Bertrand Calenge : carnet de notes

jeudi 6 novembre 2008

De l’offre documentaire à l’action bibliothécaire

Filed under: Non classé — bcalenge @ jeudi 6 novembre 2008
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Une mutation profonde me semble être à l’oeuvre dans les bibliothèques (publiques sûrement, universitaires sans doute) : la diminution de la valeur du stock documentaire en tant que tel et la montée en puissance du bibliothécaire agissant pour aider le public à construire sa connaissance. « Les bibliothécaires n’ont jusqu’ici que stocké de la connaissance pour la proposer, il s’agit maintenant de générer de la connaissance partagée », pourrait-on dire en paraphrasant Marx (Karl).

Quatre phénomènes m’ont alerté en ce sens :

  • De plus en plus, les réponses de bibliothécaires chevronnés aux requêtes parfois complexes des usagers se passent de tout recours aux collections. Sans même parler du basculement de l’information contemporaine du papier au numérique, le patrimoine écrit devient lui-même facilement (et combien plus !) manipulable sur Internet, grâce à Gallica (Gallica 2, j’entends), le projet Gutenberg, Wikisources, Google Books ou Google Scholar. La progression est impressionnante…
  • les ressources documentaires propres des bibliothèques sont de plus en plus utilisées par plaisir (plus que par nécessité liée à une rareté documentaire), ce qui privilégie livres d’enfants, romans, BD et mangas au détriment des travaux savants, techniques ou philosophiques. Et surtout, cette tendance réclame de la bibliothèque non tant de très vastes ressources – exigibles pour l’étude, mais justement : voir le point précédent ! – qu’un appareil de découverte, de surprise, d’échange, etc. L’enquête du CREDOC en 2005 avait relevé cette demande d’accompagnement ou d’incitation à la découverte.
  • Le succès impressionnant des nouveaux services fondés sur l’assistance personnalisée (services de questions-réponses, assistance aux devoirs, espaces numériques ou multimédias, etc.) présente une montée en puissance sans commune mesure avec la stagnation des prêts ou la baisse des communications des magasins.
  • Même dans des bibliothèques petites, mais modernes et ménageant espaces de repos, accès wifi, espace numérique, programme culturel diversifié, le nombre de personnes utilisant ces ressources et services dépasse de loin le flux des emprunteurs. On peut trouver deux fois plus de personnes venues sans emprunter que de personnes empruntant – à des rythmes moins contraints il est vrai (j’entends bien néanmoins que la gestion du flux de ces emprunteurs et emprunts représente encore en interne la charge la plus lourde… mais de façon très inégale quant à la composition du fonds !).

Dans diverses évaluations que j’ai conduites, ces points – parmi d’autres – ressortent très fortement. Alors, je me demande si la vraie mutation à l’oeuvre dans les bibliothèques est bien l’enjeu du numérique en tant que tel. Bien sûr, c’est un facteur majeur d’évolution, mais l’avenir des bibliothèques ne réside pas nécessairement dans la maîtrise de son flux (encore que pour les universités et donc leurs SCD la question se pose de façon très immédiate) ni de la panoplie de tous ses outils techniques.

Entre deux besoins égaux parmi les « publics », profiter d’un lieu de vie adapté et trouver l’information ou la connaissance pertinente, le ‘pont’ n’est pas technologique, il est humain. Le bibliothécaire est payé par sa collectivité pour donner à la population locale les moyens de développer sa connaissance (sa culture, son information ponctuelle, sa capacité à répondre à des objectifs de formation, etc.). Pour cela, il faut sans doute user d’architecture, de technologies, etc., mais il faut surtout disposer d’acteurs – et pas seulement des bibliothécaires !- qui s’investissent dans les programmes culturels, dans l’art de chercher, dans la formation ou les ateliers, dans la médiation sociale, dans l’attention à l’actualité pour apporter la piste ou le service le plus pertinent,…

Il restera des collections, mais il restera peut-être ce que tout le monde nomme la bibliothèque… en fait des bibliothécaires !

Si ceux-ci acceptent cette mutation et la prennent en charge.

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9 commentaires »

  1. Dans des commentaires de je ne sais plus quel blog (bibliobsession, je crois), nous nous opposions (mollement) sur la question d’un passage du bibliothécaire appuyant son travail sur la collection, au bibliothécaire « orienté service », éventuellement sans lien avec une collection. C’était à propos de nos collègues britanniques.
    J’insistais sur le fait que ce n’était pas une opposition manichéenne (collections ou services), mais qu’il y avait certainement des cultures professionnelles « orientées collections » et d’autres « orientées services ».
    Ce billet d’aujourd’hui illustre parfaitement ce à quoi je faisais allusion : « diminution de la valeur du stock documentaire » d’un côté; « montée en puissance du bibliothécaire agissant pour aider le public à construire sa connaissance », c’est-à-dire prestataire de service plus que gestionnaire d’une collection.
    Et je suis d’accord aussi avec le fait que c’est la disparition de la *rareté* du document qui préside à cette réorientation. C’est d’ailleurs la même analyse qu’on retrouve dans le « Here comes everybody » de Clay Shirky, qui met explicitement en parallèle journalistes et bibliothécaires sur ce point.

