Bertrand Calenge : carnet de notes

mardi 17 mars 2009

Le fantasme de la collection idéale

Filed under: Non classé — bcalenge @ mardi 17 mars 2009
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Un précédent billet m’a valu quelques commentaires et surtout discussions personnelles, qui méritent une petite réflexion. Partons de l’interrogation traverse régulièrement l’esprit de tout acquéreur : « Tel auteur, ou plus précisément tel titre, vaut-il la peine que j’investisse mes maigres ressources pour le proposer à ‘mon’ public ? ». Question ô combien légitime pour un gestionnaire prudent des quelques deniers qui lui ont été confiés ! On devine que ma réflexion ne concerne pas la question, mais les réponses diverses (voire les réactions viscérales) qui peuvent lui être apportées, dans le cadre des bibliothèques publiques particulièrement (c’est un peu différent dans les institutions universitaires).

Le délire de l’Index

Passons sur ceux qui ploient sous le fardeau de leurs haines personnelles – littéraires, politiques ou scientifiques – et se croient fantasmatiquement légitimés dans leurs invectives du fait de leur fonction professionnelle (bien qu’à ma connaissance les recrutements et plus encore les fonctions assignées s’appuient plutôt sur des connaissances, des compétences voire des convictions positives, non sur des rejets haineux). Confondre la sphère privée et la sphère professionnelle devient hélas courant, mais ne mérite pas discussion… A l’Enfer des bibliothèques heureusement disparu ne doit pas se substituer plus radicalement encore (car les titres de l’Enfer étaient tout de même présents sur les rayonnages !) l’interdit absolu d’une parole et d’une mémoire publiques.

L’angoisse du choix

Plus quotidiennement, chaque bibliothécaire sait que, au regard d’une production proliférante, il ne pourra en proposer que quelques spécimens. Mais lesquels ? Les pressions sont multiples au moment de la sélection, même si par ailleurs une politique documentaire définit des axes :

  • la conviction positive – « par rapport à ce que j’ai déjà rencontré dans le domaine, ce titre est vraiment génial » – est un  argument plus qu’honorable, sutout si le titre s’inscrit dans le droit fil des priorités ou points forts de la collection ;
  • l’influence des critiques, de la réputation de l’éditeur ou de la collection, est elle aussi souvent justifiée ;
  • la pression des publics – simples lecteurs ou prescripteurs – ne peut en aucun cas être négligée ;
  • le repérage d’un déficit dans la collection rend nécessairement réceptif aux titres relevant du secteur déficitaire ;
  • inversement, la couverture abondante d’un sujet ou d’un auteur peut légitimement rendre circonspect quant à une nouvelle acquisition, sauf si elle remplace avantageusement un titre délaissé ;
  • et surtout, mais surtout, la quotidienneté des acquisitions, conjointement réparties sur le déroulé d’une année budgétaire et sur le flot imprévisible et continu des productions, réduit considérablement le budget moyen consacré à chaque opération de sélection. Qu’on se hasarde à trois coups de cœur au-delà de la moyenne, et on se trouve dépourvu la semaine prochaine devant de futures productions qui, peut-être, s’avèreraient tout aussi géniales…

Face à la validité conjointe de ces impératifs contradictoires, l’ « honnête bibliothécaire » doit trouver le juste équilibre, prioriser ces impératifs sans en oublier aucun. C’est une alchimie qui n’appartient qu’à lui, dans son contexte particulier. Tout au plus peut-on lui conseiller de veiller, dans la gestion de son budget d’acquisition, à en réserver toujours une part non négligeable pour des acquisitions « rétrospectives »: dans le flux, on perd vite la conscience des forces et faiblesses globales d’une collection, on ne se rend pas toujours compte de l’oubli du titre majeur ou du secteur mal renouvelé. En conservant une part du budget hors des acquisitions courantes, on peut faire le point une ou deux fois par an, récapituler les contraintes, et réparer oublis, remords, etc. : après tout, peut-être le flux des parutions n’a-t-il pas apporté de nouvelles pépites après celles que j’ai renoncé à acquérir par crainte du lendemain ?!

Du refus d’acquisition à la soif de pureté

Si tout refus d’acquisition peut trouver sa justification ponctuelle, il en est une qui sourd parfois et que j’ai du mal à admettre, celle de l’excellence revendiquée du fonds. Cet argument renvoie à plusieurs fantasmes parfois simultanés :

– la souveraineté du choix du bibliothécaire, évidemment payé pour prescrire « ce qui est bon » à des publics jugés non avertis ;
– la conviction qu’un titre médiocre parmi des milliers d’autres présents simultanément va contaminer ces derniers  ;
– le vœu de laisser derrière soi une construction d’œuvres appareillées ensemble,
inattaquable dans sa perfection telles les imbrications de défenses à la Vauban ou les combinaisons d’attaques et de défenses à la Pokemon (j’ai un fils de 10 ans, excusez-moi…).
– la volonté de construire une Oeuvre (avec une majuscule) imposant la vérité Culturelle (avec un grand C) contre toutes les dérives conspuées voire supposées.

