Bertrand Calenge : carnet de notes

jeudi 9 juillet 2009

Texte et contexte : (1) quel dilemme ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ jeudi 9 juillet 2009
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Nous avons vécu (en tout cas moi j’ai vécu 😉 ) trois temps successifs et cumulatifs du discours sur les contenus des ‘savoirs’ :

– premier temps, celui de notre studieuse adolescence : l’émerveillement devant le texte, qu’il soit pure création littéraire ou démonstration scientifique. « Au commencement était le verbe« , et nos études nous ont appris à respecter voire vénérer ce verbe créateur. L’œuvre, vous dis-je, l’œuvre !

– deuxième temps, celui de mes apprentissages professionnels : si le contenu reste premier et même sacré, sa description idoine le fait passer du feu créateur à l’appropriation par la grande communauté humaine. Place aux thésaurus, listes de vedettes matière et autres autorités de tous types : l’encodage bibliothécaire donnera, sinon du sens, du moins un sens pour nos contemporains, sens d’autant plus qualifié que les agents experts commis à cet exercice plus paratextuel que péritextuel auront intégré règles et procédures normées.

– troisième temps, celui de mes découvertes quotidiennes. Tout un chacun peut tagger, commenter, se réapproprier et l’oeuvre et son paratexte professionnel pour produire un nouveau paratexte pas si personnel que cela puisque les outils à disposition autorisent le partage, institutionnel ou non. L’oeuvre prend son sens avec tous ces éléments (voir ici).

Encore un peu et je virerais situationniste…

Les livres, et autour ?

Proposer des contenus (des savoirs, de la création, de l’analyse,…) à une population, qu’est-ce que c’est ? Est-ce seulement proposer des livres, disques, DVD ou ressources en ligne, donc en fin de compte des ‘oeuvres’, du ‘texte’ ? Non, c’est aussi les classer, les organiser, les décrire, et aujourd’hui les accompagner des mises en ordre, critiques et commentaires de nos propres publics (en opprobre ou en éloge, en catégories par nous lisibles ou plus ésotériques), donc de leur propre paratexte.

Et si ces différentes propositions paratextuelles constituaient une offre singulière ? Non parce qu’elles aboliraient le texte fondateur initial, mais parce qu’avec lui elles lui donneraient un des sens pour différents publics ? Muriel Amar avait jadis  démontré le caractère ‘créateur’ – et non traducteur – des indexations. Plus largement, j’ai l’intuition que l’enjeu des bibliothèques – au moins publiques – tient moins à leur capacité à proposer de multiples œuvres qu’à en permettre de multiples appropriations voire à en produire de diverses lectures.

Car au delà du texte et du paratexte, il faut aussi parler du contexte. Avec le contexte, on sort du texte et de ses appendices, commentaires, descripteurs. On entre dans la réalité quotidienne non des auteurs mais des ‘lecteurs’ (auditeurs, spectateurs, …) : où sont classés les documents ? De quelle façon sont-ils rendus accessibles ? Quelle ambiance environne ces contenus et leur paratexte ? Quel appareil d’accessibilité est proposé ? La bibliothèque est un univers qui dépasse de loin la réalité textuelle des oeuvres qu’elle sélectionne, stocke et met à disposition…
Oui, les bibliothèques peuvent s’interroger : « Atmosphère ? Atmosphère ? Est-ce que j’ai une gueule d’athmosphère ? ».
Ben oui, t’as surtout une gueule d’atmosphère ! ….

Limites du web pour les bibliothèques

Paradoxalement, cette extension du domaine de la lutte infligée ou assumée aux/par les bibliothécaires ne plaide que médiocrement pour leur conquête d’Internet. Oui, je sais, certains peuvent être les rois du commentaire, du plugin X ou du mashup Y… mais pour qui ? Pour quelques individus qui s’empareront d’une opportunité, guère plus…

Le problème des bibliothécaires, c’est qu’ils n’ont jamais vraiment abandonné leur idéal de la bibliothèque universelle (et je bats aussi ma coulpe !). Face à un  Internet dont les outils se mondialisent, ils rêvent  pour chaque bibliothèque d’une audience évidemment mondiale. Ou du moins conquérante de la peuplade des internautes du monde (francophone d’ailleurs en ce qui nous concerne). Il suffit de regarder les espérances placées dans l’accessibilité des notices de catalogue via les moteurs de recherche.

Le problème, c’est que les bibliothécaires sont illisibles sur l’Internet mondialisé. Non qu’ils ne sachent pas manipuler les outils ad hoc, mais leur champ d’action n’est pas cet univers mondialisé : c’est tout bonnement les habitants de leur commune ou de leur aire urbaine… Une statistique m’a beaucoup frappé : à Lyon, le site web général de la BmL, qui est extrêmement riche et rencontre beaucoup d’internautes, est fréquenté à 86 % pour son catalogue et les comptes d’abonnés, tous services de proximité « physiques » ! La bibliothèque comme institution existe d’abord sur Internet pour ceux qui ont l’opportunité d’en visiter les lieux et les richesses.
Tous autres services en ligne, visant au-delà de ces voisins visiteurs réels ou potentiels, s’inscrivent dans une politique délibérée, de prestige ou de démonstration. Ils ne sont pas inutiles, certes non, et ils peuvent être novateurs, intelligents, adaptés à certains usages,… mais ils ne sont légitimes que si ils sont appropriés par la communauté proche qu’ils ont vocation à servir, même s’ils peuvent parfois rencontrer un impressionnant succès au-delà.

Cela ne signifie pas, on s’en doute, qu’il faille abandonner toute ambition de partir à la conquête des internautes. Mais il faut raison garder : une bibliothèque lambda est destinée prioritairement aux habitants d’un  territoire, et doit mesurer ses actions à cette aune. Et si les internautes doivent être visés, ce n’est pas parce qu’ils naviguent sur Internet, mais parce que ce sont nos voisins qui deviennent internautes.

Le lieu, la localité plutôt, est notre atout. Qu’attend ‘notre’ population, que pouvons-nous lui apporter, et comment ? Via Internet sans doute, mais sûrement plus immédiatement auprès des personnes physiques et dans des lieux physiques…

Répondre à cette question impérieuse pose la question du service humain dans des lieux identifiés. Je m’arrêterai sur cette question le temps d’un  billet ou deux, pour examiner concrètement nos réactions possibles à cet échange subtil entre offre documentaire et conditions d’accueil, entre texte et contexte (si j’ai le temps, je parlerai peut-être aussi du paratexte, ce grand impensé fondateur de notre métier).

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3 commentaires »

  1. […] Texte et contexte : (1) quel dilemme ? « Bertrand Calenge : carnet de notes […]

    Ping par Liens du matin 07/12/2009 « Le Journal de Ray Dacteur — dimanche 12 juillet 2009 @ dimanche 12 juillet 2009

  2. J’aime beaucoup la notion de paratexte, et je suis aussi convaincu de son importance, notamment les liens entre les mots paratxte et corpus… 🙂

    Commentaire par bibliobsession — mercredi 15 juillet 2009 @ mercredi 15 juillet 2009

  3. […] bibliothèque dans le contexte numérique 1 , 2 et 3 / B. Calenge (série de 3 […]

    Ping par XG_BlogNotes » Archive » Lettre d’e-veille mai – juin – juillet 2009 — lundi 27 juillet 2009 @ lundi 27 juillet 2009


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