Bertrand Calenge : carnet de notes

dimanche 11 janvier 2009

Hommage à l’usager inconnu

Filed under: Non classé — bcalenge @ dimanche 11 janvier 2009
Tags:

Pendant la semaine qui sépare Noël du Jour de l’an, la bibliothèque était bondée. Étonnant, non ? En fait, la fermeture hivernale de nombreuses bibliothèques universitaires, à quelques semaines des partiels, expliquait en grande partie cette affluence. Une collègue m’a glissé : « Bon, ils ne s’intéressent pas du tout à nos collections, mais ça fait du monde, et puis ils sont calmes et discrets… ». Au mieux des améliorateurs de statistiques, mais pas des usagers ? Et si on revenait sur ces utilisateurs discrets et méconnus qui ne dérangent pas les étagères, ne font pas la queue au prêt, ne demandent ni photocopie ni prêt entre bibliothèques, ne griffonnent pas les documents voire ne les volent pas, bref ne se préoccupent que modérément ou pas du tout des collections ?

Premier constat : ils sont nombreux, très nombreux, et ce nombre va croissant. On y trouve en vrac :

  • déjà ces élèves ou étudiants qui viennent trouver siège, table, calme, ambiance studieuse, pour réviser leurs fiches de cours, rédiger leurs travaux, seuls ou parfois en petits groupes ;
  • les consulteurs d’Internet, surfeurs plus ou moins passagers, plus ou moins discrets, qui parcourent les jeux, gloussent devant les pages people, font des recherchent approfondies, consultent leur messagerie, osent un regard plus ou moins furtif sur une page porno…;
  • le badaud qui, entre deux courses, vient se réchauffer au café installé en rez-de-chaussée de la bibliothèque (j’y ai même rencontrés deux collègues d’une autre ville, déjeunant là rapidement en attendant leur train) ;
  • le passionné d’événements culturels ou le visiteur de passage qui, par curiosité, flâne devant une exposition ou examine scrupuleusement chaque cartel l’un après l’autre ;
  • les bandes d’amis, ou les amoureux, qui trouvent à la bibliothèque un cadre agréable, discret et gratuit à leur rendez-vous ;
  • le clochard qui a décidé de venir dormir en se réchauffant un peu ;
  • ceux qui – un comble – ont amené leur propre livre pour venir le lire tranquillement dans une chauffeuse ;

Tous ceux-là co-existent avec les utilisateurs directs des collections (consulteurs, emprunteurs) et les internautes qui ont pris rendez-vous à l’espace numérique pour un atelier ou une autoformation (lesquels ne bnégligent d’ailleurs pas toutes les pratiques énumérées…).
Mais nous ne les connaissons pas ou peu, ils sont trop fugitifs… Une étude avait tenté de les cerner ( « Les bibliothèques municipales et leurs publics : Pratiques ordinaire de la culture », BPI, 2001) : ces ‘UNIB’ (Usagers non-inscrits des bibliothèques) étaient d’anciens inscrits, des visiteurs refusant l’inscription, des passagers, parfois des fidèles… Claude Poissenot soulignait que le nombre de leurs visites était moindre, en masse, que celle des inscrits, mais il relevait également que la durée de leur séjour était en moyenne plus long. Toujours est-il qu’à l’échelle d’une population entière, une enquête de la BM de Lyon montrait en 2003, puis en 2006, que le nombre de personnes (15 ans et plus) entrées au cours des six derniers mois au moins une fois dans une bibliothèque de la ville sans y être inscrites, était deux fois supérieur au nombre des personnes décomptées comme inscrites…

Je ne veux pas ici me livrer à une bataille de chiffres, mais m’interroger sur le statut des visiteurs qui ne sont pas directement consommateurs des collections. Quelle « légitimité » accorder à leur présence ?
– Les spectateurs (parfois acteurs) des animations ne sont pas ignorés : on les compte, on sollicite leur opinion. D’aucuns (dont moi-même) pensent d’ailleurs que leur ‘consommation culturelle’ est une forme d’appropriation des savoirs proposés par la bibliothèque…
– Les internautes son eux aussi décomptés (sessions, réservations, etc.), et leur consommation de ressources électroniques, même sur le web généraliste, est de plus en plus considérée comme une forme d’appropriation de l’information ; et si cela se fait à la bibliothèque, tant mieux ! Les bibliothèques américaines s’enorgueillissent de voir des communautés entières envahir leurs espaces pour y consulter Internet…
– Les espaces numériques sont de plus en plus construits comme des lieux – et des services – où il est proposé une facilitation de la population à l’usage des outils numériques d’appropriation de l’information. Ce faisant, on évalue précisément leur usage, et l’activité qu’ils développent apparait de plus en plus comme la version contemporaine de la « formation des usagers » maintenant essentiellement tournée vers la maîtrise de cet univers…
Tous ceux-là, on peut les compter !! De plus à chaque fois – évolution intéressante dans les pratiques de notre métier -, on ne se cantonne plus à l’usage des collections matérielles, mais on vérifie le rapport des usagers à l’information, au savoir.

Restent les autres : les occupants du lieu sans autre objectif que le lieu, son confort, la présence discrète ou non des autres, l’ombre des collections. Ne pas lire un titre des collections, ne pas avoir recours à un agent de la bibliothèque, ne pas admirer l’animation proposée, …, bref ne vaquer qu’à ses propres affaires, solitaire ou avec d’autres, est-ce un dommage collatéral dans ce lieu public qu’est la bibliothèque ?
Ou bien n’est-ce pas la manifestation de la familiarité de cette dernière avec leurs points de repères rassurants ? La certitude du calme, de la place laissée à chacun, sans sollicitation importune, sans règle autre que celle de la tolérance et de l’absence de gêne réciproque (sans oublier l’ambiance studieuse laissant libre cours à ses propres travaux) ?
Bref, cette présence presque incongrue n’est-elle pas à bénir, comme signe de la réussite d’une institution à réaliser l’accomplissement – certes localisé et toujours fragile – du lien social, son objectif majeur ?

Qu’en pensez-vous ?

Publicités

21 commentaires »

  1. Bonjour ou Bonsoir

    « Légitimité »

    Comme si emprunter, ou s’inscrire, représentait une légitimité (obligatoire ?) pour être considéré par les bibliothécaires.

    Voyons voir donc ce qui pourrait se cacher derrière la « légitimité » afin d’expliquer la présence en bibliothèque de ces usagers « illégitimes » (?).

    > * déjà ces élèves ou étudiants qui viennent trouver siège, table, calme, ambiance studieuse, pour réviser leurs fiches de cours, rédiger leurs travaux, seuls ou parfois en petits groupes ;

    Calme, table large, siège confortable… possibilité de se réunir à plusieurs.

    Sans avoir à consommer.
    Ouvert lorsque les écoles sont fermées ???

    Existe-t-il un autre endroit en ville qui permet ce genre d’activité ?

