Bertrand Calenge : carnet de notes

mardi 22 septembre 2009

Métiers du livre ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ mardi 22 septembre 2009
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Il y a quelque temps, je signalais dans un billet ma perplexité quant à la tenace persistance de l’inscription du métier de bibliothécaire dans les métiers du livre, perplexité confortée par la persistance des pouvoirs publics à inscrire les bibliothèques exclusivement dans la chaine du livre. Pour prolonger diverses réflexions que je sais partagées, j’aimerais revenir sur les raisons et l’impact de ce cousinage volontiers exclusif… Un premier billet (apéritif ?) sur les évolutions des compétences, formations et métier(s ?) de bibliothécaire

Que les bibliothèques aient partie liée avec le livre, ce serait saugrenu de le nier : les livres constituent toujours la majeure partie des collections et, au moins pour les bibliothèques publiques, des acquisitions ; le support majeur de l’argumentation critique et du discours construit demeure le livre ; la trace mémorielle du savoir reste encore le livre ; et nos publics, même amateurs d’autres supports et vecteurs d’information, sont loin d’avoir abandonné ce support, tant symboliquement que quotidiennement. Quant aux bibliothécaires, ils doivent l’origine de leur existence et de leur reconnaissance à la gestion experte de ces livres accumulés.

Mais cette proposition volontiers volontiers ‘bibliocentrée’ pose aujourd’hui quelques problèmes majeurs :

Du poids du livre dans les modèles de gestion

Pour les bibliothèques publiques au moins, le succès des disques et DVD (voire des ressources en ligne ou de la navigation sur Internet) ne peut manquer ne poser la question de la cohérence de la gestion : face à la diversité des supports et usages, les bibliothécaires affrontent une double proposition :

Soit gérer techniquement toutes les ressources à l’aune des méthodes éprouvées pour les livres  :  par exemple – heureusement périmé – cataloguer les sites web ; ou encore, dans un secteur défini par les livres d’une discipline,  cantonner l’accès à Internet aux seuls sites web portant sur cette discipline ;
Soit, une fois admise la diversité des supports, découper la bibliothèques en unités autonomes de supports distincts, qui chacune poseront leurs propres règles d’acquisition, de traitement, d’usage et de médiation adaptés aux supports, y compris dans des espaces partagés par plusieurs supports. Un exemple au hasard : un espace musique proposant côte à côte les disques selon la PCDM et les livres selon la classification Dewey ! Bref, un autre moyen de cantonner le livre et par là même chacun des supports concernés.
Et ce ne sont que quelques exemples…

Pouvoirs publics et complexité des bibliothèques

Jusque-là, on ne relève que des perplexités de gestion. mais les césures sont plus profondes : les pouvoirs publics, par leur organisation ou leur action, cantonnent les bibliothèques (publiques) au livre. Volontairement ou par facilité, je l’ignore, même si je penche pour le second terme de l’alternative. Commençons par le sommet : la Direction du livre et de la lecture (avant de devenir bientôt Service du livre et de la lecture) a toujours considéré que son champ s’inscrivait prioritairement sur la chaine du livre : la tutelle sur les bibliothèques territoriales, la BnF et la BPI, a été comprise sous l’angle de ce seul périmètre. Nulle place pour des politiques affirmées de soutien à la diffusion de musique ou de cinéma de fiction dans les bibliothèques. Selon les partitions administratives, ç’aurait été le rôle d’un CNC ou de la DMD… qui renvoyaient généralement – les exceptions sont rares – au département tutelle des établissements, donc la DLL…  Seuls  quelques énergumènes tenaces, appuyés sur la BPI , ont réussi à développer la reconnaissance par la DLL du cinéma documentaire, niche peu couverte par d’autres départements ministériels.
Je ne prétends aucunement que les acteurs de la DLL aient méprisé les résultats des activités extra-livresques des bibliothèques, au contraire : mais tous les programmes de soutien documentaire de la DLL n’ont jamais concerné prioritairement que les livres -le patrimoine pouvant bénéficier d’une acception étendue -.

Autre exemple de cette politique orientée : les conseillers en charge des bibliothèques publiques auprès des DRAC sont « conseillers au livre et à la lecture », et doivent traiter dans un même élan les questions relatives aux auteurs (de livres), aux éditeurs (de livres), aux libraires et aux bibliothèques. Point final.

Conséquence de ce cantonnement de l’administration de l’État : pour beaucoup de citoyens, et encore plus d’élus (voire parfois de bibliothécaires !), les « nouveaux » supports présentent sans nul doute une attraction d’usage, mais sans que la bibliothèque leur apparaisse comme le gisement naturel de ces ressources. J’ai encore en mémoire l’article de journal (de ce siècle !) où une collègue directrice de médiathèque affirmait sans sourciller que le succès des disques et DVD était intéressant, dans la mesure où ils pouvaient permettre de « faire passer » ces nouveaux publics… vers le livre !
La plupart des collectivités territoriales ont volontiers considéré que pour les bibliothèques ce qui n’était pas livre n’était que supplément d’âme. Je n’en veux pour preuve que nombre de grilles de tarification des inscriptions : il arrive souvent que l’emprunt des livres soit gratuit ou au moins peu coûteux, mais il est très fréquent que les tarifs d’abonnement pour les disques ou DVD imposent une inscription spécifique ou génèrent un surcoût pour le citoyen. Comme si le livre allait (presque) de soi, mais pas la musique ni les films (le statut d’Internet étant plus complexe et rapidement évolutif).

