Bertrand Calenge : carnet de notes

mercredi 6 mai 2009

Identité(s) numérique(s) de la bibliothèque

Filed under: Non classé — bcalenge @ mercredi 6 mai 2009
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Décidément, ces temps-ci je fonctionne plus sur ce blog en réaction qu’en action. Et cette fois-ci c’est un papier de notre incontournable Silvère qui me pousse à  rédiger. Son billet – très pertinent – attire l’attention sur le fait qu’Internet impose d’autres pratiques que celle à laquelle la communication en ligne de nombre de bibliothèques voudraient la réduire (enfin, les communicants institutionnels, parce que ceux de Google ou autres acteurs sont plus subtils…).

Typologies…

Silvère distingue 4 modes d’entrée des bibliothèques sur Internet :
– 1 – le mode institutionnel : la bibliothèque présente ses services, son catalogue, son programme : c’est le cas le plus fréquent ;
– 2 – le mode ‘service à part entière’, avec URL autonome et conception dédiée au service. Il cite le Guichet du Savoir ;
– 3 – le mode « média-thématique » (je cite) : et de citer en exemple Médiamus, le blog musical des bibliothécaires de Dôle. Les commentaires y sont bienvenus, et on thématise spécifiquement l’offre ;
– 4 – enfin les outils mis en œuvre non par l’institution mais par les personnes-ressources au sein de l’établissement, ce dernier encourageant par exemple l’émergence de blogs d’individus bibliothécaires sur la philosophie, la science-fiction, pourquoi pas la confiture de figues (le dernier exemple relevant, je le souligne, de l’initiative personnelle et non institutionnelle !!!) , ou d’autres entreprises personnelles pouvant passer par bien d’autres vecteurs (forum initié par un bibliothécaire passionné, site quasi-‘perso’, page Netvibes de fils sur un sujet, etc.) …

Cette typologie me pose problème, parce qu’elle met sur le même plan des modes de communication (devrais-je dire des services ?)  qui sont fondamentalement différents.La progression du mode 1 au mode 4 pourrait laisser entendre qu’il y a passage substitutif de l’élémentaire à l’élaboré. Or d’une part il n’en est rien (le Guichet du Savoir, avec SON public, n’abolit pas le public du site web institutionnel présent dans la quotidienneté des lieux et à la recherche de SES services), d’autre part je suis un tantinet sceptique quant à l’émerveillement devant la personnalisation des entreprises individuelles (le mode 4) dans un contexte institutionnel.

LectureS des services web

Une bibliothèque, c’est un lieu, des espaces publics, des collections, des services présentiels : il est normal et même impératif qu’elle offre à ses publics, actuels ou potentiels, tous moyens d’optimiser leur visite en ce lieu. LE site web de la bibliothèque est nécessaire, non parce qu’il représenterait l’essentiel de la présence de la bibliothèque sur Internet, mais très simplement parce qu’il offre une facilitation de ces services présentiels (les titres disponibles, l’animation de la semaine, etc.). Accessoirement, il est une vitrine (pour les élus, les partenaires, la presse), et à ce titre il est réellement indispensable. EN son sein sont indispensables l’accès à distance au catalogue, voire la réservation en ligne, les suggestions de commande, voire les réactions à la dernière conférence, les annonces de manifestations, etc., tous éléments qui permettront de fidéliser un public et de contribuer à leur sentiment d’appartenance à une communauté.

Mais une bibliothèque, au-delà de son lieu et de ses collections, peut aussi se penser comme service auprès d’une population par le seul biais d’Internet et sans que cette population soit contrainte à se déplacer pour bénéficier des dits services. Alors là, oui, il faut imaginer des voies particulières : le Guichet du Savoir en est une, Médiamus une autre. Dans le premier cas l’accent est mis sur le service, dans le second sur les contenus. Mais fondamentalement c’est la même chose : on construit des réseaux de fidèles, on draine des intérêts spécifiques, voire on construit pour nombre de personnes un ‘phare’ dans les multiples centres d’intérêt présents sur Internet, sans placer le lieu bibliothèque en référence indispensable voire ultime. Ce n’est pas pour rien qu’à Lyon on a élaboré Points d’actu, complémentairement au Guichet du savoir mais dans le même esprit : les compétences des bibliothécaires sont mobilisées non seulement pour répondre à vos questions, mais aussi pour vous offrir une synthèse ordonnée et critique et sur les questions d’actualité qui… ne manqueraient pas d’attirer vos questions. Que cette mise à disposition des compétences individuelles locales puisse se décliner sous de multiples formes, c’est certain, mais cela ne retire rien à la dimension institutionnelle de l’entreprise !! En clair, le site, forum, blog, etc. mis en œuvre est bien une décision de la bibliothèque, non une simple initiative personnelle (encore qu’on connaisse bien sûr des initiatives persos relayées par les institutions).

