Bertrand Calenge : carnet de notes

vendredi 6 mars 2009

… et il faut interdire ce que nous n’autorisons pas ?!

Filed under: Non classé — bcalenge @ vendredi 6 mars 2009
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Mon précédent billet, questionnant une modalité dérivée de la loi Hadopi, affirmait la nécessité pour les bibliothèques de pouvoir librement – et évidemment sagement – « faire leur marché » dans l’univers des savoirs, sans devoir passer par le préalable d’une liste de sources dûment labellées (je résume).

Ce postulat, que je pensais évident, est sournoisement battu en brèche non par des adeptes de Christine Albanel mais par des tenants de ce que j’appellerai faute de mieux l' »élitisme culturel » (?). Un commentaire à mon billet attire l’attention sur un billet du blog « L’œil cynique ». Je ne connaissais pas ce blog – et je ne m’en plains pas, compte tenu du ton de certaines de ses rubriques telle « la France moisie » (si, si !) – mais le billet en question m’a coupé le souffle. L’auteur n’aime pas vraiment Michel Onfray. C’est son droit. Mais il souligne avec satisfaction et ampoules littéraires à la clé :
« Certes, il y a le faire de la critique, du métalangage. Mais le mis à nu dont il est question persévère. Le mis à nu continue de publier à la chaîne. L’indexé par la critique gastrosophe toujours dans « Le Magazine Littéraire ». L’écorché semble insensible à ses écorchures. Alors que faire ? A l’arrogance de l’imposteur dépecé, on peut radicalement s’interposer en travers des voies de diffusion des textes. C’est ce qui vient de se produire ici, à la section « Lettres et Sciences Humaines » de la bibliothèque universitaire : outre le veto sur la production d’Onfray, ses livres (soit 14) viennent d’être retirés du fonds (d’aucuns resteront dans les rangs, qui comprennent de simples préfaces signées de l’hédoniste-libertaire). Seront-ils donnés ? Nullement : pour quelle raison la bêtise devrait-elle être déplacée ? La benne ? La benne. »

Je ne connais pas la bibliothèque dont parle l’auteur. J’ose espérer qu’elle n’existe que dans son imagination. Pourquoi ?

Partons du postulat posé par l’auteur : Michel Onfray est un imposteur. Cet auteur en présente volontiers une démonstration à l’aide de citations d’auteurs connus ou plus confidentiels.

Ceci dit, constate-t-il, les éreintements d’une « petite minorité » ne conduisent pas M. Onfray à cesser de publier, le bougre (au sens originel, je veux dire), et en plus, diable, d’être lu ! (Ça me rappelle l’argument définitif de certains bibliothécaires de lecture publique qui jugent une œuvre à l’aune inverse de son succès public ! La « masse » a toujours tort, c’est bien connu !).
Or, affirme-t-il, M. Onfray se targue d’être hors les circuits de la science académique.
Ergo
, M. Onfray doit être banni des institutions académiques, servant « d’exemple de limite dressée sur le champ démocratique qu’ouvrirait l’idée de faire participer les usagers  aux acquisitions des bibliothèques« .

Ou je me trompe, ou l’auteur mérite sa place dans la longue liste des grands inquisiteurs ! Sa position sera défendue par nombre d’intellectuels ou pseudo-tels. Moi, je me contente de considérer la question d’un point de vue de bibliothécaire. Et voilà les trois questions que je me pose :

1 – Hypothèse : je suis bibliothécaire en bibliothèque universitaire. Les œuvres de tel auteur relèvent-elles du champ de mon public étudiant, enseignant et chercheur (je préfère à ‘du champ de ma discipline’, car il est bien des questions disciplinaires qui font appel à des ressources trans- ou inter-disciplinaires) ?  Si j’ai un doute, je dispose pour trancher, outre des bibliographies ad hoc, des textes portant des analyses ou critiques – positives ou négatives – sur ces œuvres, venant de la part d’auteurs académiques. Et si ces analyses existent, même négatives, j’ai l’OBLIGATION de fournir à l’étude les sources lui permettant de confronter ces critiques à leur source !! J’en rappelais ici l’évidente nécessité pour des textes bien plus sulfureux notamment dans des bibliothèques d’étude !!!!! Si Onfray est critiqué dans les milieux académiques, Onfray a droit de cité au sein des sources à disposition des milieux académiques.

