Bertrand Calenge : carnet de notes

mercredi 7 octobre 2009

Rien à voir : création vs responsabilité

Filed under: Non classé — bcalenge @ mercredi 7 octobre 2009
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Ce billet est complètement hors-sujet par rapport aux préoccupations bibliothécaires qui m’animent sur ce carnet de notes. Mais j’ai lu aujourd’hui un témoignage ‘coup de poing’ qui résoud avec crudité et lucidité les réticences que j’accordais aux réactions ‘cultureuses’ face aux multiples affaires judiciaro-culturelles qui ont agité le Landerneau des intellectuels – ou présumés tels- et bien sûr parfois des bibliothécaires.

Parmi cent exemples, vous vous souvenez bien sûr, de l’affaire Cesare Battisti ? Ce romancier italien  jugé et condamné en Italie pour appartenance à une bande armée (et convaincu de plusieurs meurtres par la justice italienne) fut largement défendu en France où il résidait et avait rédigé ses ouvrages, défendu certes pour des points relevant de contestations de points de droit, mais aussi et surtout parce qu’il était un créateur non récidiviste, et que la « culture » lui était redevable. Des associations de bibliothécaires ont soutenu activement ce « droit à l’oubli ».

Aujourd’hui, c’est l’affaire Roman Polanski qui agite ce même Landerneau. De quoi s’agit-il ? Je ne vous ferai pas l’injure de vous rapporter toute l’affaire : disons bonnement que cet homme, âgé en 1977 de 44 ans, a été condamné pour viol d’une mineure de 13 ans, s’est enfui de son pays, et vient d’être arrêté, puisque sous le coup d’un mandat d’arrêt international depuis plus de 30 ans. Les bonnes âmes culturelles s’indignent encore : ministres et intellectuels réclament encore le droit à l’oubli au nom de l’enrichissement culturel auquel ce cinéaste a contribué. On trouvera sûrement encore des bibliothécaires (encore que Polanski ait commis sur ce point l’erreur de réaliser des films au lieu d’écrire des romans…)

Dans ces deux cas, et dans bien d’autres, les créateurs (car ces romanciers, cinéastes, …  sont bien des créateurs), ont été condamnés par leur appareil judiciaire pour des crimes. Non des crimes contre les biens (je peux connaitre quelque indulgence pour ceux-là : Arsène Lupin a toujours été un héros positif en France…), ni des délits contre les bonnes mœurs (ça existe encore ?!), mais bien des crimes contre des personnes : meurtres, viol  sur mineure, ….

On m’objectera des grandes démonstrations : droit à l’oubli, amnistie culturelle (si j’ose cette innovation), erreur de jeunesse d’un génie (j’hallucine !!), etc. Comme si les créateurs étaient au-dessus ou plutôt en dehors des trivialités de la vie des hommes. Comme si l’activité culturelle se riait des règles communes et fonctionnait en (micro)cosme étranger à l’agitation et aux régulations des sociétés.

Alors, vous qui servez vos concitoyens tous les jours, qui vivez la « culture » et le savoir en prise directe avec vos publics, lisez cette « lettre ouverte à Monsieur Kouchner et Monsieur Mitterrand » : je ne sais rien de l’authenticité de son auteur, mais ç’a m’a été un coup de poing, je le répète.

La culture, pour nous, n’est pas, ne peut jamais être un univers d’œuvres disjoint de notre réalité sociale. Jack Lang avait dit « tout est culture », s’attirant ainsi divers quolibets. Aujourd’hui je m’empare du mot et je clame à mon tour que si tout est culture, n’en écartez pas l’auteur de la lettre que je vous signale, ni tout ceux qui font vivre la culture comme futurs lecteurs, spectateurs, voire sujets de ces œuvres que vous/nous voulons tant admirer.
Et je pourrais retourner l’aphorisme en disant qu’en matière de culture, tout est juridique, tout est social, etc. Sans sombrer dans le ridicule, acceptons que les hommes et les femmes dits ‘de culture’ soient des citoyens comme les autres, et surtout considérons tous ces ‘autres citoyens’ avec le même respect que nous portons aux ‘hommes et femmes de culture’.

Fin du hors-sujet… mais était-ce bien un hors-sujet ?

P.S. : mais surtout qu’aucun crétin n’aille retirer hâtivement les DVD de Polanski de ses rayons parce que créateur de génie a été condamné pour viol !!

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5 commentaires »

  1. Tout à fait d’accord avec toi sur le principe général et les deux exemples donnés. Il n’y a pas d’excuse pour génie. Et tu as bien fait d’ajouter un PS : le créateur n’a pas à être au dessus des lois, ses créations n’ont pas à pâtir de ses actions.

    Mais voilà Frédéric Mitterrand pris au piège : on lui reproche maintenant un livre. Non des faits. Décidément, c’est le retour de la censure d’où on ne l’attendait pas forcément.