    En entreprise, peut-être, en salle de réunion. Mais pour le reste de la population ?
    Et surtout pour les jeunes.

    Soit ! il y a les bistrots, bruyants, avec des tables ridicules.
    Une bibliothèque, c’est quand même mieux pour se concentrer.

    > * les consulteurs d’Internet, surfeurs plus ou moins passagers, plus ou moins discrets, qui parcourent les jeux, gloussent devant les pages people, font des recherchent approfondies, consultent leur messagerie, osent un regard plus ou moins furtif sur une page porno…;

    Je ne considère pas les consulteurs d’Internet comme des non lecteurs.
    Autre medium, mais utilisation identique de l’information que celle du livre. Même si elle revêt un tour plus personnel dans les messageries.

    Et qui est amusant, c’est qu’effectivement, en bibliothèque on peut glousser devant un livre ou un ordinateur… sans avoir besoin de se cacher.

    > * le badaud qui, entre deux courses, vient se réchauffer au café installé en rez-de-chaussée de la bibliothèque (j’y ai même rencontrés deux collègues d’une autre ville, déjeunant là rapidement en attendant leur train) ;

    Ces deux collègues pourraient dire la même chose : il est venu se réchauffer au café 🙂

    Et là, avec ce café, on peut concevoir que l’extension de l’activité bibliothèque à un café-restaurant (avec livres ? Journaux ?) apporte un afflux supplémentaire d’usagers visiteurs.

    On notera quand même deux points intéressants (surtout en cette saison)
    Se réchauffer le corps, comme l’estomac… avant de se nourrir l’esprit ?

    > * le passionné d’événements culturels ou le visiteur de passage qui, par curiosité, flâne devant une exposition ou examine scrupuleusement chaque cartel l’un après l’autre ;

    Là aussi, on utilise le service bibliothèque dans ce qu’elle offre.
    Une exposition fait partie, à l’égal d’Internet, des collections de la bibliothèque.

    Son format ne permet pas l’emprunt, ou alors cette fonctionnalité n’a pas été étudiée.

    Si la bibliothèque offre aussi des concerts/films/débats en auditorium, ça tient du même principe.

    > * les bandes d’amis, ou les amoureux, qui trouvent à la bibliothèque un cadre agréable, discret et gratuit à leur rendez-vous ;

    Cadre agréable, discret, gratuit

    > * le clochard qui a décidé de venir dormir en se réchauffant un peu ;

    Peut-être parce qu’il ne sera pas chassé par un « uniforme ».
    Peut-être aussi, parce que ne disposant pas d’adresse fixe, il ne peut pas emprunter.

    Mais quand on dort dans un lieu, c’est que ce lieu inspire confiance.
    Et j’en ai vu des dormeurs en bibliothèque… Moi-même, parfois, je n’ai pas échappé à une petite pause « digestive » en bibliothèque sur le coup de deux-trois heures de l’après-midi, surtout en été.

    > * ceux qui – un comble – ont amené leur propre livre pour venir le lire tranquillement dans une chauffeuse ;

    Je ne vois pas en quoi il s’agirait d’un comble. Quoi de plus normal que de lire un livre dans une bibliothèque ?
    Même le sien.

    Car ce n’est pas la même chose que de lire dans un endroit tranquille ou dans un train bondé, dans l’espace limité de son appartement ou dans la complicité de dizaines de lecteurs qui partagent la même activité.

    Ce n’est plus une activité solitaire, mais une complicité collective.

    Et s’il existe un autre lieu qui offre toutes ces potentialités, il porte un nom : bibliothèque.

    Dans tous les cas, je pense qu’il ne faut pas confondre usager et consommateur (client payant/inscrit ?).

    La bibliothèque offre autre chose que des collections (froides), des expositions (froides) ou des animations (plus chaudes) : elle offre un lieu où l’on est bien.

    Elle offre un lieu où l’on est respecté ! où il fait propre et où l’accueil est positif.
    En toute quiétude.

    Avec deux tiers d’usagers non inscrits, je peux supputer que l’accueil à Lyon est très bon… à moins que le café-restaurant de la bibliothèque ne soit excellent et qu’il ne mérite une ou deux étoiles dans les guides gastronomiques. 🙂

    Est-ce inquiétant pour les collections, expositions, etc. ?
    Pour leur qualité qui n’arrive pas à attirer plus avant deux tiers d’usagers ?

    Je ne pense pas.
    D’abord, il y a les étudiants, et leur temps de lecture est compté. Il y a ceux qui apportent leur propre livre, et tous ceux qui viennent pour le cadre…

    Sans compter qu’ils sont « fugitifs » et que leur consultation sur place ne doit pas pouvoir être quantifiée.

    Pour avoir lu le règlement et les tarifs appliqués à la BML, je dirais que ça
    [b] »Attention ! Indemnité de retard : 0,15 € par document et par jour de retard. » [/b], ça me rendrait riche !

    Mais je perdrais au moins un tiers de mes lecteurs inscrits.

    10 documents en retard de huit jours (ouvrés ?) = 12 euros. Le prix de l’abonnement « Lire ».

    Déjà, quand je réclamais 1 euro pour compenser la lettre de « retard », je perdais le lecteur à la deuxième fois, alors j’imagine qu’à 12 euros, beaucoup doivent hésiter à s’inscrire (surtout lorsque leurs finances sont limitées, comme peuvent l’être celles des étudiants)… doublé d’un effet « coupable » devant les autres usagers, très infantilisant.

    Depuis, je pars du principe qu’un bon livre est un livre lu.
    Tant pis pour le retard. Si personne d’autre ne souhaite lire ce livre je ne vais pas m’offusquer d’un livre en prêt.
    Et au bout d’un mois et trois semaines (de prêt normal), je propose de prolonger les documents… parce que le lecteur perd une partie de son abonnement. Ou qu’il a oublié.

    A chaque lecteur son temps de lecture.

    Ainsi, je suis pleinement à l’accueil, sans gestion de conflit à un euro.

    Bien cordialement
    B. Majour

    Commentaire par B. Majour — lundi 12 janvier 2009 @ lundi 12 janvier 2009

  2. Quelle “légitimité” accorder à la présence des visiteurs qui ne sont pas directement des lecteurs (« consommateurs des collections », c’est long et c’est moche) ?

    A mon sens, leur présence est « légitime » en fonction des usages qu’ils font de la bibliothèque. Les usages légitimes étant ceux qui correspondent aux missions de la bibliothèque.

    J’aurais tendance à ajouter tous les usages qui ne nuisent en rien à ses missions, l’exemple le plus simple étant celui du «clochard qui a décidé de venir dormir en se réchauffant un peu».