Les bibliothécaires et la bibliothèque

C’est sur ce point qu’il faut à mon avis souligner la distinction entre l’expression individuelle et l’expression institutionnelle, cette dernière fût-elle portée par des individus reconnus et en quelque sorte missionnés : à Lyon encore, il existe un site-blog de fort belle qualité, Arts vivants, animé par 3 personnes avec la bénédiction institutionnelle ; les rédacteurs sont des passionnés experts… mais ils sont aussi (d’abord ?) des agents de l’institution, et écrivent à ce titre. Cela ne retire rien ni à leur passion ni à leur expertise. Certes, leur blog est ouvert aux commentaires, mais cela change-t-il le statut de leurs billets ?

Un bibliothécaire a beau faire, il appartient d’abord, en tant que bibliothécaire, à une institution et il agit en conformité avec les objectifs de cette dernière. Que les interventions construites sur Internet mettent en avant l’institution ou plus spécifiquement ses acteurs, elles restent des interventions institutionnelles… même si elles révèlent dans ce dernier cas qu’une des essentielles richesses des bibliothèques sont ses bibliothécaires, comme le souligne Silvère. Mais mettons-nous d’accord : l’ « institutionnalité » de l’intervention ne signifie pas pour autant qu’elle renvoie au lieu et à ses services présentiels – fût-ce à ses collections ! C’est bien un bibliothécaire (même si c’est évidemment un individu bourré de qualités) qui intervient à titre professionnel, avec son savoir-faire, sa capacité de médiation, bref son métier !

Du commentaire à la construction documentaire

On comprendra qu’en ce qui me concerne, je tends à ne considérer actuellement que deux modalités complémentaires d’intervention des bibliothèques françaises sur Internet :
– la modalité présentielle : poursuivre voire anticiper et faciliter via le web l’usage des services rendus dans les lieux – a priori pour les utilisateurs de ce dernier -, tout en valorisant la dimension médiatique de l’institution ;
_ la modalité servuctive : construire, avec les ressources documentaires et surtout humaines (compétences internes ou partenariales) des espaces spécifiques de service d’information essentiellement accessibles en ligne, qu’il s’agisse d’un service questions-réponses généraliste ou d’un espace thématique.

Dans les deux cas, la bibliothèque « offre » de la ressource ou du service, et c’est une très bonne chose. Une troisième hypothèse est possible, mais reste encore peu explorée, celle de la construction de savoir et de service avec et même par les utilisateurs eux-mêmes.
On objectera que déjà moult bibliothèques sollicitent commentaires, observations et appréciations de la part de leurs publics, que ce soit via des commentaires sur les notices bibliographiques ou par l’ouverture des blogs aux commentaires.
Désolé, mais ce n’est pour moi qu’un embryon de ‘web participatif’ : le blogueur reste maitre de son discours, le lecteur n’est libre que de son commentaire. Bon, c’est déjà ça, mais est-ce bien davantage que le cahier de suggestions proposé sur les banques d’accueil ? Certains diront que c’est une grande avancée, dans la mesure où chaque visiteur peut prendre connaissance des commentaires des autres et y réagir. Certes, c’est plus visible : mais en quoi le bibliothécaire, ou en fait la bibliothèque, est-il(elle) vraiment impacté(e) ? Quels retours d’analyse des réactions et commentaires ? Je n’ai encore rien lu à ce sujet… Poudre aux yeux ? Ou alors on se défausse en prétendant que les lecteurs échangent entre eux donc construisent ‘leur’ communauté’ ? Plaisanterie : ils n’échangent pas entre eux : ils ajoutent leur commentaire sur le site de la bibliothèque…

Une bibliothèque mettant en ordre des savoirs à l’intention d’une population, on pourrait imaginer aussi, comme cela apparait timidement, que la population elle-même contribue non pas à commenter l’information transmise, à mais à construire celle-ci. L’exemple de Wikipedia vient tout de suite à l’esprit (qu’est-ce que j’aurais aimé que cette entreprise soit supportée – et non dirigée – par des bibliothèques !). J’aime à citer Wiki-Brest (dont les bibliothèques sont partenaires), mais on peut aussi imaginer la mobilisation, auprès des bibliothèques (et non sous leur tutelle !), d’acteurs plus spécifiques pour des projets plus spécialisés : la BM de Rouen a réussi un coup de maître en s’associant à un chercheur et à des dizaines de bénévoles pour mettre en ligne une remarquable numérisation raisonnée de Madame Bovary !! Et si Toulouse ou la Library of  Congress proposent aux internautes de tagger et commenter sur Flick’r certains de leurs fonds de photos numérisées (très bonne idée, mais on reste dans l’offre voire dans la visibilité plus que dans la participation active), pourquoi ne pas imaginer aussi un dépôt de photos par les internautes eux-mêmes, charge à la bibliothèque d’en faire un tri ou une recomposition en corpus non par élimination mais par traitement sélectif (et là ce seraient les bibliothécaires qui serviraient de … commentateurs participatifs !) ?