2 – Je suis bibliothécaire, universitaire ou non. Je propose à mes publics une collection de plusieurs centaines de milliers de titres. Parmi ces derniers, j’ai bien sûr veillé à représenter la fine fleur du savoir reconnu. Mais j’ai appris aussi que le savoir nouveau ou renouvelé nait d’idées « hérétiques », pour reprendre l’affirmation fondatrice de Gabriel Naudé, qui mérite d’être cité en deux extraits au moins :
« Il ne faut aussi obmettre tous ceux qui ont innové ou changé quelque chose és sciences, car c’ est proprement flatter l’ esclavage et la foiblesse, de nostre esprit, que de couvrir le peu de connoissance que nous avons de ces autheurs sous le mespris qu’ il en faut faire, à cause qu’ ils se sont opposez aux anciens, et qu’ ils ont doctement examiné ce que les autres avoient coustume de recevoir comme par tradition« …
« ne point negliger toutes les œuvres des principaux heresiarques ou fauteurs de religions nouvelles et differentes de la nostre plus commune et reverée, comme plus juste et veritable« .
Merci Maître Gabriel ! En votre époque qui relevait à peine de la Réforme, Contre-réforme et autres Inquisitions, voilà une saine affirmation qui n’a pas perdu une ride face aux inquisiteurs du XXIè siècle !!!!

3 – Cette expurgation serait un  » exemple de limite dressée sur le champ démocratique qu’ouvrirait l’idée de faire participer les usagers  aux acquisitions des bibliothèques  » ? C’est merveilleux de voir comment certains philosophes dénient le droit au débat… à ceux qui ne partagent pas leurs idées ! Eh, crétin, on ne te (toi bibliothécaire) demande pas d’obéir à tes usagers, mais juste de les écouter… et de réfléchir dans le cadre de tes missions (qui sont d’ailleurs non pas les « tiennes » mais celles de l’institution au sein de laquelle tu opères) !!

Terminons avec la question de la place soi-disant centrale donnée à Michel Onfray par les bibliothèques universitaires, réprouvé sur lequel l’auteur du billet repère… plus de 160 références dans le SUDOC !! … Sur combien de millions de références ? A force de  haïr on ne voit plus que l’objet de sa haine :  par exemple une requête sur Platon frôle les 2 500 références – je n’ai pas compté les exemplaires en localisation…-.
Mais Onfray, c’est grave, docteur ?

Un conseil logique : si vous n’aimez pas une thèse, battez-vous pour la contredire, écrivez articles et bouquins, militez dans les sphères académiques ou autres, etc. Si votre thèse est débattue, elle sera présente dans les bibliothèques (quelques-unes attentives l’auront proposée en amont : il y a nombre de bibliothécaires attentifs et subtils, si si)….

Mais en aucun cas  ne réclamez l’ostracisme des pensées qui vous déplaisent. Farenheit 451, ce n’est pas l’affaire des bibliothécaires

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12 commentaires »

  1. Merci

    Commentaire par tacheau — samedi 7 mars 2009 @ samedi 7 mars 2009

  2. SCD Poitiers ??
    Je dis ça je dis rien…

    Commentaire par Mrs Bean — lundi 9 mars 2009 @ lundi 9 mars 2009

  3. @Calenge.

    L’article en question mérite mieux que votre commentaire. On y lit des choses contestables mais essentielles pour un bibliothécaire. Cela vaudrait vraiment le coup d’en discuter. Mais je pense que la réflexion intempestive de l’auteur ne vous intéresse que dans la mesure où elle vous donne l’occasion de ressasser la doxa du moment. Et d’obtenir à bon compte le satisfecit d’intervenants peu exigeants, tel le nommé Tacheau (si pédant dans le laconisme).

