Bertrand Calenge : carnet de notes

samedi 7 mars 2009

Entre intime et collectif

Filed under: Non classé — bcalenge @ samedi 7 mars 2009
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Il existe un paradoxe, ou plutôt une tension, au cœur de l’activité même des bibliothèques publiques. D’un côté on glose sur l’absolue intimité de la lecture, de la construction de soi et  de l’ « émotion culturelle » (si j’ose dire). De l’autre, on proclame la dimension collective de partage des savoirs que représenterait la nécessité des bibliothèques. Entre l’individuel et le communautaire, un ballet s’esquisse qui nécessite éclaircissement quant aux buts poursuivis et surtout aux services mis en œuvre.

Du côté intime, la lecture d’emprunt ou de consultation sur place (voire l’audition avec des casques ou la réservation de session Internet) a eu – et a toujours ? – la part belle dans les priorités institutionnelles. Certes, on soulignera qu’au cœur même de ces pratiques il existe une sociabilité commune de fréquentation des lieux (et étagères), comme il existe une immersion collective dans les textes, musiques ou images partagés à travers les collections. Mais, ne nous leurrons pas : c’est bien l’usage et la satisfaction individuels qui sont recherchés et servis.

Comment se présentent les ‘nouveaux services’ mis en œuvre aujourd’hui ? En notre époque d’individualisme forcené, il est paradoxal de constater que ce sont les services collectifs ou « sociaux » qui ont le vent en poupe. Des exemples?

  • les conférences, débats, concours, ateliers, bref les activités et manifestations des programmes culturels se multiplient, et rassemblent les gens ;
  • les séances collectives de formation (au numérique notamment, ou à la stratégie de recherche d’information) se développent ;
  • on se préoccupe des outils sociaux qui permettent contribution, critique, débat, voire construction collaborative de contenus ;
  • les espaces collectifs de travail en groupe se développent ;
  • etc.

Bref, même si in fine ce sont toujours des individus qui accroissent leur ‘capital de savoir’, l’organisation des services s’oriente insensiblement vers une approche plus collective qu’elle ne l’était au long des trente dernières années. Et ce qui est remarquable, c’est que ce mouvement flou se revendique de la personnalisation des services ! Comme si les pratiques les plus individuellement closes trouvaient satisfaction par mille autres moyens (dont les connexions domiciliaires à Internet) et que les bibliothèques jouaient davantage sur la dimension culturelle et éducative du lien social (peut-être poussées en cela par une pression collective inquiète justement des exigences sociales de l’individualisme ?)…

L’homme est un animal social. « Je est un nous », disait Norbert Elias. Je crois en cette vérité première. Et je crois qu’au-delà des utilisations évidemment individuelles de la bibliothèque, cette dernière joue prioritairement collectif ! Je me rappelle une explication passionnée de Jean-François Jacques qui, lorsqu’il travaillait à la bibliothèque de Romans, avait promu dans la bibliothèque d’un quartier réputé « difficile » une aide individuelle aux devoirs auprès des enfants avec quelques animateurs : ce service, qui ne touchait évidemment que quelques enfants, avait disait-il modifié le climat de la bibliothèque : même si tous ne pouvaient être aidés, tous savaient qu’ils pouvaient l’être, et les grands frères respectaient le lieu pour le service rendus aux plus jeunes…

Et vous, quelle est votre impression, ou votre conviction ?