    Commentaire par antmeyl — lundi 12 janvier 2009 @ lundi 12 janvier 2009

  3. @ Bernard Majour,
    Visiblement, j’aurais du employer plus de smileys : j’avais pensé que les seuls guillemets à « légitimité » montraient ma distance par rapport à ce terme et mon affection pour tous ces usagers qui ne sont anonymes que parce qu’ils n’entrent pas dans les canons des références bibliothécaires (et/ou parce qu’ils ne génèrent qu’un moindre investissement en service ?).

    @ Antmeyl,
    Associer les termes légitimité et missions me parait hardi, non sur le principe mais par ce que cette association recouvre : que sont les missions des bibliothèques ?

    – Permettre à chacun de s’approprier l’information la plus large possible, si j’en crois L’Unesco. La question est de savoir par quels biais passe l' »appropriation de l’information » (je préfère « développement de la connaissance »); la bibliothèque, naturellement égocentrée, pense à l’usage de ses collections et à ses produits (programmes culturels, ateliers de formation, services de questions-réponses en ligne, voire mise à disposition de postes Internet…), mais ne faudrait-il pas se placer aussi du point de vue du visiteur ? Travailler sur ses examens, c’est aussi progresser en connaissance, même si les seules ressources utilisées sont la table, la chaise, le chauffage… et l’ambiance.

    – on peut également supposer que la bibliothèque, dans sa dimension territorialisée, doit assurer un lien social harmonieux. Dans ce cas, la présence simultanée de l’emprunteur rapide, de l’étudiant plongé dans ses devoirs et du clochard somnolant (et non chacun d’entre eux pris isolément) me parait être un gage de « légitimité ».

    Il faut se méfier du terme de légitimité, et lui préférer l’analyse de l’illégitimité. Or un usage illégitime est au sens propre inadmissible. Le reste ne correspond peut-être pas aux objectifs majeurs de l’institution, mais n’en demeure pas moins largement acceptable.
    Quels sont les usages illégitimes ? Voilà un joli débat !!

    Commentaire par bcalenge — lundi 12 janvier 2009 @ lundi 12 janvier 2009

  4. Oui, je souscris la médiathèque : lieu de liens multiples entre des savoirs construits en train de se construire, lien entre le lien social et le lien culturel : mélange des deux et association de tous et de chacun dans sa propre expression et liberté : symbole d’une « vraie » démocratie ( 😉 )
    Quand le sdf (qui n’a sa place nulle part) viendra dans les médiathèques, alors là oui il y aura réelle réussite à recréer du lien social et culturel où celui-ci se dérobe…

    Commentaire par Véronique — mardi 13 janvier 2009 @ mardi 13 janvier 2009

  5. @BCalenge :
    Le questionnement sur les périmètres respectifs des usages légitimes, des usages illégitimes et sur la zone mouvante des usages acceptables qui les sépare ne peut s’exonérer d’une réflexion sur les missions. Ce sont elles qui fondent la légitimité d’un usage. C’est une réflexion hardie. C’est également une réflexion nécessaire qui doit continuer.

    On peut effectivement aborder cette question à partir des usages illégitimes, au premier rang desquels les usages illégaux. Reste à définir ceux que nous jugeons illégitimes sans qu’ils soient pour autant illégaux. On ne se retrouve pas beaucoup plus avancés qu’en commençant par les usages légitimes puisque le questionnement porte sur les usages acceptables.

    En outre, on se retrouve au final avec ce que l’on refuse d’un côté et ce que l’on accepte de l’autre, sans pour autant distinguer clairement ce qui correspond « aux objectifs majeurs de l’institution », que l’on doit promouvoir, de ce qui « ne correspond peut-être pas aux objectifs majeurs de l’institution, mais n’en demeure pas moins largement acceptable » et qu’on laisse simplement faire. Il me semble plus utile d’aborder la question franchement : quels sont les usages que nous promouvons (quelles sont nos missions)? Quels sont ceux que nous refusons absolument.

    Entre les deux nous devons nous interroger en permanence sur les usages acceptables parce que ce sont nos usagers qui sont à leur initiative, parce qu’ils sont le produit de leurs désirs ou de leurs besoins, et qu’à ce titre, ils peuvent devenir des usages que nous promouvons.

    Je l’ai écris plus haut : pour moi, sont acceptables les usages qui n’entravent pas les usages légitimes. L’utilisation de la bibliothèque municipale comme salle de travail par les étudiants en est un bon exemple. L’utilisation de la BU par les étudiants comme un lieu culturel (et pas seulement d’étude et de recherche) en est en autre.

    Ces questions tournent souvent autour de l’usage de la bibliothèque en tant que lieu : j’ai lu quelque part que c’est le thème du prochain congrès de l’ABF. Ca serait bien.

    Commentaire par antmeyl — mardi 13 janvier 2009 @ mardi 13 janvier 2009

  6. Je pense que tous ces usages sont bienvenus, sauf si les « passants » se gênent, sauf si les missions de la bibliothèque sont pénalisées -trop de monde peut décourager le chercheur, le lecteur ou le consultant multimédia, ceux qui utilisent le lieu pour ce qu’il offre de bien indentfiable (collections classées, médiation, etc).
    Que la bibliothèque soit un lieu social, c’est une nouvelle de santé, qu’elle devienne hall de gare serait assez inquiétant; mais le livre a si longtemps fait peur, si longtemps été un mythe … que voir cette appropriation du lieu des livres par ceux qui découvrent que d’autres supports existent là, que des gens bienveillants peuvent conseiller mais sans être intrusifs et qu’on peut y cohabiter sans être obligé de lire…alors là, moi j’appelle cela une réussite. A observer, pour qu’il n’y ait pas dérive, certes, mais une réussité!
    Lieu social qui crée du lien social, où les codes de comportement sont posés et respectueux…c’est pas mal, comme programme…
    La culture, ce n’est pas que le ‘cultivé’, on le sait bien. La culture, c’est le vivre-ensemble (pour parler comme du temps des pus de quarante ans!). C’est la structure, ce qui fait des individus une communauté. (Bon, c’est une prolongation du débat, je m’arrête avant de faire lourd).

    Commentaire par joëlle — mardi 13 janvier 2009 @ mardi 13 janvier 2009

  7. @Joëlle.

    « La culture, ce n’est pas que le ‘cultivé’, on le sait bien. »

    Vous confondez deux approches de la culture : la dimension anthropologique (les manières d’être, de penser, les pratiques de sociabilité etc.) et la dimension intellectuelle (les « produits » de l’imagination créatrice).

    Ce qu' »on sait bien », en bibliothèque, ce sont la visée et le résultat de cette confusion : « l’éclipse du savoir » (titre d’un excellent petit ouvrage), l’amalgame navrant entre exigence et élitisme, voire la criminalisation de la « culture légitime » (en fait, de la pensée). (Il drôle et édifiant le succès de cette expression de Bourdieu, employée comme une arme fatale par des gens qui ne l’ont jamais lu.)