Eh ben non ! Une collection n’est pas une représentation de la perfection culturelle ou scientifique ! C’est avant tout une représentation d’une époque, et des acteurs de cette époque, bibliothécaires compris. Les intégristes de tous bords lui apportent évidemment leur poids – nous y avons intégré les illusions de la finance follement mondialisée comme les hypocrisies politiques de tout bord ou les approximations de nombreuses démonstrations « altermondialistes » – comme nous ne manquons pas d’essayer de présenter en bonne place des paroles  puissantes, dissidentes ou simplement éloquentes. La collection courante n’est « parfaite » que quand elle offre à chacun, quelle que soit sa condition, l’occasion de se construire et de décider. Autant dire qu’il n’existe pas de collection parfaite, si on la rapporte à tous les membres d’une collectivité, et donc à toutes les représentations de la connaissance dans cette collectivité !

La bibliothèque idéale

A vouloir atteindre la perfection pour chaque acquisition, on en vient à imposer la bibliothèque idéale. Ce pseudo-concept a quelques conséquences graves :

– tout désherbage devient impossible : la perfection ne saurait le souffrir. On ne peut désherber que ce qui a été acquis dans une intention temporaire ; or il ne faut pas acquérir d’autres titres que ceux qui valent le coup de s’en souvenir. Donc il ne faut pas désherber. Vous avez suivi le raisonnement ? J’explique pour les nuls : « Si j’ai acquis, c’est que j’avais raison. Donc c’est que c’est bon. Donc c’est nécessaire à jamais ». Et on va plus loin : « quelques égarés ont fait l’acquisition de titres ‘indignes’ : éliminons-les, et cela fera de la place pour les œuvres incontestables que j’acquerrai ».

– la collection devient une sorte d’entité a-chronique : nul ne saurait y ajouter ni en retrancher un élément sans passer par les canons de la perfection imaginée. Sauf qu’un bibliothécaire des années 1750 pouvait abhorrer volontiers les lumières naissantes, celui des années 1930 pouvait être séduit par Victor Margueritte, etc. Eh oui, on peut ‘se tromper’, ou plutôt être en phase avec les spasmes de son époque : la légitimité du bibliothécaire d’aujourd’hui tient à son inscription dans le monde d’aujourd’hui – donc en fait à son évanescence prévisible – autant qu’à son ancrage dans la mémoire ! Désherber – en même temps qu’acquérir et que conserver -, c’est constamment réfléchir à l’évolution de la perception du monde, sans bien entendu en négliger la profondeur diachronique.

– La bibliothèque se ferme aux débats d’idées et se cantonne à une fonction strictement prescriptrice, qui de plus émane de la seule autorité fragile des bibliothécaires. Pire, l’étant de façon dictatoriale elle refuse aux auteurs dûment contestés par les « autorités reconnues » le droit à être lus pour que puisse être jugée (par un lecteur curieux) leur éventuelle inanité. Décidément, l’intégrisme est une tentation perpétuelle !

– la bibliothèque prédit son public en excluant par son exclusion documentaire nombre d’amateurs novices avides de rencontres et d’appropriations. Or, comme le souligne Dominique Lahary, « en ce sens, exclure des livres, ce peut être du même coup, et quelles que soient les intentions, exclure des gens ».

En écrivant cela, je ne veux pas affirmer un relativisme mou (‘tout se vaut’), mais construire autour de piliers jugés solides par la communauté scientifique un espace d’idées, de débats, de découvertes, d’hérésies qui, sans prétendre à l’exclusivité ni à l’hétéroclite sur les rayonnages de la bibliothèque, contribueront à forger pour chacun son esprit critique, à exercer son discernement, bref à juger en citoyen responsable : c’est ce dernier qu’il faut servir et encourager, mais pas une collection, idéale ou non.

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3 commentaires »

  1. « Fantasme », « délire », « angoisse », « haine »… Belle manière de dresser un profil psychologique de vos contradicteurs en évitant soigneusement le problème soulevé.
    Qui parle d' »excellenece », de « pureté », de « prescrire ce qui est bon », de « perfection », de « bibliothèque idéale », si ce n’est vous ? Vous vous créez un adversaire sur mesure. Olivier de l’Oeil cynique vous parle de légitmitié. Ne voyez-vous pas la différence ?

    Commentaire par Alex — mercredi 18 mars 2009 @ mercredi 18 mars 2009

  2. Bonjour.

    J’ai beaucoup de difficultés à vous répondre, tant les points d’accord sont intriqués dans une argumentation (la vôtre) contestable et parfois spécieuse. Mais avant tout, comme d’ordinaire, une digression… aimable : lorsque vous évoquez ceux qui « se croient fantasmatiquement légitimés… du fait de leur fonction professionnelle », vous ne parlez pas des bibliothécaires, n’est-ce pas ?; mais des sectateurs du management, employés, entre autres, à la sélection des candidats au salariat ; de ces imbéciles imbus de PNL qui se targuent d’un recrutement objectif. Heureusement, le réel les contredit à chaque fois, sans ruiner leur… fantasme de toute puissance. Hein, rassurez-moi : c’est bien de ceux-là dont il est question ? C’est pas possible autrement. Parce que sinon, je ne vois pas.