Poser la question de la production du savoir ?

Car la vraie question posée aux bibliothèques par Internet n’est pas seulement la pérennité de leurs services actuels (à mon avis, il y a encore du grain à moudre, du moins tant que nos concitoyens ne seront pas devenus ‘virtuels’), ni les nouveaux enjeux de la diffusion du savoir (les BU connaissent la migration des manuels en e-books, comme toutes les bibliothèques l' »électronisation » des encyclopédies, les deux cas relevant d’une stratégie de mise à disposition d’un savoir éditorialisé), mais plus profondément les conditions de la production de ces savoirs.

La question est complexe, et ne saurait être réglée par un impératif soit-disant démocratique (du type diffuser des délires pseudo-scientifiques par respect de la spontanéité créative) ni d’ailleurs catégorique. Sans doute cette « création collective de savoir et de mémoire » réclame-t-elle précautions, limitations, procédures, sélection éventuelle des partenaires – même grand public -, mais il faudra bien l’élaborer, pour construire le savoir de demain, celui que nous devrons transmettre, alors que de plus en plus de ce savoir errera dans le grand océan d’Internet …

Les auteurs n’en seront plus seulement les auteurs élus adoubés par des éditeurs, ni seulement les bibliothécaires eux-mêmes, mais des personnalités ou des anonymes inscrits dans des procédures proposées par les bibliothèques. Peut-être…

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Un commentaire »

  1. « Cette typologie me pose problème, parce qu’elle met sur le même plan des modes de communication (devrais-je dire des services ?) qui sont fondamentalement différents » Ben elle devrait pas t’en poser des problèmes cher Bertrand, car je ne mets pas ces 4 stratégies sur le même plan, et je ne les oppose pas les unes aux autres. Je dis bien dans le billet que les solutions sont plurielles et non pas exclusives les unes aux autres. Loin de moi l’idée d’opposer le nécessaire site institutionnel aux autres modalités d’intervention de la bibliothèques sur le web, je voulais insister sur le fait que ces interventions doivent êtres définies et négociées en amont. Mon billet visait aussi surtout à essayer de donner un début de réponse aux conflits nombreux qui naissent avec les services de communication, dans les oprganisations.

    C’est vrai que je préférerai voir des avatars de bibliothécaires négociés avec leurs collectivités plus nombreux et c’est la raison pour laquelle j’ai insisté sur ce point.

    Sur ta remarque : « Désolé, mais ce n’est pour moi qu’un embryon de ‘web participatif’ : le blogueur reste maitre de son discours, le lecteur n’est libre que de son commentaire » Complètement d’accord ! Je me permets de te renvoyer vers ce billet qui envisage une participation des usagers au cœur même de l’activité du bibliothécaire, in situ : http://www.bibliobsession.net/2008/12/09/les-bibliotheques-participatives-restent-a-inventer/

    Quant à une participation sur le web qui aille au delà des commentaires, et qui participe d’une construction des savoirs, je l’envisage pour ma part comme une sorte de librarything qui serait ouvert aux usagers ET aux bibliothécaires. Pourquoi ? Parce que je ne suis pas convaincu qu’on puisse généraliser l’expérience d’un média généraliste comme Points d’actus, qui est assimilable à du « journalisme par des bibliothécaires » (n’y voit pas une critique de ma part, juste un constat). Je crois plus à des médias thématiques qui mettent en valeur les compétences des bibliothécaires non pas « en général » (= multithématique) mais bien attaché à un objet culturel. les bibliothécaires sont des gens attachés fondamentalement aux supports, et je suis convaincu que leur (lente) transition vers le numérique passera bel et bien par les commentaires (critiques) des supports, des objets culturels quels qu’ils soient, y compris des e-books, car ue fois que l’offre aura décollé, les mêmes questions d’orientations dans la masse des contenus se poseront.

    Sur ta remarque « on se défausse en prétendant que les lecteurs échangent entre eux donc construisent ‘leur’ communauté’ ? Plaisanterie : ils n’échangent pas entre eux : ils ajoutent leur commentaire sur le site de la bibliothèque… » Je nuancerai cette affimration, car tout dépend comment le service est construit. Quentin Chevillon présentait le site de la bibliothèques de Saint herblain lors d’une récente journée d’étude du CNFPT : il montrait comment sur certains titres, les lecteurs répondaient à un commentaire d’un autre lecteur sur le site de la bibliothèque et que chaque commentaire d’un lecteur est systématiquement affiché sur un bandeau dynamique, ce qui permet de montrer l’activité sur le site à tous les visiteurs du site. Alors NON pour se cacher effectivement devant une fonctionnalité mal conçue (du genre : « ouais on est web 2.0 on peut mettre des commentaires sur le catalogue ») et OUI pour une gestion des communautés de lecteurs locales !

    Commentaire par bibliobsession — jeudi 7 mai 2009 @ jeudi 7 mai 2009


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