    Il y a une centaine d’années, ceux qui ambitionnaient de refonder le lien social sur la base des valeurs et des pratiques de la sociabilité ouvrière n’en prônaient pas moins la « culture de soi-même ». Un bel exemple de discernement entre culture 1 et culture 2 par des gens qui ne sacrifiaient pas l’une à l’autre.

    Aimable

    Commentaire par Aimable — mardi 13 janvier 2009 @ mardi 13 janvier 2009

  8. Oui, les bibliothèques ne sont pas que des collections…sur « Les bibliothèques américaines s’enorgueillissent de voir des communautés entières envahir leurs espaces pour y consulter Internet… », lire l’article « Libraries connect communities » paru dans American Libraries de sept 08 où l’on apprend la demande continue et soutenue des usagers pour une aide à l’utilisation des ordinateurs et de l’internet
    http://site.ebrary.com/lib/ala/document/display.jsp?docID=10241497&page=1
    Ce qui coincide avec les résultats du récent rapport que vous citez indirectement « Libraries Connect Communities: Public Library Funding & Technology Access Study 2006-2007 » qui en premier résultat rappelle que 73% des bib. sont les seuls lieux d’accès gratuit à Internet pour le public qu’elles desservent « Almost 73 percent of libraries report they are the only source of free access to computers and the Internet in their communities » et recommande d’obtenir des financements perennes pour la formation et le recrutement de professionnels qui pourront accueillir, guider et orienter ce public (qui souvent n’utilise pas les collections)

    Commentaire par Cécile — mardi 13 janvier 2009 @ mardi 13 janvier 2009

  9. Bonjour

    Oui, j’ai bien lu le sourire sous « légitimité », et les exemples montrent l’affection. 🙂

    Reste que ça me pose une vraie question.

    La « légitimité » est à double sens. L’usager non utilisateur est-il « légitime » ou « légitimé », mais aussi le bibliothécaire est-il « légitime » ou même « légitimé » par ce public non demandeur ?

    « Légitimé » pour le bibliothécaire (sa tutelle ?) parce que la présence de l’usager est quantifiable dans des approches « légitimes », ou parce que ces approches peuvent être évaluées ?

    Cela devient « légitime » lorsqu’on fait du chiffre ! Mais pas en dehors ?

    Voilà qui m’interpelle. 🙂

    Nous, bibliothécaires, ne pouvons pas compter, alors l’utilisation du lieu relève de l’illégitime.
    Les gens ne consomment pas, alors leur présence (hors chiffre de fréquentation) devient « illégitime ».

    Pourtant, il y a une chose qu’un lieu ne peut pas apporter, une chose que l’on ne peut pas facilement quantifier et même que l’on ne peut pas quantifier de manière « rentable » : c’est l’accueil.

    Cet accueil qui ne rentre dans aucune statistique, mais qui se retrouve partout.

    Accueil humain, accueil du lieu (que ce soit dans sa façade, dans son aménagement, ou dans sa propreté – et que les équipes d’entretien soient ici remerciées pour cette inestimable contribution à l’accueil), accueil des guides du lecteur, des tarifs, des programmes d’animation… et des sites.

    Accueil dont la « légitimité » résonne à travers la ville et au-delà. Même si les gens (et nos tutelles) ne viennent pas assister ou même fréquenter nos structures, ils écoutent cet accueil que nous donnons à la population.

    Rien que le mot ‘bibliothèque’ contient un accueil et une « légitimité » qui dépasse la notion de collection, de simple consommation de la culture.

    A la bibliothèque, je peux être là pour ne rien faire (même dormir) sans qu’on me demande quoi que ce soit, sans qu’on interprète ma venue comme une « demande » pour quelque chose et sans que l’on me classe dans une petite case ou dans une autre (ici, je pense à l’église, à la mosquée, ou à tout autre lieu de culte… où règne le calme ! Un calme parfois/souvent bienvenu d’après ce que j’ai entendu dans certaines bibliothèques de grandes villes.)

    Rien que ce calme, ce calme tranquille, pourrait légitimer un lieu comme la bibliothèque.

    Or ce n’est pas quantifiable, parce que nos enquêtes de bibliothécaires se focalisent sur autre chose : les collections, les facilités d’accès, la signalétique, etc.
    Sans chercher à creuser le « pourquoi » les gens viennent à la bibliothèque pour avoir d’autres pratiques que celles « légitimes » que ‘nous’ avons décrétées.

    Et là, j’ai un peu peur que l’invasion de l’Internet en bibliothèque viennent casser ce qui fait le lien social de la bibliothèque… ce rare endroit en ville, où il est possible de se réunir autour d’une grande table, en face à face… sans obstacle entre les gens.

    Ce qui m’interpelle aussi dans la « légitimité », c’est celle du bibliothécaire.

    Car qui permet ces différents usages « légitimes », si ce n’est le bibliothécaire.
    On pourrait fort bien préciser au clochard que dormir n’est pas permis en bibliothèque, que se bécoter ne l’est pas plus (même dans les endroits discrets), que lire son propre livre est toléré, que… le bibliothécaire définit le « légitime » et « l’illégitime » dans sa bibliothèque. Même si ce n’est pas écrit dans le règlement intérieur.

    Et peut-être qu’en définissant ou en ne définissant pas ces variables, il est dans le cadre de sa mission d’accueil pour l’accès à la culture. Comme il peut trouver légitime une dégustation de produits basques, à l’intérieur de la bibliothèque, dans le cadre d’une découverte culturelle alors qu’il étiquettera les dégustations sauvages comme « illégitimes ».

    Est-il totalement libre de sa « légitimité », n’y a-t-il pas un accord tacite de la population dans ce qui est légitime ou illégitime en bibliothèque ?

    Là non plus, ce n’est pas quantifiable facilement… et ce peut-être différent suivant les lieux et les régions, suivant les saisons : en bord de mer, en été, les tenues vestimentaires peuvent être plus aérées que dans une bibliothèque de grande ville. Comme le fait d’éclater de rire devant une BD, ou de la lire couchée sur la moquette.

    Chaque bibliothécaire définit son « légitime » et son « illégitime » en fonction des circonstances, de ce qu’il croit être bon ou pas pour sa structure, et de l’intérêt du public (présent dans le lieu à un moment T ? ).

    Autant de points inquantifiables, mais qui contribuent à l’accueil du public, à la bonne disposition du pas de tir « culture ».

    Pour ceux qui le souhaitent… un jour ou l’autre, quand la fenêtre d’ouverture est positive.

    Ce samedi, je viens d’inscrire un « visiteur » vieux de deux ans d’âge, qui passait seulement pour retrouver ses ami(e)s, les embrasser et monter au cours de Solfège à l’étage.

    Usage « illégitime » débouchant sur un usage « légitime ». 😉
    Doit-on compter le « légitime » sur une année administrative, ou sur la vie totale de ces usagers visiteurs ?

    Voilà tout ce que me raconte le mot « légitimité ».