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2 commentaires »

  1. Tout à fait d’accord. Je n’opposerais pas personnel et collectif. La construction de la personne ne se fait-elle par appropriation de rapports sociaux -culturels, relationnels… cf les médiations symboliques de Vygotski…? Les recherches plus récentes de la fac d’Aix aussi sur le rôle de l’environnement, du sensoriel dans la construction des connaissances, même les plus abstraites (Cf. Bastien…)…
    Individuel et collectif, temps d’appropriation et d’investigation par les créations en atelier avec des professionnels me semblent indspensables et complémentaires… Travail individuel et travail d’équipe… Articuler l’ascendant (la démarche écomusée) et le descendant (la démarche Malraux) à tous les niveaux… Même ce qui relève de la vie la plus banale – mais toujours sociale et culturelle – d’une bibliothèque est aussi cadre, repère, environnement propice à la construction de connaissances individuelles et collectives. Autant pour les usagers de tous âges que pour les bibliothécaires…
    A condition bien sûr d’ouverture du champ des possibles ; et cette inversion de la censure évoquée par ailleurs, où ne sont offerts que les textes ou sites résultant du filtrage, parait pire que toutes les censures ayant exister à ce jour car il n’y a plus même la conscience ni la mesure de la censure, mais l’enfermement dans un univers artificiel donné comme le réel… Univers plat, clos, stérile. C’est grave pour la citoyenneté (j’avais bien aimé le passage dans un autre carnet où j’ai lu qu’au final l’avis citoyen devait primer sur celui de l’expert), pour les bibliothèques et le service public, cela parait aussi dangereux pour le devenir même de la pensée… Recul de civilisation et terreau de tous les irrationalismes…

    Merci pour vos apports…

    Commentaire par Cimaz Jacqueline — dimanche 8 mars 2009 @ dimanche 8 mars 2009

  2. Bonjour

    « Des lieux (et étagères)… » et des collections partagées, et donc pensées communes. Comme autant de ruisseaux alimentant un même océan. C’est bien une immersion collective. 🙂

    « Mais, ne nous leurrons pas : c’est bien l’usage et la satisfaction individuels qui sont recherchés et servis. »

    Oui, pour une partie.
    J’ai des ados (filles particulièrement) qui s’auto-échangent, s’auto-recommandent des titres qu’elles ont appréciés.

    Les garçons ?
    Ils sont au foot, au judo, ou à la boxe.
    Pas tous, juste une majorité. Je n’ai donc pas accès à leurs auto-recommandations.

    Auto-recommandation, self-service, web 2.0, est-ce de l’individuel ou du communautaire ?

    J’aime bien aussi laisser, en évidence, le chariot rempli de retours. Satisfaction individuelle, dans les emprunts des autres.
    Dans ce qui est lu par les autres. C’est évocateur, je trouve.

    « Je » est un électron qui se croit libre, mais qui est enchâssé dans l’atome dense et serré du « nous » communautaire.

    L’autre exemple, de l’aide aux plus jeunes, est une nouvelle façon de prouver que, plus on s’intéresse aux lecteurs/usagers, plus ils sont respectueux des lieux et du service.

    Un site communautaire qui ne peut être personnalisé sera vite déserté au profit d’un autre qui offre cette possibilité. (Sans doute une question d’investissement. Plus on personnalise, plus on s’approprie, plus on a du mal à abandonner cette somme de temps investi pour autre chose.)

    Et mon impression est la suivante : une communauté apporte toujours plus au niveau des savoirs qu’une recherche individuelle dont le seul destinataire est soi.

    Question d’ancrage de l’information, question de rebonds et d’oppositions ou d’interrogations qui fusent… comme dans une centrifugeuse à brainstorming permanent.
    Tout simplement parce que l’autre est là, avec ses préoccupations personnelles et ses champs d’incompréhension… Incompréhension qui nécessite de creuser plus profond dans ce que nous croyions savoir.

    Une communauté, c’est aussi une « bibliothèque » de ressources humaines. De gens qui savent et qui savent vite, ou qui peuvent vous accompagner pendant longtemps.

    Même au-delà d’une liste blanche.
    Quitte à devenir producteur.
    Ce qui sort d’une bibliothèque est-il blanc ou noir ?

    Bien cordialement
    Bernard Majour

    Commentaire par B. Majour — lundi 9 mars 2009 @ lundi 9 mars 2009


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