre avec l’oeuvre choisie, la certitude rassurante de la stabilité de l’imprimé…

Outre qu’il est un peu hâtif de croire que l’imprimé ne permet pas le sautillement, je crois encore plus incongru d’assimiler le « bruit » d’Internet au décibels des espaces de bibliothèques. A force de vouloir simplifier, on peut se fourvoyer dans des impasses… L’article cité d’Anne-Marie Bertrand date de 1994 : point de connexions Internet offertes à l’appétit des publics à ce moment-là ! Et pourtant, cet article a été à l’époque largement commenté, débattu, cité… Alors, d’où viennent les décibels  provoqués par l’accès à Internet dans les bibliothèques ?

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Le hasard veut que je me sois rendu à plusieurs reprises, pour étude des usages, dans une bibliothèque d’arrondissement lyonnaise toute neuve. 700 m², dotée d’une collection de presque 25 000 documents, d’un espace numérique et d’une salle dévolue aux animations.  Située dans un espace d’un seul tenant en rez-de-chaussée d’un immeuble neuf au bord d’une place très fréquentée, elle propose simultanément un espace numérique, des postes internet en libre accès et un hotspot wifi largement utilisé (outre des automates de prêt), et bien sûr des bibliothécaires, un animateur numérique et un médiateur.
Eh bien, pour y avoir séjourné de nombreuses heures à des moments de fréquentation intense – pas une place assise libre ! -, je peux certifier que le silence le plus reposant y régnait. Certes, c’est sans compter le bruissement des pas des nombreux visiteurs, les échanges feutrés ou enjoués des bibliothécaires avec leurs publics. Mais mon Dieu quel calme ! quelle ambiance de travail ! Ici un demandeur d’emploi venant peaufiner son CV, là une étudiante passant ses journées à travailler ses cours (accès VPN via wifi aidant), là encore un vieil homme venant s’abreuver à ses journaux favoris… J’avoue sans honte y être resté deux heures de plus que ne m’y contraignait mon étude. Pour un plaisir serein.

Et pourtant, Internet était partout présent, dans l’espace piloté par l’animateur numérique, dans les postes proposés en libre accès, et dans l’accès wifi rendu visible par les multiples ordinateurs portables studieusement connectés.

Distinguons plus clairement les nouveaux usages des nouveaux vecteurs d’information et les « incivilités » constatées chaque jour. Non, il n’est nullement prouvé que l’usage d’Internet décourage de la lecture ou de l’étude attentive. En tout cas, il est indubitablement faux de croire que la pratique de ces (encore un peu) nouveaux outils s’accompagne d’une quelconque incivilité.

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Le téléphone portable qui sonne intempestivement – et le visiteur qui se croit permis d’y clamer publiquement ses états d’âme – pose un problème de régulation sociale, non un problème technologique. De même le gamin qui hurle de bonheur parce qu’il a franchi le niveau 8 de son jeu en ligne. De même le pervers qui prend plaisir à exposer des images nauséeuses sur l’écran qu’il a accaparé. La technologie n’est pas en cause, mais la régulation sociale oui.

Alors il faut sans aucun doute poser la question de ce qui est tolérable ou non – voire encourageable ou non – dans les espaces publics, s’interroger sur la gestion intelligente des groupes, interpeller les usages du téléphone portable, etc. Mais que diable, ne confondons pas ces pratiques sociales avec les usages personnels d’Internet ! Je ne comprends pas en quoi proposer des espaces dépourvus de toute « connexion » rendrait miraculeusement possible un usage « différent » et surtout une opportunité complémentaire offerte à certains usagers. Parmi ceux que j’ai croisé, certains ne profitaient ni du wifi ni des postes connectés offerts à leur appétit : en semblaient-ils brimés ? Non, ils vaquaient à leurs lectures ou à leurs feuilletages…

Les bibliothécaires s’imposent une mission exorbitante de leur fonction : ils veulent assigner des usages à leurs espaces et à leurs publics, alors qu’on leur demande seulement de rendre possible (faciliter ?) le voisinage de multiples usages et de multiples publics, en toute sociabilité. Il ne me semble pas que la question de l’accès à Internet écrase, par la sidération professionnelle dont elle fait l’objet, la plus simple et plus ambitieuse question de l’attention au « vivre ensemble ».

