Bertrand Calenge : carnet de notes

dimanche 20 septembre 2009

Eliminer René Dumont ? retour sur le désherbage

Filed under: Non classé — bcalenge @ dimanche 20 septembre 2009
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En réaction à un billet admirateur (merci smileys Forum!) du blog idées infos, je reviens sur la question du désherbage et des angoisses qui l’accompagnent.

En fait, ce qui m’a interpellé dans le sympathique billet cité, c’est l’exemple suivant :
« Ce qui me gène concrètement c’est de jeter René Dumont de nos bibliothèques par exemple ! Il n’est plus réédité, c’est une figure majeure de la fin du XXe notamment en ce qui concerne l’Afrique mais aussi la question écologique qui est de nouveau à la mode (tant mieux) depuis le nouveau concept de “développement durable”…. »

(Parenthèse : pour comprendre mon attention, il faut savoir que dans mes jeunes années et encore maintenant – mais ne me parlez pas des Verts !! -, j’ai été fasciné par les écrits et la force de conviction de René Dumont. Alors, ce collègue me télépathe un cauchemar : et si toutes ses œuvres avaient été aujourd’hui pilonnées dans toutes les bibliothèques ?!! fin de la parenthèse)

Décidément, la collection est lieu de bien des conflits et des angoisses ! On connaissait l’existence d’une censure conduite par respect du savoir établi ou pour le bien des citoyens. Cette fois-ci, on aborde la collection sous l’angle du « comment ? Vous n’avez pas tel auteur ?!« , et même pire : « comment ? Vous aviez cet auteur et vous l’avez désherbé ?! » – notez l’incitation à la mauvaise conscience.

Cette perplexité, nous l’avons tous connue professionnellement. Pour la résoudre, il faut raisonner sur plusieurs plans :

  • L’importance d’un auteur, et encore plus celle de certaines œuvres majeures de cet auteur, est très difficile à discerner du vivant de cet auteur, ne serait-ce que par la méconnaissance de ce qu’il pourra arriver à produire avant de décéder. Et aussi parce qu’à chaque époque correspond un horizon de référence différent : vous aurez noté que le succès public de ce qu’on appelait dans les années 1970 l’écologie a connu une longue éclipse avant de renaître en ce début du XXIe siècle avec le développement durable. Et si on examine les arguments mis en avant dans les deux cas, ils sont très différents sur beaucoup de points. Que René Dumont soit appelé à connaitre un regain d’intérêt, je crois cela possible, mais avec une lecture différente. Alors, me direz-vous, pourquoi n’avez-vous pas eu la prescience de le conserver dans les rayons pour l’offrir en lecture à nos contemporains ?
  • C’est là qu’il faut changer d’angle : considérant une bibliothèque publique moyenne, qui n’a ni mission ni moyens de conservation à long terme (son fonds local, et guère plus), elle doit chaque année acquérir de nouveaux titres pour suivre l’évolution des savoirs et des écritures, et immanquablement arrive le moment où elle doit retirer de ses rayons des titres dont le succès s’est éteint, pour des raisons d’espace. De plus, on sait fort bien que plus le livre matériel vieillit, plus il est délaissé, en occupant une place précieuse (sans compter que les titres médiatiques de René Dumont ont pour la plupart été édités il y a plus de 35 ans : dans quel état sont-ils aujourd’hui ?).
  • Ce qui amène à questionner la destination de la collection, au moins dans cette bibliothèque publique moyenne. Contrairement aux idéalistes qui voient en la collection une mémoire pure, j’affirme que la collection est opportuniste, datée et localisée. Opportuniste : elle se plie aux besoins d’information d’une population donnée (ce qui ne signifie pas que ces besoins soient nécessairement éphémères). Datée : elle est aujourd’hui une réalité d’information qui prend en compte, à des degrés divers d’intensité, les interrogations et émerveillements de la société à un instant T. Localisée : elle est servie dans un espace donné, avec des moyens normés, des missions sélectives, un public particulier : comparer les choix de collection de la bibliothèque de Vaulx-en-Velin avec ceux de celle de La Rochelle n’a pas de sens (et d’ailleurs, il existe par ailleurs une bibliothèque au moins qui a vocation à collecter et conserver : la BnF !). La collection, pour un bibliothécaire, a une fonction d’usage, non une fonction symbolique. J’avais déjà abordé cette question, je ne vais donc pas radoter (et pourtant, ce n’est pas l’envie qui m’en manque !)