Pourtant, la formation a beaucoup évolué, si l’on se réfère aux seuls diplômes requis pour exercer dans la filière bibliothèque des fonctions publiques. Je ne parle pas des conservateurs (ceux-ci ne doivent posséder aucun diplôme spécifique, hélas), ni des bibliothécaires (encore plus dépourvus, du moins dans les bibliothèques territoriales, puisque privés et d’un diplôme spécifique et d’une formation initiale), mais des assistants qualifiés de conservation du patrimoine et des bibliothèques (ouf ! disons les AQCPB), dont l’équivalent à l’État sont les bibliothécaires-adjoints spécialisés : eux doivent, pour concourir, posséder un des diplômes d’une liste beaucoup plus riche dans ses libellés que les seuls Métiers du Livre.

Un bilan avantages-inconvénients ?

Alors, avant d’oser des hypothèses sur les évolutions du rapport de notre métier au livre (et aux autres métiers gravitant autour du livre), récapitulons avantages et inconvénients de cette accointance généalogique autant que fortement incarnée administrativement, dans les pratiques et imaginaires professionnels,  et dans nos rapports aux citoyens :

  • Avantages
  1. Une identification sociale immédiate (celui qui s’occupe des livres dans une collectivité) apportant une légitimité construite sur la valeur culturelle et patrimoniale du livre ;
  2. Des acquis techniques dans la manipulation de l’information et dans la mise en ordre du savoir, fort utiles au-delà de l’imprimé ;
  3. Une conscience aiguë  de la double valeur du savoir comme objet de mémoire et comme objet d’usages très variés, d’où une duplicité qui constitue un atout dès qu’on aborde les rivages mouvants de la valeur sociale et culturelle des informations sous toutes leurs formes.
  4. une expertise certaine dans la conservation des imprimés et en particulier des codex, mais également des manuscrits, ces « matrices » des imprimés.
  • Inconvénients
  1. Une focalisation volontiers exclusive sur l’imprimé (voire vers la seule monographie) dès qu’il s’agit de collections et pire dès qu’il s’agit d’apporter une information pertinente à un usager en recherche de renseignements ;
  2. Une révérence tacite envers l’éditeur comme garant de la « parole valide » – plaisanterie lorsqu’on connait la diversité du milieu éditorial – et par conséquent faible capacité à exercer un jugement discriminant en dehors du cadre des œuvres éditées (que faire des informations sur Internet, des musiques auto-diffusées, etc. ?)  ;
  3. un détournement vers la gestion privilégiée du livre tant dans les modes d’accès à la mémoire documentaire que dans les pratiques de gestion des autres contextes de traitement documentaire, provoquant une incapacité au rapprochement effectif des bibliothécaires avec les archivistes et les documentalistes, ne serait-ce qu’au niveau des formations (cousinage pourtant effectif dans bien d’autres pays : Québec, Suisse, etc.) ;
  4. Absence de prise en compte au niveau législatif (voire local) de la vocation des bibliothèques à garantir une information publique dans toute ses manifestations, le rôle des bibliothèques étant volontiers relégué à la gestion et à la communication des seuls imprimés, en deçà des éditeurs – de livres ! – dépositaires de fait de la liberté d’expression publique ;
  5. Faible légitimité des bibliothécaires à aborder les champs d’expression représentés sur d’autres supports, tels que le cinéma ou la musique, tant du point de vue réglementaire que politique (un DGA – pas de Lyon !- me faisait part de sa surprise – quand même très encourageante… mais d’abord étonnée ! – devant l’hypothèse d’un fonds local de bibliothèque se consacrant à la musique et notamment aux musiques actuelles…) ;
  6. Défaut de prise en compte professionnelle (tant dans les formations que dans les pratiques) des besoins et usages des publics en dehors des collections de la bibliothèque, donc des livres, de leur espace régulé, et de leur usage plus ou moins normé (consultation, prêt, photocopie, etc.) ;
  7. D’où une relative incapacité à faire entrer dans les cadres de référence des bibliothécaires (et dans leurs habitudes de travail quotidien) les demandes de publics habitués à jongler entre différents univers, à commencer par celui d’Internet.

Bon, j’arrête là. J’imagine que vous voyez bien d’autres avantages et inconvénients : vous avez la parole !
J’avais bien pensé à inclure dans cette liste la profonde identité professionnelle qui unit la plupart des bibliothécaires, mais je ne sais s’il faut en l’occurrence la classer parmi les avantages ou les inconvénients (les deux sans doute smileys Forum)

Ne voyez pas là un réquisitoire contre les livres : Dieu sait qu’ils sont passionnants et indispensables.
Mais le métier de bibliothécaire doit-il être pensé et vécu prioritairement comme un « métier du livre », ce que ne sont ni les métiers d’archiviste, de documentaliste, ni ces variations contemporaines du ‘musicothécaire’ ou du ‘cinéthécaire’ – si vous me pardonnez ces néologismes – ? Si oui, cela a des conséquences majeures sur le devenir de nombre de nos activités ; si non, cela pose notamment la question du lieu de la spécificité voire de la nécessité des bibliothécaires.

Qu’en pensez-vous ? Et surtout par quel(s) angle(s) d’attaque aborderiez-vous la question ?

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