    Bien cordialement
    B. Majour

    Commentaire par B. Majour — mercredi 14 janvier 2009 @ mercredi 14 janvier 2009

  10. @ Bernard Majour,

    A défaut de réponse de l’usager inconnu, nous avons Dieu merci le bibliothécaire nomade qui égrène patiemment ses messages au gré des blogs et listes de diffusion… Merci Bernard, pour votre commentaire. Vous dites d’une autre façon – ô combien plus évocatrice ! – ce que j’exprime par l’évocation du lien ou de la fonction social(e)de la bibliothèque.

    La vanité du comptage des actions de proximité, je l’avais déjà évoqué dans un précédent billet (par exemple entre autres : https://bccn.wordpress.com/2008/09/25/lagardere-et-la-bibliotheque/ ). Mais cette limite de l’évaluation traditionnelle, on peut aussi la rapporter à toutes les évaluations en bibliothèque, qui restent utilitaristes : est-ce que le service fonctionne ? Est-ce que le lieu reste accueillant ? Etc.
    Il arrive un moment où toute évaluation relève de l’introspection, intime ou plus difficilement sur une équipe (de préférence petite et soudée)…

    Détail : si les clochards posent des problèmes non par leur tenue mais par leur « périmètre odorant » ou par leur déni des intimités des autres usagers, ce n’est pas vrai pour les amoureux : ils étaient trop mignons les amoureux qui, juste après le Nouvel An, se bécotaient en oubliant le prétexte de leur travail estudiantin ! Nul n’en a pris ombrage, heureusement, au contraire… pourvu qu’ils ne se livrent pas à une orgie effrénée !

    C’est justement cette dernière réserve qui est au cœur de ma question : les bibliothèques publiques, si préoccupées soient-elles de leurs mission culturelle, ont-elles pris la mesure de la fonction de lieu social qu’elles remplissent naturellement ? On a le droit de partager, de discuter, d’embrasser dans une bibliothèque…. sans lire ni emprunter (!), pourvu qu’on n’envahisse pas l’univers d’autrui. Et c’est là que la question se pose : où commence l’univers d’autrui ?

    Les autres services publics ont des fonctions « simples » : enregistrer l’état-civil, calculer les impôts (c’est de saison), percevoir une taxe, recevoir les enfants dans le cadre d’une obligation scolaire réglementée, maintenir le calme social dans la cité… Restent les autres services, notamment culturels, dont la légitimité tient aujourd’hui plus à leur représentation et usage au sein de la société qu’à leur nécessité institutionnelle.

    Or les bibliothèques ne sont pas nécessaires, il faut bien s’en convaincre. Elles doivent être culturellement utiles, socialement indispensables !

    Commentaire par bcalenge — mercredi 14 janvier 2009 @ mercredi 14 janvier 2009

  11. @ antmeyl,

    Evidemment d’accord avec vous !! La vraie question se pose avec l’inacceptable : la plupart des BU ouvertes au grand public ont fini par renoncer à cette « duplicité », comme les BM s’échinent à limiter les étudiants dans leurs espaces et services…

    Le problème ne se pose peut-être pas dans les usages ‘déviés’ que nous savons plus ou moins contrôler, que dans les projets poursuivis. Qui veut-on servir ? Quels services met-on en oeuvre pour cela ? Et par rapport à ce projet quels usages sont nuisibles (et pas ‘non-conformes’!!!!!) ?
    Et hors ces contraintes négatives, le ‘plus’ apporté par les visiteurs eux-mêmes serait permis ?
    La ‘légitimité’ des usages serait-elle autre que celle des objectifs (plus ou moins) affirmés par l’équipe bibliothécaire, dans le contexte prégnant d’une société dont les bibliothécaires font partie ?

    Juste une pierre pour relancer le débat…

    Commentaire par bcalenge — mercredi 14 janvier 2009 @ mercredi 14 janvier 2009

  12. Alors, pour relancer le débat :

    « Or les bibliothèques ne sont pas nécessaires, il faut bien s’en convaincre. Elles doivent être culturellement utiles, socialement indispensables ! »

    Je ne suis pas d’accord, bien sûr 😉 , avec « nécessaires »… et le « devoir être culturellement utile ».

    Si on part de ce principe, un stade de foot, une équipe de sport (peu importe le ou les sports) ne l’est pas plus… et pourtant les budgets me semblent conséquents dans ce domaine.

    Et quelle ville, quel village n’a pas son stade de foot, et si c’était possible « sa piscine » (dont le coût d’entretien est énorme), ses terrains de tennis, son gymnase chauffé, etc.

    Le sport n’est pas plus utile à la vie que la culture, et pourtant les communautés n’hésitent pas à investir des sommes folles dans ce domaine. Pour avoir le nom de la ville ou du village dans le journal !
    Ce qui n’est pas « nécessaire » sur le principe.
    Peut-être suffisant, mais pas « nécessaire ».

    Quand un jour, j’ai dit qu’il manquait au bibliothèque des olympiades culturelles, ça partait de ce constat : avoir son nom dans le journal permet d’attirer l’attention des tutelles et d’obtenir des subventions… même si les résultats se font attendre des dizaines d’années. L’espoir fait vivre.

    Mais sans doute que la culture fait plus peur que les sportifs, et qu’il n’est pas nécessaire de s’attirer des ennuis avec des gens qui réfléchissent.

    Je réfute aussi le culturellement utile, parce que je connais certains lieux de « culture », dont les tarifs prohibitifs (ou même l’intérêt sans explications) ne sont culturellement utiles qu’à un pourcentage négligeable de la population. Donc culturellement utile pour qui ?
    Ça n’empêche pas qu’ils sont construits et financés par toute la population… et qu’il y a aussitôt une levée de boucliers si on parle de leur fermeture.

    A moins de définir, avec précision, ce qu’est le culturellement utile, il ne faut pas oublier le côté psychologique des lieux de prestige dans la cité.
    La bibliothèque en est-il un ou pas ?
    Est-il porteur ou pas d’une image de marque, propre à sa fonction ?
    Les habitants peuvent-ils s’enorgueillir de l’existence d’un tel lieu, même sans y mettre jamais les pieds (même en applaudissant à deux mains l’abondance des programmes d’animation, sans pour autant y venir, même en brandissant des chiffres – encore faut-il leur en donner – comme des armes pour briller devant leurs amis lointains).

    Il ne faut pas oublier la vanité humaine, qui pense à se comparer d’abord à son voisin (à celui qui a la plus grosse… bibliothèque, la meilleure équipe de sport, le plus grand nombre de musées (preuves de vie culturelle) ). Tout cela au lieu de vivre sa vie.

    Mais peut-être que la vanité fait partie de la vie… et que nous n’en tirons pas assez profit.
    Ni ne flattons dans le bon sens du poil.

    Et si, au lieu du culturellement utile, nous parlions du financièrement utile ?
    En ces temps de crise, il me semble que c’est plutôt bienvenu.

