Bertrand Calenge : carnet de notes

vendredi 3 avril 2009

Le(la) bibliothécaire, chaînon manquant de demain ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ vendredi 3 avril 2009
Tags:

Depuis plus de 15 ans, les bibliothécaires territoriaux sont appelés à une forme de disparition, non comme cadre d’emploi mais comme métier. Et je m’interroge sur l’avenir des bibliothèques, comme beaucoup d’autres avec moi, devant leur situation professionnelle… J’avais commencé ce billet mi-février, et l’avais laissé inachevé comme tant d’autres, jusqu’à ce qu’un éditorial enssibien d’Anne-Marie Bertrand me rappelle à l’ordre, non sans raison. La raison primant, je m’empresse donc de reprendre ce billet que j’avais commencé…

Les bibliothécaires représentent, au moins dans les établissements territoriaux, la colonne vertébrale de l’innovation, du service et de l’organisation (ceux de l’Enseignement supérieur ont eux bien à souffrir, et rares sont ceux qui connaissent un sort meilleur que celui constaté à la fin du XXe siècle) : il ne faut jamais oublier que si l’État a consenti à créer  quelques centaines de bibliothécaires (depuis 1992) dans ses établissements totalisant encore plus de 1 500 conservateurs, au sein des bibliothèques territoriales ce sont quelques maigres centaines de conservateurs qui sont venu renforcer, et dans les seuls plus gros établissements, une cohorte de plus de 1 500 bibliothécaires (les chiffres ici ne sont que des ordres de grandeur, parfaitement exacts et symétriques dans leur proportion même s’ils ne sont pas des recensements).

Situation

Après le dernier râle du CAFB au début des années 1990, la formation des bibliothécaires – au sens statutaire – a connu une période d’incertitude et d’inventivité, voulant associer de nouvelles règles statutaires et d’anciennes exigences de formation professionnelles issues du compagnonnage. Saisis en tenaille entre l’exigence de rentabilité immédiate de leurs recruteurs, l’exigence d’adaptation au formatage global des cadres territoriaux par le  CNFPT (qui préférait la polyvalence fonctionnelle aux métiers nécessairement segmenteurs), et l’exigence d’acquisition de compétences requises par des institutions professionnelles qui imaginaient de ‘vrais’ bibliothécaires et étaient d’ailleurs conviées à contribuer  directement à leur formation, ces agents ont rapidement été désorientés, et les multiples conventions passées successivement entre le CNFPT et l’Institut de formation des bibliothécaires puis l’Enssib se sont toujours heurtées à des contradictions insolubles.

Les décrets les plus récents ont d’une certaine façon réglé ce problème de façon apparemment équilibrée :
– l’exigence d’un niveau encadrement est respectée – selon les critères des fonctions publiques – du fait de l’ouverture des concours à des détenteurs de licences ou équivalents ;
– la nature des épreuves du concours s’est en grande partie tournée vers des questions professionnelles, exigeant des candidats moult lectures personnelles ;
– la ‘territorialité’ du cadre d’emploi, l’ ’employabilité’ fonctionnelle et même la ‘formation à la prise de fonctions de responsabilité’ ont été prises en compte de façon transversale via le CNFPT, sur des durées n’excédant pas 3 à 4 semaines de formation.

On se demande pourquoi les conservateurs territoriaux n’ont pas été inscrits dans le même moule ! Ni les ingénieurs de l’Equipement, les architectes ou les médecins fonctionnaires !

Questions de métier

Toujours est-il qu’on n’exige pas initialement d’un bibliothécaire autre chose qu’un diplôme totalement généraliste, sans imaginer que des licences professionnelles (voire mastères professionnels, puisqu’on s’y dirige y compris pour tous les enseignants de nos bambins) puissent être valorisées. Les agents techniques qualifiés (i.e. les BAS, comme les AQC – c’est pareil : pour les non-initiés, un bibliothécaire-adjoint spécialisé est exactement identique à un assistant qualifié de conservation du patrimoine et des bibliothèques !) doivent disposer d’un DUT ou d’un DEUST spécifique ! Mais pas leurs « chefs » ?…

Les conservateurs ont la vie belle en comparaison : 18 mois d’études en milieu protégé (l’Enssib est leur ENA) leur fournissent non seulement enseignements, travaux collectifs et mises en situation, mais aussi confrontations, échanges, mises en perspectives et questionnements sur un champ professionnel. D’une certaine façon les futurs BAS et AQC aussi, avec deux années d’IUT (ils ont encore plus de temps, eux…) peuvent se forger des savoir-faire et compétences partagées. Mais les bibliothécaires, pourtant cadres essentiels de la quasi-totalité des bibliothèques territoriales, non ?