    Aimable

    Commentaire par aimable — mardi 10 mars 2009 @ mardi 10 mars 2009

  4. @aimable : le nommé Tacheau n’est ni pédant (?!?), ni laconique. Il s’est d’ailleurs déjà longuement étendu sur son blog pour essayer de répondre et ouvrir une discussion constructive avec les auteurs de l’Oeil cynique. Sans succès.

    Commentaire par tacheau — vendredi 13 mars 2009 @ vendredi 13 mars 2009

  5. Quatre remarques en passant.

    1. J’attends avec impatience que cette BU procède avec d’autres auteurs comme elle l’a fait avec Onfray. En cherchant bien, y’a sans doute quelques Maffesoli (26 résultats au compteur, mais que fait l’acquéreur en sociologie ?) ou quelques Baudrillard à éjecter d’urgence des rayons de cette BU. Plus exactement: où est la black list des auteurs ni enseigné, ni référencé, ni discuté au sein de cette université ? On la cherche, comme on cherche une charte documentaire. Ce qui, en soit, n’est pas grave: ils ne sont pas les seuls; ils sont peut-être en train de travailler dessus.

    2. Etonnant d’ailleurs, M. Calenge, que vous ne fassiez pas référence à un document aussi central, dans le cas présent, qu’une charte documentaire. Car enfin, s’il y a un texte qui permet justement bien d’effacer des tablettes (informatiques) le sieur Onfray, c’est celui-là, associé à un plan de développement des collections. Après tout, le métier de bib en BU, c’est aussi cela: refuser ce qui n’entre pas dans le cadre universitaire.

    3. Ce cadre universitaire justement, parlons-en. Bien entendu, le héraut de l’intégrité philosophique de cette BU ne jettera rien du tout à la benne. Tout simplement parce qu’il n’en a pas le droit. Il va sagement éditer ses listes, puis attendre calmement le prochain conseil de la doc. Et là, s’il n’a aucune remarque de sa tutelle, il pourra mettre toute cette littérature au pilon (plus exactement, il devrait les remettre au Domaine, mais c’est un autre sujet). Et si un enseignant lui demande de remettre tout cela en rayon, il le fera sans protester, sauf à lui opposer une charte documentaire. Voir point 1.

    4. La tutelle enfin. Ce ne sera pas trop grossir le trait que de dire que les BU, la plupart du temps, les instances universitaires s’en contrefichent. Ce qui fait que ces services sont étonnamment autonomes, si on les compare à d’autres services des universités. Pas beaucoup de DRH qui tiennent des blogs, hein… Une des raisons en est que ces services ne sont pas dirigés par des enseignants.
    Contrairement à d’autres, je pense justement qu’un directeur.trice MdC ou Pr. permettrait peut-être de rendre un peu plus dynamique ces lieux. Après tout, avoir l’équivalent d’un R. Darnton à la tête d’un SCD, l’expérience vaudrait d’être tentée.

    Pour conclure, serais curieux de savoir ce que pensent les différentes tutelles d’une fatwa anti-onfray (ou Maffesoli, je ne suis pas exclusif), ou encore d’une diaporama présentant un SCD comme un équivalent marketing d’une marque de sport. Mais assez de sous-entendu : je suis, personnellement, bien mal à l’aise face à de telles décisions, qui ignorent totalement, au nom du savoir supposé du bibliothécaire (compétence disciplinaire d’un côté, manageriale de l’autre), le véritable boss: l’enseignant-chercheur.

    Commentaire par MxSz — mardi 17 mars 2009 @ mardi 17 mars 2009

  6. […] Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mardi 17 mars 2009 Un précédent billet m’a valu quelques commentaires et surtout discussions personnelles, qui méritent une petite […]

    Ping par Le fantasme de la collection idéale « Bertrand Calenge : carnet de notes — mardi 17 mars 2009 @ mardi 17 mars 2009

