Bertrand Calenge : carnet de notes

mercredi 22 octobre 2008

La réalité dépasse (toujours) la fiction

Filed under: Non classé — bcalenge @ mercredi 22 octobre 2008
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Il est toujours étonnant de voir la vitesse à laquelle les gens peuvent s’enflammer et projeter leurs fantasmes sociaux dans l’avenir. On a tout connu : de l’an mille qui allait apporter soit la paix de Dieu sur terre soit la fin du monde (et hop, on a remis ça en l’an deux mille), à la « fée électricité » qui allait relier les hommes et apporter la paix, ou à la télévision qui allait apporter le savoir dans tous les foyers, ou à la conquête spatiale par l’homme qui nous ouvrirait de nouveaux espaces de peuplement avant l’an 2000, ou encore à Internet qui allait créer un village mondial rousseauiste idéal. Je passe charitablement sur le modeste exemple du crédit hypothécaire qui, de l’avis des plus hautes autorités, allait très récemment encore relancer toute l’économie…

Quand un inventeur, entrepreneur ou bidouilleur propose quelque chose de nouveau, il y a toujours une bande de fans qui, au lieu de simplement vanter l’intérêt prosaïque de cette création, croit bon d’imaginer que la face du monde va nécessairement en être changée. Le problème, c’est que si la création doit changer la face du monde, c’est d’une façon que les contemporains de l’instant de la création sont en fait incapables d’imaginer. Sans parler des médias, la futurologie s’est intéressée à Internet dès ses balbutiements. A ma connaissance (détrompez-moi, SVP), par exemple elle n’a jamais été capable de concevoir précisément avant le XXIe siècle  le radical changement du modèle économique de la production et de la diffusion de l’information qui intervient en ce moment. D’autres inventeurs se sont greffés sur l’outil initialement créé et en ont modifié l’usage… Prévoir l’avenir social à partir d’une unique invention est déjà une gageure, mais quand l’invention en génère d’autres, ça devient farfelu…

Ou alors il faut être écrivain : on imagine des mondes nouveaux, on mixe l’actuel et les outils, on greffe dessus des préoccupations universelles, et on crée un monde. Avec beaucoup d’écrivains de science-fiction, on peut toujours dire qu’un auteur a eu une intuition géniale. Sauf qu’heureusement ils ne se prennent que pour ce qu’ils sont : des inventeurs d’imaginaire. Pas des futurologues.

Plutôt que de chanter les louanges de tel nouvel outil en évoquant les nécessaires bouleversements planétaires qu’il va provoquer, il est beaucoup plus intéressant de se pencher sur le réel social : non pas ce que les gens « vont faire » (croit-on), mais ce qu’ils font et surtout comment ils le font, et analyser en quoi tel ou tel outil peut être appréhendé et rencontrer leur intérêt voire leur façon de procéder. En quoi l’innovation peut être perçue,  acceptée et intégrée. C’est l’objet que poursuivait il y a quelques années une équipe de l’Université Pierre Mendès-France à Grenoble, CAUTIC, pilotée par Philippe Mallein, et reprise par une société privée : la conception assistée par l’usage. L’objet questionné n’est pas l’invention, mais les modalités de son appropriation par d’autres personnes, dont le public. Car la vraie invention à incidence sociale est celle qui est appropriée et parfois transformée : les blogs d’il y a 10 ans, volontiers considérés avec un indulgent mépris comme des comme des carnets intimes de lycéens, sont aujourd’hui en passe de supplanter le journalisme d’information, quand ils ne sont pas massivement alimentés par ces mêmes journalistes.

Arrêtons de prédire l’avenir : la réalité mouvante dépasse et transforme toujours la fiction techno-utopique. Pour rester en 2008, le web 2.0 ne signe pas une transformation sociale par ses promesses : ses usages discrets, ses tentatives d’utilisation à des fins diverses, la façon particulière dont il s’intègre ou non à différentes formes d’usages doivent être examinés avec attention. Mais sans arrière-pensée triomphaliste voire millénariste !

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3 commentaires »

  1. Bonjour

    vous dites vrai : « Ou alors il faut être écrivain » – et de fait, un des auteurs les plus lucides et pertinents sur notre époque, dont les premières œuvres furent écrites dans les années 1950, est et demeure Philip K Dick… dont toute bonne bibliothèque propose les œuvres 😉
    Et pourquoi est-il si « juste » dans sa manière de voir notre monde ? Parce qu’il n’a jamais cherché à « faire vrai » ou réaliste… il est parti de situations bien basiques de son temps et s’est amusé à les décliner selon une logique bien personnelle, légèrement paranoïaque et parfois acidulée… et comme notre époque est de fait paranoïaque, individuelle au plus au point et très psychédélique dans son genre, K Dick nous donne dans ses textes plus que ce qu’aucun futurologue ne parviendra jamais même à imaginer…
    Bonne continuation pour ce blog,
    PV

    Commentaire par Pascal V — jeudi 23 octobre 2008 @ jeudi 23 octobre 2008

  2. L’exception qui confirme etc. :
    Internet anticipation ortf 1969envoyé par laingui

    Commentaire par Pierre. — samedi 25 octobre 2008 @ samedi 25 octobre 2008

  3. @Pierre
    Merci pour cette petite merveille ! Qui est ce visionnaire si lucide ? Je ne crois pas l’avoir reconnu…

    Commentaire par bcalenge — samedi 25 octobre 2008 @ samedi 25 octobre 2008


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