J’apprécie depuis longtemps les bibliothécaires, ces forçats des projets impossibles, ces agents pris entre les délires managériaux et la réalité du terrain à encadrer, ces spécialistes experts dont la compétence intellectuelle n’est que tolérée, ces inventeurs habiles qui savent transformer un enjeu ou une idée en service efficace ou fonction opérationnelle rigoureuse. Tous ne savent pas le faire sans doute, mais ma vie m’a toujours appris à les respecter, accompagner et servir, tant j’ai vu d’établissements ne tourner et inventer, in fine, que grâce à leurs bibliothécaires. Et puis, ceux qui connaissent mon parcours savent à quel point j’ai essayé d’œuvrer pour la reconnaissance de ces professionnels trop peu reconnus.

Suggestions ?

Puisque pour l’instant le recrutement et la formation des conservateurs ne sont pas remises en cause (recrutement ‘généraliste’ de haut niveau intellectuel et formation adaptée de 18 mois en en grande école), pourquoi ne pas suivre le mouvement de mastérisation des enseignants et ne pas réclamer pour les bibliothécaires un recrutement – similaire à l’actuel – appuyé sur une liste de mastères ad hoc plutôt que sur licences généralistes ?

Les formations post-recrutement n’ont guère d’avenir (eh non, puisqu’il faudrait payer les lauréats durant leur formation !) ? Eh bien, basons-nous sur les diplômes requis pour se présenter au concours (tant que les concours dureront…). Et jouons la carte de formations, certes sans doute au sein de l’Université – mais pas seulement – , attentives au développement de compétences professionnelles ! Sincèrement, dès qu’il s’agit d’organiser et développer un service d’information, je préfère à un licencié ès lettres , même pourvu de bonnes lectures et lauréat d’un concours que je sais actuellement sélectif, un diplômé du CNAM (INTD) ou d’un master ad hoc. Sans méjuger des talents du dit licencié, d’ailleurs…
Sans compter qu’une VAE (validation des acquis par l’expérience professionnelle) intégrée pourrait enrichir ce vivier de masters avec les multiples acteurs qui, après bien des années d’expérience, verraient leur compétence reconnue et universitairement et professionnellement.

Sauf que les bibliothécaires et autres conservateurs ont toujours été malhabiles à préciser les contours de leur métier : managers, érudits, pédagogues, logisticiens, voire informaticiens, travailleurs sociaux ou savants, ils sont en tant de lieux qu’ils sont éminemment remplaçables dès que leur fonction les appelle à les occuper tous. Ce qui est en jeu aujourd’hui n’est pas tant leur hypothétique ‘spécialisation’ technique, savante ou managériale, que leur situation justement ambigüe entre toutes ces dimensions. Et cela ne peut se résoudre et se construire qu’au sein de convictions échangées, donc d’échanges avec d’autres professionnels, de savoirs à la fois transmis et partagés, d’expériences dialoguées, bref de savoirs et compétences inscrits dans la durée au sein de formations diplômantes relativement denses préalables à la prise de fonctions, avant ou après concours. C’est en fait, il faut le reconnaître, le modèle de la formation des métiers médicaux et  para-médicaux : tout simplement du savoir transmis par les cours, l’expérience pratique, le retour sur expérience et l’analyse renouvelée, et les échanges entre pairs et avec les maîtres… et pas seulement un recrutement au feeling, sur quelques questions-tests bien ciblées, sans exigence de confrontation préalable à la matière professionnelle.