Ces réflexions conduisent naturellement à relativiser l’immanence de la collection. Non, ce n’est pas « le » savoir ! De même, chère collègue, on ne « jette » pas René Dumont, comme vous l’écrivez : on libère la place d’un ouvrage certes important mais vieilli, non par dédain de ses contenus mais parce que d’autres textes réclament leurs lecteurs ! Il faut donc … renouveler, et non accumuler.
De plus, si l’appel de notre collègue à voir renaitre les idées de René Dumont en nos temps friands de développement durable est entendu (et je soutiens personnellement ce souhait), je crois les éditeurs suffisamment finauds pour deviner le filon et procéder à des rééditions, dont nous ne manquerons pas de nous emparer pour les proposer à nos publics !

Ceci dit, si vous voulez précéder l’édition, il reste quand même plein de titres de R. Dumont dans le commerce … et en 2071 toutes ses œuvres seront libres de droits !!

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4 commentaires »

  1. On peut aussi remarquer de « l’utopie ou la mort », par exemple, est annoncé comme présent dans 53 BU d’après le sudoc !

    Commentaire par daniel le goff — dimanche 20 septembre 2009 @ dimanche 20 septembre 2009

  2. […] on September 21, 2009Filed Under liens | | Eliminer René Dumont ? retour sur le désherbage « Bertrand Calenge : carnet de notesréflexion sur le désherbage et sur l’évolution d’une collection qui est toujours, […]

    Ping par bookmark from diigo 09/20/2009 | Relation, transformation, partage — lundi 21 septembre 2009 @ lundi 21 septembre 2009

  3. Eh oui la place est précieuse dans bibliothèque publique moyenne qui n’a pas vocation à tout conserver à long terme. En fait, les livres qu’on pilonne, il faudrait les numériser… 😉

    Commentaire par Laurent — mardi 22 septembre 2009 @ mardi 22 septembre 2009

  4. Un peu à retardement, ma réponse (provisoire car c’est un vaste débat sans doute plus vaste qu’il n’y parait) et en passant, bravo pour ce remue-méninges continuel sur notre métier de l’information en perpétuelle et sérieuse mutation !!… Que l’auteur de ce blog se rassure : je viens d’effectuer la recherche de René Dumont dans une 15aine de catalogues en ligne de bibliothèques moyennes et grandes et toutes ont au moins un titre de cet auteur (en libre accès ou dans la réserve).
    Au delà de notre mission de libre accès à l’information qui pose la question de la cohérence intellectuelle d’une collection en devenir constant, de la légitimité de sa composition, des choix qui la constitue (tout cela nommée « politique documentaire »…) j’interroge les bibliothèques comme des lieux de mémoire accessibles à tous.. Les grands établissements (bnf, bpi…) et les BU ne s’adressent pas tout à fait à un public de proximité et local comme les BM… Il ya aura toujours un peu d’arbitraire à choisir ce qui reste et ne reste pas… et dépendra de la culture générale apprise et/ou acquise par les années et la pratique des bibliothécaires…
    « la collection est opportuniste, datée et localisée. »… Maxime un peu « provoquante »… si la collection est opportuniste alors Benzoni a effectivement des durées de vie très prolongées dans nos bibliothèques… et pour prolonger le ton un peu « provocateur » : pourquoi pas « Harlequin » qui correspond sans aucun doute à des besoins certains ?
    Oui le public nous interroge et c’est tant mieux : pourquoi tel titre a été retiré car certains lecteur ont pris l’habitude de trouver et retrouver tels titres et on peut ne pas avoir une mauvaise conscience en tant que professionnel et merci pour tous les arguments qui permettent d’offrir des réponses intéressantes aux lecteurs.
    Face à Internet, ce réservoir puissant d’informations actualisées en permanence, accessibles à tous ceux qui ont accès à un ordinateur connecté à Internet et à un minimum de connaissances du Web et de savoir-faire, les médiathèques ne pourraient-elles pas revisiter leurs missions ? dans leur rôle de médiateur entre des infos et des utilisateurs, ne pourraient-elles pas voir leur rôle de prescripteur affirmée, en se faisant les gardiennes de quelques mémoires ? numérisées par exemple (??) ou pas…
    Merci 😉 pour la date pour l’ouverture des droits, mais pas mal d’entre nous n’y seront plus ;( – nous sommes périssables comme la collection ! et j’ai bien sûr ses livres dans ma bib perso… Oui il faut faire de la place…. Cependant, tous ces livres jetés n’ont-ils pas une « valeur » inestimable pour d’autres contrées francophones ? qui n’ont pas toujours les moyens ?? Dans une « perspective durable », tous ces pilons n’ont-ils pas quelque chose qui met mal à l’aise ….

    Commentaire par Véronique Singaré — vendredi 25 décembre 2009 @ vendredi 25 décembre 2009


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