    Commentaire par nicomo — jeudi 6 novembre 2008 @ jeudi 6 novembre 2008

  2. Totalement d’accord avec ce qui s’écrit ici, mais je propose de nouer de cette manière les deux fils (le technologique auquel j’essaie de participer avec d’autres, d’une part ; et l’humain – son retour ? ) dont vous parlez ici : le technologique assure/doit assurer/va assurer l’accélération et la disponibilités des flux documentaires (c’est terriblement flagrant en Bu) ; et l’humain – le bibliothécaire, donc – assure/doit assurer la prise en main (entendez, la maîtrise) de ces flux par l’usager noyé sinon.

    La mutation numérique n’est effectivement pas la seule en cours actuellement ou plutôt, pour qu’elle soit autre chose qu’un déferlement chaotique, cette mutation a besoin d’humain, de médiation, soit : du bibliothécaire. La mutation numérique, paradoxalement, peut-être pour les bibliothèques, est une sorte de révolution copernicienne qui met l’humain au centre de la bibliothèque.

    En résumé : deux mutations pour le prix d’une 🙂

    Commentaire par dbourrion — jeudi 6 novembre 2008 @ jeudi 6 novembre 2008

  3. Je précise : révolution copernicienne parce que le centre de l’univers bibliothéconomique qui vient de se voir supplanté par l’humain, c’est le document…

    Commentaire par dbourrion — jeudi 6 novembre 2008 @ jeudi 6 novembre 2008

  4. Je m’invite dans ce salon de causerie angevine… salut les amis ! D’accord avec toi Bertrand, qui ne le serait d’ailleurs, mais la phrase la plus intéressante et discutable à mon avis est ta conclusion trop simple à mon avis (j’avais déjà eu envie de réagir sur les parallèles faits entre bibliothécaire et journaliste) : « Si ceux-ci acceptent cette mutation et la prennent en charge ». C’est là que tout est le problème. Pourquoi est-il si difficile de prendre en charge cette question et plus largement, et collectivement, de nouvelles missions dans les bibliothèques ? Parce que les collègues sont idéologiquement contre ? Parce qu’ils ne sont pas formés ? Parce que cela vient en plus d’une mission documentaire qui doit toujours être assurée ? Parce qu’ils estiment que ce n’est pas à nous(-eux) de le faire d’un point de vue statutaire j’entends ? Parce que cela n’est pas clairement formulé et accompagné dans nos politiques documentaires ? Parce qu’ils ne veulent pas être les seuls à assurer la nouveauté ? Un peu tout cela à mon sens. Mais des blocages individuels aux inerties collectives, du « quant à soi » (très fort dans les bibliothèques) au sacro-saint égalitarisme où tout le monde doit faire la même chose en évitant la spécialisation (dans les BU au moins) la vraie question est : la compétence ! et son adéquation aux évolutions et donc aux besoins de la bibliothèque. Et là, on a beau dire « y’a qu’à, faut qu’on » on reste sur le temps long pour tirer tout le monde vers le haut, rassurer, intéresser, sensibiliser, conforter, impliquer et… former au changement ce que les CFCB, les URFIST et l’ENSSIB sont INCAPABLES de faire, qui se contentent de ne former, et très mal par ailleurs, qu’à la nouveauté, ce qui est très différent. Il faut donc monter des formations de ce type : comment devenir un producteur de contenu (et non « comprendre l’édition sur internet »), comment devenir un formateur en niveau L (et non « la recherche d’information de premier niveau »), comment devenir un bibliothécaire distant (et non « Panorama des services de renseignement en ligne »), comment devenir un bibliothécaire référent recherche (et non « les ressources en ligne en Sciences et Médecine »), comment devenir un responsable qualité en bibliothèque (et non « La qualité de Qualibib à Libqual)… bref agir sur les compétences « comportementales » bien plus que purement techniques.

    Commentaire par tacheau — vendredi 7 novembre 2008 @ vendredi 7 novembre 2008

  5. Je précise que cette incantation s’adresse aussi (et surtour) aux directeurs de bibliothèque et responsables des politiques documentaires qui ont eux aussi à faire leur « mue » et à apprendre à être des directeurs dans un paysage documentaire en mutation rapide à mon sens bien plus sociale que technologique.

    Commentaire par Olivier Tacheau — vendredi 7 novembre 2008 @ vendredi 7 novembre 2008

  6. Bonjour

     » La progression est impressionnante… »
    Pouvoir fouiller tout son fonds (même celui que l’on a pas eu le temps de fouiller), c’est un avantage évident pour répondre au mieux à l’usager.

    Pouvoir fouiller tout son fonds + celui d’autres structures, c’est un nouveau service indéniable.

    Ce qui commence à relativiser le fonds « local » face au fonds « global ».