Je suis plus que jamais convaincu que notre métier est un métier de praticiens. Cette assertion ne retire rien aux indispensables fondements théoriques qui doivent être acquis et débattus, aux cursus qui doivent suivre leur rythme, mais affirme la nécessité fondamentale de leur confrontation à une triviale et bien réelle pratique, que ce soit à travers des formes de recherche d’ailleurs plus proches de la recherche-action que de la recherche ‘académique’, qu’à travers des échanges, stages, rapports, bref confrontations à la subtile matière de la quotidienneté.

Alors, quels bibliothécaires pour demain ?

Advertisements

9 commentaires »

  1. « forçats des projets impossibles, ces agents pris entre les délires managériaux et la réalité du terrain à encadrer, ces spécialistes experts dont la compétence intellectuelle n’est que tolérée, ces inventeurs habiles qui savent transformer un enjeu ou une idée en service efficace ou fonction opérationnelle rigoureuse… d’établissements ne tourner et inventer, in fine, que grâce à leurs bibliothécaire » peut-être un peu too much et caricatural, non ?

    Néanmoins tout a fait d’accord avec toi sur bien des points mais serais encore plus radical pour fusionner bibliothécaires et conservateurs en un seul et même corps qu’on appellerait… bibliothécaires ! Reprendrait grandes lignes des conservateurs actuels + débouché sur un emploi fonctionnel de Directeur de la documentation. Aurait mérite d’uniformiser le recrutement à niveau M et unifier le rôle de l’ENSSIB. Aurait également le mérite de créer une masse critique pour l’encadrement des bibliothèques. Je ne comprends toujours pas comment, pour créer un corps de débouché à la catégorie B (hein, surtout pas en conservateur, quelle horreur…) on pénalise la majorité d’un corps « bâtard » à grade unique sans horizon et qui plus est fait le même boulot que les conservateurs en étant payés parfois deux fois moins. Suis en train de préparer un billet là-dessus.

    Commentaire par Olivier Tacheau — samedi 4 avril 2009 @ samedi 4 avril 2009

  2. La suppression de la formation post-recrutement des bibliothécaires territoriaux va transformer la qualification requise de licence généraliste à licence pro, sinon dans les textes, du moins de fait.

    La masterisation des conservateurs s’inscrirait dans la même logique : au lieu d’être recrutés au niveau licence et formés aux frais de l’Etat pour atteindre un niveau master, ils seraient recrutés à niveau master.

    Même logique de transfert du coût de la formation initial de l’employeur (l’Etat) vers le salarié en devenir (l’étudiant qui souhaite devenir agent de l’Etat)

    Si le soucis de l’Etat était vraiment de simplifier l’architecture statutaire, il créerait des corps à 1 seul grade correspondant à 1 niveau de qualification.

    On pourrait même imaginer 1 seul corps allant de la catégorie C à la catégorie A, dont les grades correspondraient aux niveaux de qualification.

    Commentaire par antmeyl — mardi 7 avril 2009 @ mardi 7 avril 2009

  3. […] le chaînon manquant de demain de Bertrand Calenge qui m’incline à penser que les conservateurs devraient maintenant […]

    Ping par Un maillon de trop ? « Le nombril de Belle Beille — mardi 7 avril 2009 @ mardi 7 avril 2009

  4. « La masterisation des conservateurs s’inscrirait dans la même logique : au lieu d’être recrutés au niveau licence et formés aux frais de l’Etat pour atteindre un niveau master, ils seraient recrutés à niveau master »

    Si vous passer à l’Enssib, interrogez les conservateurs des dernières promotions: vous aurez du mal à en trouver qui n’aient pas au minimum un niveau M1 validé (et, en réalité, une grosse majorité de M2 et un nombre non négligeable de doctorants/docteurs) avant même leur entrée à l’école. Croire que le DCB aide les futurs conservateurs à atteindre le niveau master est une erreur: ce niveau, le minimum requis à mon sens (et à celui du jury, visiblement)est déjà largement atteint dans la réalité.

    Commentaire par RN — mercredi 8 avril 2009 @ mercredi 8 avril 2009

  5. @RN : le niveau master en SIB pas en histoire, littérature, etc. Je parle de qualification professionnelle. Il ne faut pas confondre.

    Commentaire par antmeyl — mercredi 8 avril 2009 @ mercredi 8 avril 2009

  6. Je partage votre conviction relative à la caractérisation de notre métier comme un métier de praticien. Mais nous n’exerçons pas qu’un métier. Nous réalisons des missions dans le cadre de la Fonction publique.