    Comme l’an dernier, je me suis livré à un petit calcul simple.

    Environ 14 500 prêts pour 1100 lecteurs actifs.

    J’ai calculé le coût moyen d’un de mes documents, soit 8,27 euros le document en moyenne.

    Donc, j’obtiens 14 500 * 8,27 / 1 100 = 109 euros économisés par lecteur actif.

    Soit 436 euros d’économie pour une famille normale de 4 personnes.

    J’aimerais qu’on me cite un seul autre service dans la commune qui permet à une famille d’économiser 436 euros par an.

    A défaut d’être culturellement nécessaire (ce qui implique, à mon goût, un certain élitisme dans le choix des collections), j’estime qu’une bibliothèque est financièrement nécessaire dans le paysage d’une communauté.
    Et à ce niveau-là, elle devient – à fort juste titre – socialement indispensable.
    De même : culturellement utile !

    Ceci, rien que pour le prêt, à défaut de toute autre service fourni par la bibliothèque.

    Je trouve que nous ne communiquons pas assez sur cette « utilité ».
    Et j’ai récemment répondu la même chose à une collègue qui s’est trouvée désarçonnée sur « l’utilité d’une bibliothèque » lors d’un conseil municipal : avez-vous calculé l’économie par lecteur ?

    Et c’est tout à fait le même principe chahuté de l’utilité que je lis dans :
    « Or les bibliothèques ne sont pas nécessaires, il faut bien s’en convaincre. »

    Non, je ne suis pas d’accord. Parce qu’il y a omission du calcul annuel de l’économie.

    Car « les bibliothèques ne sont pas nécessaires »… à ceux qui ont les moyens financiers de s’en passer !!!
    Là, d’accord.

    Et si la bibliothèque, lieu, vient à fermer… où iront tous ces visiteurs, non consommateurs de culture ?
    Vers quel lieu payant ? Avec quel accueil neutre et désintéressé ?

    Maintenant, je serais curieux de connaître l’économie par lecteur dans diverses bibliothèques. (pour l’année 2008)

    Soyons un peu curieux de cette réalité financière.

    Bien cordialement
    Bernard Majour

    Commentaire par B. Majour — vendredi 16 janvier 2009 @ vendredi 16 janvier 2009

  13. « J’aimerais qu’on me cite un seul autre service dans la commune qui permet à une famille d’économiser 436 euros par an. » = CCAS, écoles de musique (celles pratiquant le quotient familial), clubs sportifs municipaux, transports scolaires…

    Commentaire par Aimable — vendredi 16 janvier 2009 @ vendredi 16 janvier 2009

  14. Bonjour

    J’aurais dû préciser « et ouvert à tous ».

    Même si je suis d’accord avec le transport en commun. 🙂

    Pour les clubs sportifs, et les écoles de musique, je sais que les tarifs en font reculer plus d’un… puisqu’il faut financer des profs. Sans oublier le coût de l’équipement ou de l’instrument.

    Donc, à part gratuité des professeurs et fourniture du matériel, ça s’inscrit plutôt au budget dépenses dans une famille (comme la cotisation de la bibliothèque)

    CCAS : économie ou survie ?

    En tout cas, merci pour votre réponse qui vient de rajouter à ma LAF : établir un récapitulatif des différentes activités (culturelles/sportives) sur la commune, avec leur coût… pour savoir où se situer la bibliothèque.

    (LAF : Liste « A Faire »)

    Bien cordialement
    B. Majour

    Commentaire par B. Majour — vendredi 16 janvier 2009 @ vendredi 16 janvier 2009

  15. @bcalenge

    Dans l’absolu, tout ‘plus’ apporté par les visiteurs eux-mêmes doit non seulement être permis mais encouragé.
    La ‘légitimité’ des usages serait-elle autre que celle des objectifs (plus ou moins) affirmés par l’équipe bibliothécaire, dans le contexte prégnant d’une société dont les bibliothécaires font partie ?

    Un usage n’est pas légitime / illégitime en soi mais en fonction des missions de la bibliothèque et légal / illégal en fonction de la loi (des usages illégaux peuvent être légitimes au regard de certaines missons : photocopilage, téléchargement illégaux, etc. relèvent d’un acès libre et gratuit à l’information, au savoir, à la culture)

    Un usage n’est pas légitime en fonction de sa seule popularité. Par contre un usage jugé illégitime mais populaire peut devenir légitime. Se pose alors la question des moyens à mettre en oeuvrepour le permettre et/ou le promouvoir.

    Pour prendre des exemples que je connais, évoquons le bruit en BU. Le bruit est jugé nuisible au travail personnel. Mais le « travail à voix haute » est devenu à la fois un usage courant, parfois nécessaire (travail de groupe) pour les étudiants. Comment concilier deux usages antagonistes? En y mettant les moyens (salles de traavil de groupe) et/ou en changeant notre perspective : les salles de travail bruyantes deviennent la règle, les salles de travail siliencieuses l’exception. Un usage illégitime devient un usage majoritaire et légitime de la bibliohèque.

    On pourrait prendre l’exemple des boissons et de la nourriture dans les salles de travail / de lecture. Boire ou manger dans une bibliothèque est majoritairement considéré en France comme un usage ilégitime du lieu. C’est pourtant un confort supplémentaire pour l’usager (à mon sens) mais qui engendrerait un coût supplémentaire (nettoyage, dégradation des documents, du matériel informatique). Ce n’est pas une question de tradition ou de dogme à respecter (« on ne mange pas dans une bibliothèque ») mais de service à offrir ou pas si on estime qu’il apporte un plus sans nuire aux missions de la bibliothèque.

    Doit-on poser des limites au principe de « tout ce qui ne nuit pas est acceptable »? Je pense que oui. L’utilisation du matériel informatique et des connexions internet à des fins de loisirs coquins (consultation de sites érotiques ou pornographiques légaux) pose question par exemple. Il peut être très populaire, il peut même éventuellement ne pas gêner les usages légitimes de la bibliothèque, est-il pour autant acceptable? Et parce qu’il est populaire, doit-on le promouvoir pour augmenter la fréquentation de nos bibliothèques?

    Commentaire par antmeyl — samedi 17 janvier 2009 @ samedi 17 janvier 2009

  16. Ce commentaire m’a été adressé par courriel par Frédéric Lazuech.

    La bibliothèque Lafayette (BCIU Clermont-Ferrand – Lettres et Sciences humaines) connaît très précisément la situation décrite par “L’hommage à l’usager inconnu”.