    Tout cela est certes aimable mais pas pour autant gratuit. Car en effet, il y a quelque chose que je ne comprends pas dans votre intervention : pourquoi vous complaire dans une description outrée de la situation ? Pourquoi donner dans le psychodrame et parler d »’angoisse », de « soif de pureté », de « fantasme » ? Où avez-vous vu A L’OEUVRE de telles dispositions – je veux dire ailleurs que dans votre imagination ? De mon côté, je ne vois que des collègues soucieux, dans leur travail d’acquéreur, de constituer des collections à la fois socialement utiles et intellectuellement cohérentes (= conformes à la finalité que vous fixez à la bibliothèque, dans votre conclusion) (utilité et cohérence sont les deux critères essentiels d’une collection.) J’ai vraiment du mal à concevoir que votre critique ait quelque chose à voir avec les pratiques effectives, avec le réel. Bref, j’ai l’impression que vous combattez des moulins à vent. Que tout cela est le produit de vos propres fantasmes.

    Parce qu’il y a bien des fantasmes chez Bertrand Calenge, n’est-ce pas ? Exemple : le souci de parvenir à une maîtrise absolue de la gestion d’une bibliothèque – telle que vous l’exposez dans vos ouvrages -, n’est-ce pas là le fantasme technocratique par excellence ? En outre, dans le dévoilement des fantasmes des autres, vous êtes bien partial : en admettant même que vous ayez raison au sujet des fantasmes de « pureté » etc, comment se fait-il que vous ne débusquiez pas de « fantasme » à l’œuvre dans les conceptions opposées et actuelles de la bibliothèque, lieu où l’on trouve tout comme au supermarché, où le client dispose de multiples services ; un phalanstère du divertissement, ou encore un « paradis public » comme maître Jacques a qualifié cette utopie régressive ? S’il faut voir et dénoncer un fantasme, aujourd’hui, c’est bien celui-ci ; parce que le risque présent des bibliothèques n’est pas de tomber dans le giron d’acquéreurs intégristes ; le véritable risque, c’est l’insignifiance.

    Je sais qu’on est sur un blog et qu’on peut difficilement tout dire, tout expliquer dans le détail et la nuance. Mais nombre de vos remarques sont sujettes à caution. Un exemple : la question du jugement d’inanité (et donc l’exclusion qu’il peut entraîner) n’implique pas forcément une disposition « dictatoriale », mais à l’inverse une perception juste du « monde d’aujourd’hui ». Acquérir des ouvrages en psychologie, par exemple, ne peut pas se faire sans prendre en considération l’hégémonie actuelle des théories comportementalistes (dans l’édition, dans l’enseignement, dans le discours ordinaire). Le problème de l’acquéreur n’est donc pas d’équilibrer les acquisitions mais, à l’inverse, de rendre visibles les autres courants de la psychologie, (plus exigeants) et donc de réduire (plus que d’exclure) de manière drastique les auteurs comportementalistes (lesquels, du fait de leur omniprésence dans les médias, n’ont d’ailleurs pas besoin des bibliothèques). Dans ce cas exclure c’est faire preuve d’une vraie sensibilité démocratique.

    Un mot sur la sempiternelle citation de Lahary, « exclure des documents c’est exclure des gens » (d’ailleurs empruntée à Bourdieu – mais expurgée de toute critique sociale). L’idée n’est pas fausse ; elle n’est pas juste non plus – du moins lorsqu’on la transforme en aphorisme. Là encore, il faudrait argumenter. Quant à moi, j’affirme qu’exclure les ouvrages d’astrologie (par exemple), ce n’est pas exclure des gens mais exclure la bêtise. Ceux qui pensent autrement sont des cons.

    Enfin, ce scandale : « la légitimité du bibliothécaire d’aujourd’hui tient à son inscription dans le monde d’aujourd’hui ». Belle définition du conformisme social ! Ou alors, il faudrait étayer l’argument.

    Je clos ma trop longue intervention sur un point capital : vous avez raison lorsque vous parlez d’honnêteté au sujet du travail du bibliothécaire. C’est certes impressionniste, flou, ça frise l’à-peu-près, l’amateurisme, mais en fait tout est là, dans le sérieux et l’exigence morale. Lorsqu’on a cette exigence, a-t-on besoin de formaliser au-delà du raisonnable la politique d’acquisition ?

    Aimable

    Commentaire par aimable — mercredi 18 mars 2009 @ mercredi 18 mars 2009

  3. A Aimable et à Alex : bien vu.
    Enfin, une réponse à cet article :
    http://www.oeil-cynique.org/spip.php?article259

    Commentaire par Tiphaine A. — vendredi 20 mars 2009 @ vendredi 20 mars 2009


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