    “On ne fait pas de littérature avec de bons sentiments », se défend justement le ministre. On ne fait pas non plus de bons crimes avec l’excuse du talent.

    Commentaire par Dominique Lahary — jeudi 8 octobre 2009 @ jeudi 8 octobre 2009

  2. Eh bien, avec tout le respect que je dois au travail bibliothéconomique de Bertrand Calenge, me voilà déçue par cet accès/excès de moralisme, qui en rejoint un peu trop d’autres légèrement nauséabonds.
    Il ne s’agit pas de trouver des « excuses » à celui-ci parce qu’il est un grand cinéaste ou à celui-là parce qu’il est/fut/sera un brillant écrivain/musicien/peintre etc.
    Il s’agit de raison garder et il me semble que nos professions devraient nous y inciter, plutôt qu’au dogmatisme bureaucratique. Car c’est de cela, et seulement de cela qu’il s’agit. La justice étatsunienne est obstinée, aveugle et bureaucratique à un degré extrême. Elle poursuivra l’exécution d’un jugement… jusqu’au jugement dernier, s’il le faut. Elle ne tiendra pas compte (parce que c’est dans un autre dossier, dans un autre bureau !!) du retrait de sa plainte par une victime qui a, semble-t-il, depuis longtemps cessé d’en être une, humainement parlant.
    Je vous admire, tous autant que vous êtes à prendre ce parti de la morale judiciaire, d’être parfaits et de n’avoir rien, mais vraiment rien à vous reprocher. Mais vous me faites peur.
    Rien de plus, mais rien de moins.

    Commentaire par Mounier — vendredi 9 octobre 2009 @ vendredi 9 octobre 2009

  3. Décidément cette « affaire Polanski » provoque des réactions assez lamentables (et des deux côtés d’ailleurs). En voici un exemple supplémentaire. Il me semble que le « principe général » mériterait un peu plus de rigueur dans le traitement.
    Concernant l’affaire Battisti, on croirait lire un courrier des lecteurs du Figaro, c’est dire ! Bertrand Calenge ne veut rien savoir de l’Italie des années de plomb, de la parole donnée par un Président de la République française (et qui, croyait-on, engageait la France) pour faciliter une sortie de crise en Italie, ni des particularités de la justice italienne, notamment concernant la contumace. Bref, rien n’est contextualisé, ce qui est assez symptomatique d’un refus d’analyse. Les deux exemples pris en appui de la thèse sont peu probants. On peut ricaner sur le fait que la pétition est réservée aux intellectuels et culturels, mais l’argument selon lequel Battisti doit être libéré parce qu’il est écrivain n’y figure pas. Quant à l’intervention de l’ABF, c’est une manifestation de solidarité à l’égard de quelqu’un avec qui beaucoup de bibliothèques ont travaillé, un témoignage sur les valeurs qu’il défend en 2004. Ce qui me frappe à la lire aujourd’hui, c’est sa dignité. Elle ne prétend nulle part à un droit particulier lié à un statut de créateur et ne prétend d’ailleurs pas argumenter. En ce qui me concerne, pour tout dire, c’est la rupture d’une parole donnée par mon pays qui m’avait poussé à m’engager un petit peu pour Cesare Battisti, accessoirement le respect pour son engagement passé, malgré un dérapage qui, contrairement à ce dont la justice italienne parait convaincue, n’a probablement pas été jusqu’au meurtre. Et puis, je dois l’avouer, l’hostilité d’Erri De Luca à ces extraditions (Battisti n’est pas seul concerné) m’a conforté dans mon avis. Rien de lié à sa condition d’écrivain.
    Concernant Polanski, il y a tout de même lieu de préciser qu’il n’a pas été condamné pour viol de mineure, le chef d’accusation est moins grave, et que ce que Bertrand Calenge appelle avec un certain mépris « le droit à l’oubli » correspond en droit à ce qu’on appelle prescription. Pour un crime, en France, en simplifiant, le délai est de 10 ans ou dix ans après la majorité de la victime si elle est mineure au moment des faits. Mais rien ne diminue le délai de prescription pour les artistes ! Seuls les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles et les faits reprochés à Polanski n’en sont à l’évidence pas. Jusqu’à présent, ce principe français de prescription ne choquait guère.
    Mais ce que je lis dans ce billet de Bertrand Calenge et qui ne peut être que le fruit d’un égarement passager (l’affaire Polanski rend fou), c’est le principe de punition sans limite, assorti (pour Cesare Battisti) de celui que les condamnés sont coupables.