    Quelques différences contextuelles permettront cependant de pressentir qu’il existe un versant plus obscur que celui célébré par son auteur :
    • La bibliothèque Lafayette est une des sections universitaires de la BCIU (bibliothèque communautaire et inter-universitaire) ; elle appartient au dispositif communautaire de Lettres, Langues et Sciences humaines (LLSH) et consacre prioritairement son activité à la satisfaction des besoins documentaires de niveau master et doctorat.
    • L’unité documentaire est placée au centre ville associée physiquement à la bibliothèque patrimoniale (les usagers circulent de l’une à l’autre comme ils le feraient d’une salle à une autre d’un même bâtiment). Elle est assez proche de la bibliothèque de lecture publique (médiathèque), du centre de documentation du cinéma et du court-métrage, de la section universitaire Gergovia (LLSH niveau Licence), de la bibliothèque des sciences de l’homme (LLSH niveau recherche) et de la section universitaire de droit et sciences économiques.
    • Les collections sont presque exclusivement en magasin ; elles sont invisibles aux usagers ;
    • La salle de lecture principale est une grande salle d’étude de type traditionnel par sa conception et son mobilier (grandes tables, circulations difficiles) ; les autres espaces publics (salles des périodiques et des catalogues) ne disposent pas de mobilier confortable.

    L’analyse des comportements des usagers dans les salles de lectures révèle l’existence de 3 populations atypiques au regard de l’offre documentaire :
    • Celles décrites, internautes érotomanes, dormeurs/ronfleurs, vagabonds (…), inscrits ou non dans le réseau ;
    • Une population étudiante très majoritairement inscrite dans les cursus de médecine (préparation du concours) et de droit qui travaillent leurs cours avec, parfois, des livres achetés ou empruntés ailleurs ;
    • Une population saisonnière : les groupes de lycéens, préparant le bac (mai-juin) et fortement composés d’UNIB.

    Pour la grande majorité des agents qui ont promu la mixité propre à la BCIU et qui la défendent encore aujourd’hui au sein d’un équipement organisé exclusivement pour l’étude, la situation pose différents problèmes :
    • Comment se révèle l’identité documentaire de la bibliothèque : usagers, collections ou usages?
    • Concurrence des usagers : les étudiants utilisent la bibliothèque contraints par les horaires d’enseignement ; ils se sentent exclus doublement par des usagers qui utilisent de façon permanente l’espace (9h00 – 17h00). Plus de place pour travailler ; plus de miroir, les étudiants ne se reconnaissent plus dans la population de “leur” bibliothèque (ce n’est plus la leur) ;
    • Concurrence des utilisations : les étudiants ne disposent plus de place pour consulter les documents exclus du prêt à domicile ; il en va de même pour les usuels de très grands formats (Corpus d’inscriptions latines et grecques) et les ressources numériques ;
    • Concurrence des services : les usagers qui utilisent les salles de lecture ne sont pas ceux qui empruntent la documentation. Cette dichotomie organise deux circulations distinctes dans les espaces publics et la bibliothèque propose des services distincts à chacune des populations sans que l’un et l’autre des services s’articulent difficilement autour d’un objectif commun ou d’une mission commune. Les populations ne se mélangent plus ; elles s’excluent.

    Le phénomène est en cours de normalisation. Pendant plusieurs années, il s’est affirmé progressivement dans un contexte paradoxal : la BCIU était engagé dans un processus d’achèvement de la convention de 1902 unissant les différentes lectures, collections et publics par la construction d’un site unique pour la médiathèque du centre ville, la bibliothèque patrimoniale (BMC) et les sections universitaires (LLSH) ; le phénomène s’est consolidé alors que la conduite du projet générait un conflit entre les personnels et le maître d’ouvrage puis entre les 2 tutelles ; on peut prendre aujourd’hui la mesure de la situation alors que le projet de bibliothèque unique est abandonné, la convention invalidée, la direction scindée et le catalogue en voie d’être divisé.

    Le constat de cette situation, par les personnels témoins directs des changements et des conflits qui en découlent, justifie aujourd’hui la réorganisation du dispositif documentaire LLSH dans les 3 espaces qui articulaient auparavant une partition par niveau d’étude invalidée par les usages.

    On pourrait s’orienter vers une nouvelle logique qui organiserait la circulation des documents entre les 3 unités documentaires ouvertes à tous :

    • la bibliothèque de niveau licence, à proximité des salles de cours, deviendrait le libre-accès de l’ensemble du dispositif LLSH pour répondre aux besoins documentaires de tous les étudiants sans distinction de niveau et assurer les missions de valorisation des collections et de promotion de la lecture étudiante ;
    • les axes de recherches se verraient consolidés du point de vue documentaire dans la bibliothèque de la Maison des sciences de l’homme où seraient déposés temporairement des segments de collection de Lafayette ;
    • enfin la bibliothèque Lafayette pourrait devenir une bibliothèque de services où les stocks (magasins) seraient perçus comme un réservoir documentaire (la collection comme service) ; la salle des périodiques disposant de quelques postes informatiques comme un espace d’actualité générale et disciplinaire bénéficiant d’un environnement confortable ; la salles des catalogues comme un service de références où les bibliothécaires assureraient la promotion du travail bibliographique et des supports numériques et dont l’accès serait réservé pour assurer quelques place disponibles pour la consultation dédiée (imprimés et ressources en ligne). Cette limitation apparente au sein d’un ensemble permettrait d’articuler le libre-accès de toutes les populations à la salle de lecture auquel nous sommes viscéralement attaché par notre culture et notre histoire tout en conditionnant l’accès d’un espace à une utilisation spécifique et non pas à une partie des usagers.

    Cette réorganisation permettrait, en renforçant l’identité documentaire de chaque section, de ne pas essayer vainement de résoudre besoins et problèmes dans un seul espace totalisant. C’est une forme de compensation. La face obscure de cette situation se donne à lire entre les lignes :

    • C’est celle de l’échec du projet clermontois : l’incapacité d’imaginer, de dire, de défendre puis de mettre en œuvre un projet généreux à l’intention de toutes les populations livrées à une cohabitation positive ;
    • C’est celle d’une politique d’augmentation des heures d’ouverture des bibliothèques universitaires qui a introduit une désynchronisation des rythmes dans les bibliothèques universitaires : celui de l’activité des personnels et celui des usagers dans les espaces publics. Sans avoir renforcé les effectifs dans une période de profondes transformations (informatisation, rétroconversion des catalogues, introduction de la bibliothèque numérique, restructuration en libre-accès, élaboration de stratégies documentaires, formation des utilisateurs), les personnels et leurs syndicats avaient facilement prévu les difficultés et les échecs de la modernisation de l’activité. La vocation à conjuguer la gestion des espaces avec l’utilisation des collections, les collections elles-mêmes avec les services qui leurs sont associés est rompue ; en outre, la nouvelle gestion (fiches de poste, missions transversales, centralisation du traitement des documents) a segmenté l’activité sans se soucier ni des interstices ni des marges qui assurent la cohésion dynamique des ensembles hétérogènes (populations, supports, collections).
    • C’est le désaveu des usagers à l’égard de certaines normes architecturales imposées aux espaces publics en matière d’affectation et de sécurisation des espaces : ce qui est au cœur de la concurrence à Lafayette, c’est l’appropriation d’un espace connoté qui recentre et réfléchit, comme notre vieille bibliothèque, les vertus du partage et de l’équilibre produits et reproduits par les acteurs d’un vieux conflit entre ordre et désordre, organisation et fonctionnement, offre et demande.