  7. @MxSz : à ma connaissance, un seul directeur de BU française qui tient un blog, soit statistiquement zéro… comme les DRH donc ! Pour le diaporama incriminé, il est public et consultable par tous, y compris par la tutelle qui autorise d’ailleurs son directeur de SCD à intervenir sur le marketing en BU, une discipline ni plus, ni moins digne qu’une autre… Quant au parallèle introductif et comparatif entre BU et marques de sport, dommage que les réserves et précautions énoncées dans les diapos suivantes vous aient fait rater le caractère humoristique de la chose. Euh, autrement, Robert Darnton, c’est bien le gars qui est passé à Harvard, Oxford et Princeton ? Allez donc voir s’il n’y a pas un peu de marketing dans ces établissements 😉 Bon, si vous doutez des compétences disciplinaires et manageriales des bibliothécaires, il ne nous(vous) en effet reste pas grand chose…

    Commentaire par tacheau — mercredi 18 mars 2009 @ mercredi 18 mars 2009

  8. Au fait, et à retardement, je signale à MxSz comme à Olivier Tacheau que le Robert Darnton cité par ce dernier n’aligne pas moins d’une trentaine de titres du dit Onfray dans le catalogue des bibliothèques de Harvard qu’il dirige… Apparemment, Robert Darnton a l’esprit moins étroit que nombre des intégristes soucieux du « bien » de tous. Je ne sais pas pourquoi, mais je ressens qu’il tient à mon honneur d’accepter de proposer tout titre que je veux critiquer, ou plutôt – car les budgets sont ce qu’ils sont – de donner à toute pensée déviante voire dérisoire la ‘chance’ d’exister au sein de la bibliothèque, même et surtout si par ailleurs j’encourage des courants convenus ou radicalement critiques de la première.

    Commentaire par bcalenge — lundi 6 avril 2009 @ lundi 6 avril 2009

  9. Je suis d’accord avec vous, pour autant que l’on puisse comparer Harvard à l’université de Poitiers. On peut très bien penser qu’une bibliothèque riche à millions comme celle d’Harvard puissent tout acquérir, et que celle d’une petite université fasse d’autres choix.

    Tout est question de choix politique et financier, me semble-t-il. C’est en tout cas ce que j’ai retenu des cours d’un certain B. Calenge à l’Enssib.

    Commentaire par MxSz — mardi 7 avril 2009 @ mardi 7 avril 2009

  10. @ MxSz — Merci de vous souvenir aussi bien de mes cours ;-)) Mon objectif n’était pas de comparer des moyens évidemment incomparables, mais la question des ressources ne doit pas faire négliger les objectifs d’un établissement. Même la richesse de Harvard doit se confronter à son exigence de qualité revendiquée. Ce n’est pas parce qu’on a de l’argent qu’on achète n’importe quoi (ou alors seuls les pauvres ont les moyens d’être sages) : ce qui est intéressant ici tient dans la conception ouverte du dialogue et de la réflexion que permet dans les collections de Harvard la présence de quelques titres … qui pourront ainsi être officiellement débattus voire combattus !

    Qu’on n’ait pas les moyens d’offrir tous les titres susceptibles de faire débat, d’aider étudiants et enseignants à arpenter, approfondir ou construire tous les chemins possibles, je le conçois aisément. Qu’on affirme le débat clos avant qu’il ait pu avoir lieu, et qu’on déclare indignes certaines assertions dans leur essence, relève d’un impératif intégriste qui n’a rien à voir avec les moyens disponibles. Sincèrement, je crois que les contempteurs dont je parlais ici procéderaient aux mêmes excommunications avec des moyens d’acquisition cent fois supérieurs…

    Fondamentalement, c’est une question de métier (en l’occurrence celui de bibliothécaire). Sommes-nous acteurs de la Vérité, ou acteurs des conditions d’élaboration d’un savoir ?

    Commentaire par bcalenge — mardi 7 avril 2009 @ mardi 7 avril 2009

  11. … et bien coller ce que nous autorisons.

    Commentaire par bernat — mercredi 8 avril 2009 @ mercredi 8 avril 2009

  12. […] bien des conflits et des angoisses ! On connaissait l’existence d’une censure conduite par respect du savoir établi ou pour le bien des citoyens. Cette fois-ci, on aborde la collection sous l’angle du […]

    Ping par Eliminer René Dumont ? retour sur le désherbage « Bertrand Calenge : carnet de notes — dimanche 20 septembre 2009 @ dimanche 20 septembre 2009


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