P.S. : puisqu’il ne faut pas évacuer aisément les problématiques « intellectuelles », il ne faut pas nier que la pratique d’Internet modifie en profondeur les approches du savoir. Ce serait ridicule de le nier. mais il serait encore plus ridicule de vouloir s’ériger en prescripteur des usages de nos publics, ou pire en agents sélecteurs. La recherche d’information passe déjà largement par-delà nos entreprises : essayons d’en affronter la socialisation…

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8 commentaires »

  1. En tant qu’usager de bibliothèque, je trouve que si, l’existence d’un grand espace absolument calme où seraient interdits les ordinateurs a tout à fait du sens. Effectivement, dans les villes, de tels lieux n’existent que pour ceux qui ont les moyens d’y habiter. Je manque d’un endroit où je pourrais à nouveau me plonger dans un livre comme j’en étais capable il y a dix ans, avant les téléphones portables et Internet. La technologie, en ce qui me concerne, ne me permet plus de m’absorber dans une tâche. La pratique sociale est permise par la technologie. Elle a des causes, et supprimer le symptôme ne supprime pas les causes, mais permet peut-être à ces causes de s’exprimer différemment, autre part.
    Proposer plusieurs espaces différents faciliterait les choses, à mon avis. Car certains usagers aiment pouvoir chuchoter, parler avec les bibliothécaires, etc., mais certains veulent parfois un espace de calme plus grand.

    Commentaire par Grégoire — samedi 3 avril 2010 @ samedi 3 avril 2010

  2. Quand j’ai donné cet exemple, j’avais à l’esprit le cas particulier de certaines BU de premier cycle où j’ai travaillé. La majorité des étudiants qui les fréquentent travaillent en groupe et ont un usage assez bruyant du lieu. Pourtant, à un moment de l’année universitaire, ils doivent faire face à l’échéance des exercices pédagogiques et autres partiels, ou aux concours et aux mémoires. Ces échéances n’ont jamais lieu au même moment pour chacun des usagers.

    Alors que certains d’entre eux viennent chercher à la BU un lieu convivial où échanger et travailler en groupe, d’autres ont besoin pour un moment d’un espace silencieux souvent déconnecté de leur environnement pour ne pas se déconcentrer de leurs travaux. D’aucuns fuient une cité U bruyante, tandis que d’autres s’assurent dans nos locaux de ne pas être tentés par une distraction quelconque, virtuelle ou réelle.

    Dans ce cas précis, la déconnexion à laquelle pensait Silvère peut se révéler précieuse car elle garantit une attention, non pas sur une oeuvre choisie, mais sur un travail imposé duquel dépendra leur réussite professionnelle future.

    Ce sont souvent les mêmes qui babilleront à certains moments et chercheront à d’autres le calme. Il me semble que notre objectif devrait être de leur offrir à tous et à tout moment ces deux possibilités. Dans l’immédiat, il s’agit peut-être de mieux délimiter les zones majoritaires de travail en groupe et quelques zones de travail individuel.

    Pour en terminer, l’exemple des Pays-Bas, datant d’il y a quelques années, me semble inadéquat aujourd’hui que les étudiants travaillent tous sur leur ordinateur portable et que nous offrons des ressources électroniques extrêmement riches. Je l’ai cité parce qu’il me surprenait, venant d’établissements qui par ailleurs sont réputés pour leurs innovations.

    Pour moi, déconnexion et silence permettent d’échapper au brouhaha du monde réel ou virtuel pour s’isoler un moment. J’ai parlé du travail mais il peut aussi s’agir de de regarder un film ou d’écouter un mp3 sur l’ordinateur. A l’opposé, connexion et bruit, sur un poste informatique ou IRL, offrent la richesse de l’échange et permettent la sérendipité, dans le foisonnement touffu d’un agrégateur ou dans la discussion sous un billet de blog, ou encore après un cours. Qu’il s’agisse de l’un ou l’autre de ces usages, la conséquence en sera vraisemblablement une avancée de la réflexion sur un sujet donné. De fait, loin de moi l’idée de mettre une valeur positive ou négative derrière ces termes, simplement d’offrir à tous la possibilité d’avoir le choix. C’est en ce sens que je défends le silence.

    Commentaire par liberlibri — samedi 3 avril 2010 @ samedi 3 avril 2010

  3. @ Grégoire et @ liberlibri,

    Loin de moi l’idée que des espaces de silence et de concentration soient inutiles, loin de là. Mais je reste dubitatif quant l’effet « calmant » d’un lieu déconnecté : le réseau lyonnais dispose de lieux ainsi déconnectés, non par choix mais par montée en charge progressive des « connexions » wifi, et je n’y constate pas plus de calme que dans les lieux connectés. Car qui dit connexion possible ne dit pas pour autant usage de la connexion, et la cohabitation tranquille des différents usages me semble être une solution heureuse. Des lieux différenciés en termes de connexion ? nos équipements ne sont pas assez grands pour ajouter encore cette segmentation. Parlons de segmentation par niveaux de bruit (activités en groupes, espaces babillards, espace de silence absolu,…)le cas échéant,mais n’y mêlons pas la question de la connexion…

    Ceci dit, je parle bien de bibliothèques publiques, non de bibliothèques à visée scolaire où il convient d’encourager le travail prescrit…

    Commentaire par bcalenge — samedi 3 avril 2010 @ samedi 3 avril 2010

  4. Bonjour,

    Intéressante réflexion, que je me permets d’élargir à la question du bruit visuel. Si le raccourci bruit sonore / bruit informationnel est sans doute effectivement une vue (très bibliothécaire) de l’esprit, que faut-il penser du bruit visuel ? Je rejoins absolument le constat qu’un des intérêts d’une bibliothèque publique est d’offrir un espace de silence (pas forcément tout son espace, mais un espace à l’intérieur de ses murs, un espace à l’intérieur du « lieu » (cf Augé) qu’elle constitue), ne serait-ce que parce qu’il devient impossible d’en trouver ailleurs dans la cité, hors de la sphère privée.