    @ Nicomo
    Diminution du stock documentaire ou extension, virtualisation, à l’extérieur, de ce fonds documentaire ?
    Ne pas renouveler son encyclopédie, parce qu’Internet fournit l’équivalent, et plus à jour qu’il y a dix ans… ça pose question. 🙂

    La bibliothèque = le bibliothécaire ? (l’équipe bibliothécaire)

    Oui, c’est de plus en plus vrai… les compétences des bibliothécaires apparaissent au grand jour.

    Et qui n’a jamais rêvé d’une personne qui s’occupe de vous en particulier. Plutôt que l’anonymat caché derrière une offre documentaire.

    Enfin, « on » commence à s’intéresser à l’usager. A ses particularités, à ses centres d’intérêt (et pas seulement au niveau de l’offre) pour répondre à ses interrogations ponctuelles, sans qu’il y ait hésitation à déranger le bibliothécaire pour « si peu ».

    Et ce « si peu » va s’ajouter à la base de données commune, l’enrichir.
    Une réponse collectée et stockée, c’est dix réponses prêtes à l’emploi, dix usagers satisfaits par cette réponse, même ponctuelle.

    Intelligence collective ?

    Ce que représente, à la base, une bibliothèque : une accumulation de savoirs.
    Avec des bibliothécaires neurones, capables de connecter les éléments entre eux.

    Pour l’enjeu du numérique (soit, de mon point de vue, les collections numériques), je pense que ce n’est pas la seule mission des bibliothèques. Car, cela représente toujours une collection locale, lorsque le monde offre maintenant une collection globale.
    De l’information globale.

    Et les gens, les usagers, et mêmes d’autres non-usagers seront de plus en plus à la recherche d’aides, de sélections, de guides pour faire face à cette montagne d’informations qui montent, qui montent… à n’en plus finir.

    Sans oublier le côté humain des bibliothèques.
    Google est la machine.
    Nos Opac sont la machine.
    Même la collection, en tant que telle, c’est la machine.

    Notre expertise, notre présence, notre accueil… c’est notre humain.

    Et je connais des personnes qui viennent à la bibliothèque pour discuter, non pas de livres ou de culture, mais d’autre chose.
    Une écoute, dans un monde qui bavarde beaucoup sans écouter.

    « Il restera des collections, mais il restera peut-être ce que tout le monde nomme la bibliothèque… en fait des bibliothécaires !
    Si ceux-ci acceptent cette mutation et la prennent en charge. »

    Question : ont-ils vraiment le choix ?

    Si les organismes de formation sont si longs à réagir, c’est qu’il y faut des formateurs (compétents et spécialistes de leur domaine ?, reconnus ? porteurs de projets ?).
    Au-delà de la formation, voir comment et où intervenir, suivant ses capacités propres. Pas facile.

    Pas facile, dans une « bibliothèque » qui tend à l’universel.

    Pas facile, dans un monde informatique où les outils peuvent s’évaporer du jour au lendemain, contrairement aux hommes.

    Mais je ne pense pas que le choix soit nôtre.
    La mutation est là, et nous sommes en train de la prendre en charge.
    Faut-il être tortue ou lièvre ? L’avenir nous le dira.

    Bien cordialement
    Bernard Majour

    Commentaire par B. Majour — vendredi 7 novembre 2008 @ vendredi 7 novembre 2008

  7. Faisant partie de ceux qui sont très sollicité pour parler du web2.0 aux bibliothécaires, je rejoins vos points de vue. On le sait tout changement est long à se mettre en place. J’ai l’impression qu’aujourd’hui nous sommes encore dans une phase de découverte numérique pour beaucoup de nos collègues. Je constate souvent étonnement et vertige dans leurs yeux quand je présente le maelström du web2.0.

    Selon le temps dont je dispose et la thématique demandée, je parle toujours du rôle d’accompagnement du bibliothécaire. Pour reprendre l’exemple du wiki de Brest, son succès provient d’une forte volonté politique associée à une médiation tous azimut: les fameux PAPI (point d’accès public à Internet) avec des animateurs multimédias partout dans le pays de Brest + travail avec les collèges et les associations… La mise en place de l’outil en lui-même ne suffit pas à créer miraculeusement des contributions. On sait aussi que plus il y a de technologie plus il y a besoin d’accompagnement.

    Je trouve lumineux l’éclairage d’O. Tacheau concernant l’approche plus comportementale de la formation. Je pense que de nombreux collègues se reposent sur les collections car c’est un domaine maîtrisable et avec peu d’enjeux personnels alors que tout ce qui est de l’ordre du relationnel (médiation, formation,…) est plus risqué pour soi. Je vais ré-orienter mes interventions dans cette perspective autant que faire se peut en fonction des attentes.

    En Finlande, le public peut réserver un bibliothécaire pour 1 heure afin qu’il l’aide dans son utilisation de la bibliothèque…

    Commentaire par Xavier Galaup — vendredi 21 novembre 2008 @ vendredi 21 novembre 2008

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    Ping par Bibliobuzz de Novembre 2008 | MEDIATHEQUE2010.FR - PROSPECTIVES — lundi 16 février 2009 @ lundi 16 février 2009

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