Bertrand Calenge : carnet de notes

mercredi 21 janvier 2009

Hommage au public inconnu : Publics par destination ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ mercredi 21 janvier 2009
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Un très intéressant commentaire adressé par un collègue clermontois via un courriel (il estimait son commentaire trop long pour « encombrer » mon blog, – ce texte ne l’aurait pas encombré, au contraire) souligne la dure réalité de l’organisation et de la destination des services dans l’hommage  que je rendais à l’usager inconnu. Avec son accord, vous en retrouverez la teneur, enfin publiée en commentaire du dit billet. Comme je suis le maître de ce blog (hé hé !!), je pense que sa réflexion mérite de poursuivre notre réflexion (ou pour l’instant la mienne)…

Notre collègue met le doigt sur diverses incompatibilités, celle des lieux, celle des flux, celle enfin posées par les tutelles. Dans mon précédent billet, sans doute mû par une passion angéliste, j’avais pris l’exemple d’une bibliothèque municipale largement ouverte à la population par destination. Il est vrai qu’une telle bibliothèque dispose d’une plasticité inouïe : offerte aussi bien aux étudiants qu’aux amateurs, aux flâneurs qu’aux assidus, aux demandeurs d’emploi, étudiants, mères de famille, adolescents turbulents, papis assagis, curieux, …, elle ne peut formuler ses missions – et même ses objectifs – qu’en termes très ambitieux et surtout non exclusifs. Les heurts entre ces divers publics, ou plutôt entre leurs divers besoins et usages, n’en sont pas pour autant faciles à gérer et faire cohabiter, mais au moins le fondement de leur légitimité simultanée peut toujours être affirmée.

La situation de la bibliothèque destinée à un public précis pour un projet précis est vraiment différente : mise à disposition des ingénieurs d’une entreprise, elle doit intégrer dans les pratiques admises celles normalement acceptées par l’univers d’efficacité et d’efficience en vigueur dans l’entreprise ; offerte aux membres d’une université, elle doit conformer ces usages aux objectifs de cette dernière : formation de l’esprit critique, avancement de la recherche, etc. Ce sont là barrières infrangibles, relevant de la fonction même de la communauté au sein de laquelle fonctionne la bibliothèque.

Dans son commentaire, le collègue met le doigt en particulier sur deux questions : la confusion d’objectifs distincts dans une même institution, et la gestion des flux et des cohabitations. On commencera par le second.

La gestion des flux et cohabitations n’est pas que logistique. Elle est aussi pour les divers publics capacité des uns à supporter les pratiques des autres. Au début des années 1990, les chercheurs habitués de la BN s’insurgeaient devant l’ouverture promise, au sein de la future BnF, de ‘leurs’ espaces – et privilèges ? – à de vulgaires pékins (voire à des bébés qui, à en croire Leroy-Ladurie, allaient renverser leurs biberons sur des incunables !!!). On a conclu le débat par la dissociation entre un rez-de-jardin réservé aux personnes habilitées, et un haut-de-jardin ouvert de façon tolérante. Est-ce une réussite ou un échec ? Je n’en sais rien. Toujours est-il que les ségrégationnistes – et je pèse mes mots – ont gagné sur ce dossier.
Cette logique de cloisonnement est toujours à l’œuvre dans nombre de bibliothèques. La générale distinction entre espaces publics enfants et adultes se fonde sur des distinctions pas aussi évidentes qu’on pourrait le croire : la prise en compte malaisée des adolescents y reflète bien l’indécision des attitudes sociales, comme les arguments d’ergonomie de mobilier ou de niveau des lectures masquent également des schémas répulsifs de comportements dissociés (dans les deux sens : les secteurs adultes accueillent difficilement les habitudes enfantines, comme les sections enfants réagissent négativement aux envahissements de leurs espaces par des adultes studieux en quête de places de lecture).

Dans une bibliothèque publique, les bibliothécaires se trouvent toujours à devoir associer des flux de publics distincts et d’usages différents :
– entre différents espaces au sein d’un même établissement ou réseau ; on construit avec les publics une adéquation entre un  lieu spécifique et un cocktail particulier d’usages : la salle dévolue au patrimoine associe sa destination à certains usages, comme celle dévolue aux ateliers numériques à d’autres ; la petite bibliothèque de quartier construit un réseau de sociabilités autre que celui de la grande bibliothèque centrale. C’est un fait…
– entre différents temps au coeur du même espace. Un seul exemple suffira : entré dans une bibliothèque de quartier un jour à 15h, j’y ai trouvé nombre de personnes mûres voire âgées plongées dans les journaux et revues, et livres. Le temps passe, et soudain, aux alentours des 16h30, je vois la plupart de mes lecteurs qui plier son journal, refermer son livre, et se diriger vers la sortie. On fermerait ? Oh que non ! dans le quart d’heure qui suivait arrivaient les élèves et collégiens en sortie d’école qui, tout joyeux, emplissaient l’espace. Cette séparation des publics présente deux caractéristiques : ils partagent un  même service sur des plages différentes (comme la piscine ou le terrain de sport), et le partage s’effectue de leur propre chef.

Notre merveilleuse ambition de partage harmonieux de la connaissance passe, il faut l’accepter, par ces subtils aménagements du rêve avec une réalité plus sectaire moins tolérante qu’on pourrait la vouloir…
Nous n’organisons pas tant l’échange harmonieux que nous essayons de ménager l’espace de leur rencontre pacifiée ou au moins tolérable par les différents publics eux-mêmes.

Compte tenu de cette organisation acrobatique à visée universaliste des bibliothèques publiques, on en vient à imaginer qu’elle peut servir toutes les spécialisations d’usage. Après tout, les étudiants des publics comme les autres, non ? On a ainsi inventé les bibliothèques publiques ET universitaires, comme celles de Clermont-Ferrand ou Valence. Sauf que…

Les bibliothèques publiques s’adressent en effet aux individus d’une collectivité (travailleurs, enfants, mais aussi étudiants, chercheurs, techniciens, etc.), mais… dans le contexte précis de cette collectivité communale. Celui-ci concerne plus la synthèse des besoins du « vivre ensemble » que mille projets spécifiques exigeant chacun des moyens spécifiques pour atteindre leurs buts. Qui va demander à une bibliothèque publique de fournir tous les documents et services utiles à une entreprise de pointe ?
En outre, chaque projet collectif structuré construit sa propre organisation d’information utile. Une entreprise génère sa structure de documentation selon ses objectifs. Et l’entreprise universitaire construit, selon ses propres critères et objectifs, ses structures de formation, ressources, réseaux, etc., utiles à la réalisation de son objet.

Vouloir que la bibliothèque municipale assume les fonctions d’une bibliothèque universitaire, c’est soumettre ses moyens à des formes d’organisation qui ne sont pas nécessairement celles qui conviennent à des demandeurs d’emploi, des retraités ou des amateurs d’éclectisme. Comme le souligne le collègue clermontois, cela suppose une gestion des espaces qui, peu ou prou, conduit à différencier les publics en fonction de leurs usages.

Accueillir tous les publics, ce n’est pas se transformer en établissement multi-spécialisé. Si sans doute une bibliothèque municipale peut apparaitre parfois comme une bibliothèque étudiante, cela n’en fait pas nécessairement une bibliothèque universitaire… Une étude du public étudiant de la BPI montre bien les subtilités de cette distinction.

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