    Mais il devient aussi très difficile de trouver un café sans écran plat.

    J’en viens donc à la question des postes informatiques : j’ai séjourné comme stagiaire durant deux semaines dans une grande et intéressante bibliothèque de la banlieue parisienne ; dans cette bibliothèque, véritable manifeste du décloisonnement en bibliothèque (ne stigmatisons pas les enfants, les internautes, les vieux, les chercheurs, les gros… et donc ne cherchons pas à identifier des espaces différenciés correspondant à des usages et humeurs différenciés), les postes informatiques y sont répartis dans tout l’espace, et il n’est pas d’espace dans cette médiathèque qui soit dépourvu de postes informatiques.

    A côté du collégien venu préparer un exposé, un autre mate Terminator 3 sur son poste, casque sur les oreilles (on n’entend rien). Ni le collégien, ni le stagiaire au poste de renseignement (moi) n’avons pu détourner notre regard de l’écran. Ce n’est évidemment par Terminator 3 qui est en cause, mais l’intrusion d’un violent bruit visuel dans un environnement censé accueillir des usages incompatibles avec lui.

    Commentaire par djb — dimanche 11 avril 2010 @ dimanche 11 avril 2010

  5. Nous sommes dit-on espaces et créateurs de lien social. Mais nous sommes ausi des miroirs de toutes les deregulations sociales, des lieux où la plus totale incivilité peut s’exprimer,y compris par le silence. Silence assourdissant, pardonnez l’oxymore, qui n’est pas gage de quoi que ce soit de socialement vertueux. Et il m’arrive de me sentir mal à l’aise dans ces espaces calmes où chaque petit blafard absorbé dans la contemplation de son écran, le casque vissé sur les oreilles, finit par ignorer jusqu’à ma présence et celle de son voisin. Des espaces pourtant soigneusement créés à leur intention, butin budgétaire arraché de haute lutte au décideur mesquin, niches intimes et attractives, fierté de gestionnaire efficace. Ce silence là m’effraie. Je découvre à l’occasion que quelques claviers usés manifestent parfois leur fatigue. On les changera.

    Commentaire par Hervé — vendredi 16 avril 2010 @ vendredi 16 avril 2010

  6. Je suis assez étonnée à la lecture des différents propos sur « le bruit numérique ». Travaillant dans une BU, le numérique est partout : prescrit par l’établissement avec les PC en accès libre dans tous les étages, toutes les salles, « imposé » par notre public qui est très majoritairement détenteur d’un ordinateur portable qu’il ne quitte plus entre les amphis et la BU. Les espaces de la BU étant tous wifi, le numérique déborde même des salles jusque dans les couloirs, à ras des moquettes lorsque le manque de place se fait criant, en période de révisions notamment. Et pourtant…quel silence ! Ou plutôt disons mieux et plus précisément : le bruit est là où il peut se faire, comme allant de soi, dans les carrels ou les salles de travail en groupe, ou encore dans les couloirs. Et le silence est là où il va aussi de soi, dans les grands espaces ouverts de 100 places assises. Il me semble donc que l’activité qualifiée de bruit n’a peut-être pas tant à voir avec l’équipement technologique des uns et des autres qu’avec ce que l’établissement suggère par sa mise en scène, sa mise en espace. Quant au « bruit visuel » évoqué par djb, là encore nous avons de nombreux étudiants qui, tant sur leur poste personnel que sur ceux de la BU (équipés pour certains de casques)préfèrent regarder un film, un match, des photos…Et je remarque que ni mes collègues ni moi-meme, ni d’autres étudiants, ne semblons nous sentir agressés par cela. Les seuls petits cliquetis qui, parfois, amènent le personnel à faire un petit signe de la tête ou de la main sans pour autant hausser le ton pour demander le silence (ah j’adore me souvenir de cette bibliothécaire de mon enfance qui, pour me rappeler que je devais lire en silence avec mes petites copines, me le criait depuis la banque de prêt !) sont ceux des langues qui se délient lorsque des regards se reconnaissent. Vive le bruit !
    Laurence

    Commentaire par Laurence — vendredi 7 mai 2010 @ vendredi 7 mai 2010


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