    La bibliothèque Lafayette est au centre ville, elle est ancienne, elle n’est ni vraiment universitaire, patrimoniale ou “municipale”, elle n’est pas “aux normes”, elle n’a rien du modèle élaboré par ailleurs à Clermont-Ferrand et promu dans les congrès d’architectes ou de bibliothécaires mais elle est le foyer de désirs mêlés qui survivent à l’incurie des tutelles, aux discours promotionnels, à la souveraineté de l’offre, à la duplicité de la demande, à la gouvernance managériale et à l’affirmation des compétences professionnelles par les bibliothécaires.

    Il ne suffit pas d’affirmer notre attachement à une population de publics cibles ou de destination, de lecteurs inscrits ou non-incrits, de lecteurs et de non-lecteurs, d’usagers et de non-usagers : que ce soit dans un nouvel équipement ou dans celui-ci, nous devons reprendre une part de notre retard, en réaffirmant notre maîtrise de l’activité plus que celle de l’espace où l’activité tente d’affirmer sa générosité et en laisser une autre part à ce déploiement irraisonné des usages qui autorise le meilleur lorsqu’il construit sa suprématie sur le pire.
    Frédéric Lazuech

    “Ah ! Que tu retournes à ton désordre, et le monde au sien.
    L’asymétrie est jouvence.
    On ne garde l’ordre que le temps d’en haïr l’état de pire.”
    René Char

    Commentaire par bcalenge — mercredi 21 janvier 2009 @ mercredi 21 janvier 2009

  17. […] souligne la dure réalité de l’organisation et de la destination des services dans l’hommage  que je rendais à l’usager inconnu. Avec son accord, vous en retrouverez la teneur, enfin publiée en commentaire du dit billet. Comme […]

    Ping par Hommage au public inconnu : Publics par destination ? « Bertrand Calenge : carnet de notes — mercredi 21 janvier 2009 @ mercredi 21 janvier 2009

  18. paru aujourd’hui dans le Washington Post

    Libraries Are Not Just for Books

    http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2009/01/26/AR2009012600730.html

    Commentaire par Cécile — lundi 26 janvier 2009 @ lundi 26 janvier 2009

  19. @b.manjour et @bcalenge
    Oui les bibliothèques sont nécessaires !! comme tout service sportif ou culturel autre ! Comme l’a si bien argumenté B.Manjour (merci pour les pistes concernant les économies par foyer) Pourquoi ne pas dire qu’elles sont indispensables au bon fonctionnnement d’une démocratie digne de ce nom ? Surtout à l’heure de la société de l’information !! Les bibliothèques sont par excellence le service public de l’information. Dans le prolongement de l’école, elles prescrivent avec les collections constituées, proposent des pistes, des clés, des outils adaptés à chacun, des corpus intellectuellement équilibrés… Elles sont le lieu de l’apprentissage tout au long de la vie… Le seul lieu libre où les bibliothécaires sont aussi des accompagnateurs de formation permaente… nécessaire et indispensable dans ce mond en mouvement et en crise….
    Elles sont le lieu de la pensée plurielle et de la liberté de mouvement et d’être (dans les limites du respect d’autrui).

    Commentaire par autoformation — samedi 7 février 2009 @ samedi 7 février 2009

  20. « Qu’elle devienne hall de gare serait assez inquiétant » ? Je n’en suis pas sûr.
    Je pense qu’il y a des bibliothèques « cosy » et des bibliothèques « hall de gare », ou mieux, que dès qu’elle atteint une grande taille des bibliothèques peuvent être des halls de gare avec des coins cosy : c’est ce que m’inspire par exemple la visite de la nouvelle bibliothèque centrale d’Amsterdam, mais aussi de bien d’autres bibliothèques de chez nous. La médiathèque de masse a sa fonction, comme la bibliothèque de proximité, et il est bon que cette dernière permette aussi un peu de calme et d’intimité. De même qu’on peut vouloir séjourner à la bibliothèque pour y rencontrer ou au contraire s’isoler. Défi qui demande de l’espace, et un bon aménagement.

    Avant de lire ce billet et ses commentaires, je voyais deux catégories d’usager (sachant qu’une même personne peut être selon les moment l’un ou l’autre évidemment) : ceux des services documentaires et les autres.

    Mais voilà que Bertrand Calenge distingue trois catégories : ceux que l’on compte grâce à l’inscription et au prêt, ceux que l’on compte autrement (internautes, usagers des animations…) et ceux que l’on ne sait pas compter.

    Et Antmeyl également trois : les usages correspondant aux missions des bibliothèques, celles qui ne gênent pas ces usages et les autres.

    Comme Bertrand Calenge, me semble-t-il, je pense que les bibliothèques servent aussi à d’autre chose que leurs missions, ou plutôt que leurs missions peuvent être reformulées après constatation de leur utilité constatée, notamment leur utilité sociale. Cette reformulation peut très bien exclure certains usages, mais le principe d’Antmeyl me paraît bon : tant que ça ne gêne pas. J’ajoute : tant que ce n’est pas illégal ou dangereux ou non-conforme à un règlement qu’on peut toujours réécrire. La vraie difficulté est celle de la concurrence des usages et des publics.

    Dans ces missions reformulées, je pense que la « salle de permanence » ou la « salle de travail » est absolument à retenir. Que les BU acceptent que les étudiants viennent y travailler, que les bibliothèques acceptent les étudiants. Naturellement, il faut la place. Mais la table et la chaise est un service public éminent, pour qui en a besoin pour ses étude ou autre besoins personnels. On n’est pas toujours tranquille à la maison, je ne vous fais pas un dessin, et hors de l’amphi il faut bien se poser. La queue devant la BPI est le symptôme permanent d’un manque de tables et de chaises sur la place de Paris.

    Plus généralement, cet usager inconnu dont parle Bertrand Calenge est quand même une sorte de terra incognita dans la littérature professionnelle, et la bibliothéconomie gagnerait à l’étudier d’avantage. mais finalement, je crois qu’il faut accepter de ne pas tout maîtriser… de ne pas tout savoir. Il y aura toujours des usagers inconnus qui nous échapperont.

    Commentaire par Dominique Lahary — mardi 10 février 2009 @ mardi 10 février 2009

  21. […] bibliothèques entre missions et fonctions. DLahary, BCalenge1, 2, 3. Pour une libre diffusion des écrits professionnels. DBourrion, NMorin OCLC et la […]

    Ping par Bibliobuzz de janvier 2009 | MEDIATHEQUE2010.FR - PROSPECTIVES — lundi 16 février 2009 @ lundi 16 février 2009


RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :