Bertrand Calenge : carnet de notes

jeudi 9 avril 2009

Le rapport statistique d’activité (2) : le programme culturel

Filed under: Non classé — bcalenge @ jeudi 9 avril 2009
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Revenons sur le rapport statistique d’activité demandé par la DLL auprès des bibliothèques publiques : après le comptage du patrimoine, les animations posent d’autres problèmes…
La plupart des bibliothèques municipales s’adonnent à des lectures, ateliers, expositions, conférences, quand elles n’organisent pas de festival ou ne participent pas activement à une fête de la lecture, semaine de la science ou mois du livre d’art au moyen de multiples manifestations. Vouloir en produire quelques données statistiques, rien de plus naturel à première vue…

Sauf que :

  • additionner un festival complexe combinant de multiples manifestations partenariales qui mobiliseront vingt institutions et 80% de la population, et une « fête du livre » sympathique qui animera pendant deux jours les locaux d’un établissement, c’est additionner un chou et un lapin ;
  • accueillir 60 000 personnes pour une exposition prestigieuse bénéficiant d’un large écho, et recevoir les habitants du quartier pour admirer les travaux d’un photographe méconnu, ne relèvent pas de la même intention, conviviale ici et médiatique là, ni bien entendu du même type de comptage ;
  • vouloir compter les manifestations – quelle que soit leur ampleur -, sans chercher au moins à en dénombrer les participants, revient à s’émerveiller de sa capacité créative sans tenir nécessairement compte du public que l’on a réellement séduit.

Comme il n’existe pas de typologie fiable des événements donnant lieu à décompte (une telle typologie permettant alors une analyse comparative), l’évaluation reste approximative et relativement dénuée de sens. Donnons-en deux exemples :
– une bibliothèque réalise 60 heures du conte (c’est la preuve d’un investissement lourd) mais touche à chaque fois moins de 20 bambins (c’est beaucoup de travail consenti pour bien peu de personnes ?). Mais si elle déclare la réalisation d’un seul ‘cycle’ de « bébé comptines », elle s’enorgueillira d’avoir reçu plus de 1 000 enfants ;
– une bibliothèque – la même ? – conçoit un travail de collecte de mémoire associant plusieurs centaines de personnes qui, par exemple, vont travailler activement ensemble à exposer leur mémoire, et reçoit 10 000 personnes visiteuses de cette mémoire et dialoguant avec ses constructeurs. Une autre mène à bien l’accueil d’une exposition prestigieuse extérieure qui , médias aidant, recevra 20 000 spectateurs : quels décomptes dans chaque cas ?

Compter pour compter, ou faire reconnaître une fonction essentielle ?

Les données quantitatives sont donc bien ambigües. Certains ont osé d’autres approches plus « qualitatives », associant questionnaires de satisfaction (mais avec quelle analyse ?) et impact médiatique (dont l’objet semble bien inadéquat dès qu’il s’agit d’une animation ‘de proximité’ – heure du conte par exemple). J’ai un faible pour cette évaluation majeure qu’est le débriefing conduit avec une personne au fait des objectifs et des moyens, mais étrangère à la réalisation de l’animation elle-même. Ceci dit, cette forme d’évaluation ne saurait supplanter les données quantitatives pour emporter la conviction de nos élus !…

Car telle est bien la question : en quoi la bibliothèque est-elle légitime pour conduire un programme culturel ambitieux ? Certes, dans les plus petites communes, la question ne se pose guère : la bibliothèque est la seule institution culturelle municipale, et on attend d’elle qu’elle soit lieu de vie, de rencontres, de découverte : à elle les cycles de spectacles, les concours, les ateliers à foison, les expositions itinérantes ou non ! Tout est bon pour faire lien… En revanche, dans les collectivités plus importantes, bien d’autres acteurs interviennnent avec le concours des subsides municipaux : théâtres, musées, centres culturels, orchestres, etc. Et on reprocherait presque à la bibliothèque de dériver ses ressources vers des activités attirant un public qui sans cela se serait mieux dirigé vers ces autres manifestations souvent fort coûteuses. En bref, pourquoi la bibliothèque vient-elle manger le pain des institutions spécialistes de l’événement, alors qu’elle est pensée sous l’angle de l’approvisionnement documentaire d’une population ?

L’évolution des pratiques d’acquisition de connaissance peut montrer qu’il s’agit d’un mauvais procès( quelques études conduites à Lyon – au hasard !- confortent la pertinence de l’analyse). Au-delà des manifestations purement festives, les animations peuvent être envisagées comme des modalités d’offre documentaire (version tradi) ou d’offre d’appropriation de connaissance (version mod) : assister à un concert peut être beaucoup plus enrichissant qu’emprunter un CD pour une écoute personnelle, découvrir la pensée d’un auteur à travers une conférence peut être beaucoup plus intéressant que lire les 350 pages – écrites petit – de son ouvrage. Il est extrêmement important de convaincre tous nos interlocuteurs qu’en établissant des programmes culturels, les bibliothèques construisent intentionnellement un appareil d’appropriation de connaissances complémentaire et parallèle aux collections mises ensemble à disposition, et aux services en ligne qu’elles peuvent imaginer.

Alors, on pourra (on devra ?) , à coté des entrées, des visites sur les services en ligne, des prêts et consultations, faire intervenir enfin en statistiques légitimes les manifestations du programme culturel. L’exercice n’est certes pas facile. De façon basique sans doute :

  • régulièrement – trimestriellement ? – décompte du nombre d’événements (je les appelle les ‘animations rendez-vous’ : tel jour à telle heure, à compter selon les dates de rendez-vous, et non selon les cycles au sein desquels ils peuvent s’inscrire), nombre d’expositions ;
  • avec la même régularité, décompte du nombre de participants (on y est arrivé à Lyon, avec pourtant plus de 2 200 ‘événements’ en 2008) ;
  • plus stratégiquement en identifiant chaque année au sein du foisonnement des animations, notamment dans le cadre d’un rapport d’activité, les grandes intentions , à travers notamment les cycles, fêtes, « journées de » – patrimoine, science, livre d’art, etc., rapportés à leur intention d’augmentation du savoir (bref la politique documentaire dans sa forme culturelle ?).

Mais on arrêtera de vouloir, dans la même fiche d’un rapport statistique annuel, mêler les cycles généraux et les manifestations particulières, et négliger cet élément politiquement essentiel du nombre de participants.

D’autres indicateurs ou évaluations à faire reconnaître nationalement…

Cette réflexion suggère de creuser deux autres pistes, parmi tous les indicateurs rendant compte du renouvellement actuel des services documentaires (donc aussi des statistiques, comptages et autres évaluations produites par les bibliothèques), les pistes des services pédagogiques, et celle des colloques, congrès  et autres journées d’études:

  • Les services pédagogiques peuvent prêter à confusion : Bien sûr, tous les bibliothécaires connaissent l’assistance individuelle aux usagers, jeunes ou vieux, de la visite de classe à l’aide à la manipulation de l’OPAC. Je ne vise pas cette forme ordinaire (mais combien noble et pesante) de l’activité quotidienne, mais bien l’organisation d’ateliers structurés autour d’un projet pédagogique et programmés de façon volontariste : ateliers numériques (aide à la recherche d’emploi, création d’un blog), ateliers documentaires (réalisation d’un travail de recherche de groupe dans un cadre scolaire, séance d’apprentissage de la lecture d’une photographie), ateliers d’écriture coordonnés avec un projet d’enseignant ou d’association d’insertion, etc. La distinction d’avec les animations me semble peser sur 3 points : l’intention délibérément pédagogique, l’association avec un partenaire conduisant un projet pédagogique, l’organisation d’une programmation construite en fonction de cette pédagogie.
  • les colloques, congrès et autres journées d’étude représentent une autre facette de l' »activité connaissante » des bibliothèques – au moins des plus importantes d’entre elles. Je ne parle pas des journées d’étude et autres assemblées à caractère professionnel – au sens bibliothécaire -, mais des réunions scientifiques organisées par ou en collaboration avec les bibliothèques concernées. Un listage précis de ces événements, avec leurs thématiques, et du nombre de participants, me semblerait indispensable pour juger du poids des bibliothèques dans l’avancée des connaissances.

Certaines de ces réflexions paraîtront sans doute incongrues ou incomplètes. Elles exigent certainement nombre d’affinements méthodologiques. Il n’empêche que ces avancées recensées nationalement contribueraient efficacement à faire prendre en compte nombre d’évolutions notables, qui modifieraient positivement la perception de la fonction réelle des bibliothèques dans la société, comme les objectifs et programmes des bibliothécaires eux-mêmes.

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