    Commentaire par Colvert — vendredi 9 octobre 2009 @ vendredi 9 octobre 2009

  4. Cher Colvert,
    Désolé de te reprendre sur 5 points qui me paraissent importants et devraient modérer ton soutien inconditionnel :

    1 – La prescription d’un abus sexuel sur mineur de 15 ans n’est pas de 10 ans, mais est portée à 20 ans après la date de majorité du mineur si celui-ci a moins de 15 ans au moment des faits. Eh oui, d’aucuns considèrent que cette forme de crime ou de délit (selon la qualification retenue) est particulièrement ignoble et punissable ;

    2 – Je maintien que les allégations ont porté sur un pseudo droit à l’oubli, et non sur une prescription… qui n’existait pas plus en droit californien qu’en droit français : pour qu’il y ait prescription, il faut que la justice ait négligé d’entamer une action dans un certain délai après que le crime ou délit a été commis. Or, dans le cas Polanski, la justice américaine n’a jamais laissé s’éteindre ses actions visant à relancer la comparution de Polanski. Voir cet excellent billet de maître Eolas.

    3 – la qualification de viol a d’abord été portée à l’encontre de Polanski, avant qu’il ne négocie la requalification en atteinte sexuelle sur mineur (moins punie en Californie), et sans doute en échange d’une indemnisation vraisemblablement exigée en échange d’un retrait de la plainte. Mais voilà, Polanski s’est enfui avant même que son jugement pour ce qui était devenu moins grave puisse se dérouler. Voir le billet de maître Eolas cité plus haut ;

    4 – Concernant Battisti, et l’ahurissante référence à la promesse de Mitterrand, je reste pantois comme je l’avais été à l’époque : depuis quand la parole d’un Président de la république engage-t-elle l’appareil judiciaire et les conventions internationales ? Quid de la séparation des pouvoirs ? Nous vivons une époque où on peut se désoler d’un côté qu’un chef de l’exécutif puisse en faire à sa guise avec la justice (jusqu’à déclarer coupable une personne mise en examen), et d’un autre côté invoquer cette même transgression lorsque la cause nous « plait » ?! Il aurait fallu, pour que cette ‘promesse’ tienne la route, dénoncer toutes les conventions d’extradition avec l’Italie !

    5 – Pour en revenir à Polanski, j’en conclus que, puisque la question de la prescription de son acte ne se pose pas, Colvert se range à mon point de vue en écrivant que « rien ne diminue le délai de prescription pour les artistes » et encore plus qu’ils ne sont pas exonérés de leur responsabilité de citoyen et de justiciable. Ce qui était juste ce que je voulais souligner, en réaction aux déclarations ministérielles notamment.

    Commentaire par bcalenge — samedi 10 octobre 2009 @ samedi 10 octobre 2009

  5. Mon cher Bertrand,
    Je ne polémiquerai pas sur les points 1, 2 et 3, d’autant que je suis d’accord avec toi sur le 5.
    Dans l’affaire Battisti, je crois avoir montré que sa situation d’auteur de romans policiers n’a quasiment pas servi d’argument de défense. Ensuite, qu’il ait été défendu par des collègues, amis, intellectuels, c’est assez normal ou du moins courant, non ? Il s’agit d’une affaire essentiellement politique, et d’une parole politique. La volonté d’extrader est tout aussi politique. L’aspect juridique n’a concerné que la possibilité d’extrader.
    La mise en parallèle de la parole mitterrandienne et de la déclaration de Sarkozy au sujet de l’affaire Clearstream me choque pour deux raisons : la première c’est que dans un cas, il s’agit d’éviter une peine, dans l’autre d’en souhaiter une ; la seconde, c’est la disproportion des peine encourues. Le droit de grâce présidentiel ne date pas de notre époque, me semble-t-il (NB il s’agit d’une comparaison, pas d’une assimilation juridique) et l’on a pu se féliciter qu’il ait permis d’éviter quelques exécutions capitales et regretter qu’il ait été exercé en faveur de Touvier, par exemple.
    Je reviens sur ton point 5. Tu insistes sur la responsabilité de citoyen et de justiciable. Il faudrait parler également des droits de citoyen et de justiciable qui devraient être les mêmes pour les intellectuels et les artistes et pour les autres… je veux dire qui devraient être aussi garantis pour les autres que pour les intellectuels. J’ai assisté par hasard à une audience de la Cour nationale du droit d’asile qui traitait du cas d’un militant kurde, ouvrier agricole qui avait fui la Turquie. L’OFPRA lui avait refusé le droit d’asile qu’il avait accordé à son cousin. C’est pourtant son cousin qui l’avait entraîné dans l’affaire qui l’avait obligé à fuir la Turquie. Mais le cousin était un dirigeant, un intellectuel, un théoricien. Ses écrits avaient été considérés par l’OFPRA comme des éléments justifiant qu’on lui accorde l’asile. Ce n’est pas ce que je critique. C’est que le non-intellectuel qui avait pris les mêmes risques politiques n’ait pas bénéficié immédiatement (je ne connais pas la décision de la Cour) des mêmes garanties. J’avoue que ça me trouble plus que l’affaire Polanski.

    Commentaire par Colvert — jeudi 15 octobre 2009 @ jeudi 15 octobre 2009


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