    En ce qui concerne la formation technique initiale à un métier, qu’elle se déroule post-recrutement dans une école nationale ou pré-recrutement dans une université ne fait aucune différence sinon dans sa prise en charge financière : par l’employeur dans le 1er cas, par l’employé dans le second cas.

    Par contre, la différence est fondamentale lorsqu’on se penche sur le sens de l’exercice de ce métier. On ne se forme pas seulement à exercer un métier, on doit également comprendre le sens de notre mission de fonctionnaire (en tout cas, on devrait)

    Là réside pour moi toute l’ambiguïté (et le danger) de la formule « fonction publique de métier » que promeut le gouvernement via le Livre blanc sur l’avenir de la FP. A se focaliser sur la technicité du métier, on en oublie le sens

    Raison pour laquelle je tiens au premier système : des élèves-fonctionnaires formés par l’Etat à exercer une mission (après, on peut discuter de la formation dont ils bénéficient effectivement dans le cadre de l’Ecole)

    Par contre le rythme et la diversité des évolutions en cours, tant du point de vue de la matière sur laquelle nous travaillons que des publics que nous desservons rend absolument nécessaire la formation continue, la recherche, l’expérimentation, le débat, l’échange entre bibliothécaires.

    Et pour cela, il faut déserrer nombre de carcans étouffants qui nuisent à la créativité, à l’initiative, à la prise de risque chez nos collègues. Malheureusement, le discours actuel sur l’autonomie ne vise que les établissements, pas la pensée ni les personnels.

    Commentaire par antmeyl — jeudi 9 avril 2009 @ jeudi 9 avril 2009

  7. Je me permets un court retour d’expérience.

    Ce sont les mêmes personnes qui concourent à bib territorial/bib d’etat/magasiniers principal (je sais, j’l’ai fait avec ma p’tite Licence généraliste récupérée en VAE après 10 ans de vie professionnelle). On les aurait aussi trouvé au concours d’ass. qual. (avec ma pomme) si les dates ne s’étaient chevochées.

    Et dans les couloirs, de quoi donc parlent-ils ? De leur Master en cours, ou de leur maitre de mémoire parti à Paris pour x semaines et si difficle à joindre.

    Alors pourquoi passer l’accès au concours à un niverau master puisqu’il y est déjà, de fait, et ce sur les trois cadres (A, B ou C).

    « Si vous passer à l’Enssib, interrogez les conservateurs des dernières promotions: vous aurez du mal à en trouver qui n’aient pas au minimum un niveau M1 validé »
    Je pense qu’il suffira de regarder les rapports de jury et les stats des derniers concours 2008/2009 pour voir à quel niveau d’étude moyen sont les admissions mais je pense que c’est bien avant l’ENSSIB et Conservateur qu’on arrive à un niveau master.

    Beaucoup d’hypocrisie en somme. Et le soi disant principe d’égalité d’accès à la FPT via concours, une belle ironie car je ne vois pas où la « méritocratie » se joue.

    Cependant, le mot de la fin qui me semble bien trouvé et qui pourrait respirer sans parenthèse d’ailleurs : »(tant que les concours dureront…) ».

    Commentaire par Bidulette — samedi 11 avril 2009 @ samedi 11 avril 2009

  8. […] perspective des concours de catégorie A n’est pas plus réjouissante dans mon cas : on parle ici et là de fusionner conservateur et bibliothécaire. Si fusion il y a, cela signifie qu’on […]

    Ping par Liber, libri, m. : livre » Blog Archive » Mon avenir serait-il déjà derrière moi ? — mercredi 15 avril 2009 @ mercredi 15 avril 2009

  9. Il faut sauver les bibliothécaires ! Mais pas seulement par des mesures administratives, salariales. Aussi et surtout par une modernisation de leur outil technique : matériel audio-video perfectionné – et qui marche -, interface de présentation du livre, etc. Il y aurait beaucoup à dire et il faut des sous. C’est une mesure politique.

    Norbert

    Commentaire par unibet — mercredi 24 juin 2009 @ mercredi 24 juin 2009


RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :