Bertrand Calenge : carnet de notes

jeudi 25 septembre 2008

Lagardère et la bibliothèque

Filed under: Non classé — bcalenge @ jeudi 25 septembre 2008
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Tiens, parlons d’une banalité tant ressassée : la bibliothèque publique doit servir tout le monde, et prêter la plus grande attention à celles et ceux qui sont en situation d’exclusion.

On connait le discours : il faut sortir de la bibliothèque pour « faire venir les gens à la bibliothèque ». Sans qu’ils aient nécessairement une réelle connivence avec ces concitoyens (ils lisent peu, ont des préoccupations matérielles majeures qui les mobilisent, sans parler de situations familiales difficiles à vivre au quotidien -monoparentalité, temps partiel subi, etc. ), on décide qu’ils sont un public à servir conquérir. Louable intention, écho généreux à l’ambition de Malraux : mettre la culture à portée de tous. On tisse des partenariats, on sort de la bibliothèque (eh oui ! nombre d’actions dites « hors les murs » se multiplient, et c’est tant mieux !), et … on rame !

Sauf que…

Qu’est-ce qu’on veut vraiment ? Conquérir des inscrits – ou mieux des emprunteurs ? Augmenter les visites ? Intégrer les populations concernées dans le si merveilleux univers de la bibliothèque comme site car le lieu et ses services seraient l’alpha et l’oméga de la communauté ? Certes, l’institution bibliothèque a besoin de données statistiques (donc quantitatives) simples et massives pour s’affirmer. Mais on parle de quoi ? de l’institution ou des publics concernés ?

On sait qu’il est des publics ‘absents’ (au sens trop souvent de non-inscrits, hélas !),  des voisins presque, qu’il faut séduire pour le lieu et ses attraits, en particulier ceux qui conservent l’image de la bibliothèque livresque et studieuse sans avoir eu l’occasion d’essayer la nouvelle bibliothèque espace culturel, espace libre de rencontres, occasion d’ateliers pratiques, appareil de conseils, etc. (Encore faut-il avancer dans cette mutation). Et pour lesquels cette image traditionnelle ne répond pas à leurs besoins sans qu’ils aient imaginé ces nouvelles facettes…

On sait aussi qu’il est nombre de personnes actives, étudiants ou adolescents, pour lesquels la consommation informative ou culturelle tend à devenir domiciliaire (comme le signalait cette synthèse sur la culture adolescente), et de nombreuses bibliothèques sont imaginatives pour proposer des services qui s’insèrent dans ce nouveau contexte, essentiellement tissé de relations électroniques. D’ailleurs, l’immense majorité des biblioblogs se penche sur ce vecteur d’usages et de moyens. Pour ceux-ci le champ d’action est Internet, plus que le lieu bibliothèque.

Mais là encore de quels publics parle-t-on ? Comme je l’ai déjà souligné (ici), une immense majorité des services en ligne se déploie à partir d’un site bibliothèque très identifié et global (un lieu en fait ?) , même lorsqu’il se présente ambitieusement comme un ‘portail’, sans autre présence active dans l’univers protéiforme d’Internet. Y compris les présences incompréhensibles – pour moi – de certaines sur des espaces sociaux de type Myspace, qui à ma connaissance conservent cette identité « bibliothèque institution » (avec des astuces marketing de présentation) : ce n’est en fait qu’un déplacement du lieu, ou plutôt des services d’un lieu parfaitement connoté, au moins en France.
Alors on s’échine à repérer les visiteurs, les sessions, et ou les pages vues sur ces services, substitut certes utile de nos compteurs d’entrées et données d’inscription ou de prêt des lieux physiques. Mais bon, on parle en fin de compte toujours d’un usage statistique d’un lieu : réel pour les bâtiments, électroniques et parfois disséminé pour les – souvent LE – site(s) web et les services qu’il propose. Bref, on cherche toujours à ‘faire venir à la bibliothèque’. Ce n’est pas un objectif de service aberrant, bien au contraire ! Mais …

Venons-en à notre première question : comment faire avec ceux qui, « cloisonnés » socialement, pressurés par leurs contraintes économiques et/ou familiales, inexperts dans le maniement des informations tant dans les lieux que sur le net (cette fameuse litteracy), représentent une part importante de la population… que nous avons à desservir ?
Faire venir à la bibliothèque, dans le lieu même ou via Internet, est-ce toujours le bon service ? La bibliothèque comme institution agissante ne peut-elle imaginer des programmes d’action qui travaillent directement sur la population – quelle qu’elle soit d’ailleurs- sans passer par le lieu ? L’objectif des partenariats multiples et bienvenus se mesure-t-il à l’attraction du lieu ? Notre coeur d’action n’est-il pas là immergé, même s’il faut bien sûr quantifier les investissements, justifier les actions, actionner plusieurs cordes à la fois, etc. ?

Plus je m’occupe d’évaluation, plus je me méfie des statistiques. Je ne sais pas mesurer réellement cette forme de service réellement bibliothécaire (et d’ailleurs en recherche d’appellation officielle) qu’est ce qu’une collègue avait joliment appelé le « service Lagardère » : si tu ne viens pas à la bibliothèque, la bibliothèque viendra à toi.

Et tant pis (!!!!!!!!!) si tu ne viens pas à la bibliothèque ?

Trouver les moyens de défendre cette position n’est pas évident (les services sociaux le savent, dès qu’ils vont au-delà des impératifs réglementaires), mais la bibliothèque bénéficie d’une forte assise sociale, son lieu, ses services comptabilisables, ses résultats quantifiables. Elle peut faire le pari de consacrer légitimement une part de son activité en direction d’une action sociale et culturelle maigrement quantifiable (et en tout cas pas vis-à-vis du lieu ou des espaces web), levier d’une intégration culturelle collective… bénéfique à tous. Et même une part qui doit aujourd’hui déborder la portion congrue du ‘supplément d’âme’ !!
A condition pour ces acteurs de ne pas mesurer leur action à l’aune des entrées, des inscriptions ou des prêts !!!!
A condition de se penser dans une population, une communauté, et non nécessairement dans une institution stable et pérenne…

Qu’en pensez-vous ?

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3 commentaires »

  1. Une conception d’un service, qu’il soit public ou « privé », fourni à une communauté; cette problématique croisée avec un horizon géographique vaut aussi bien pour les librairies que pour les « services de proximité ».
    Malgré le retour périodique de remarques sur l’aspect « glocal » du web, il semble qu’on piétinne sans dégager clairement des expériences probantes.
    Ou bien faut-il regarder du côté de sites sur le modèle d’Alloresto ?

    Commentaire par Alain Pierrot — vendredi 26 septembre 2008 @ vendredi 26 septembre 2008

  2. Si je comprends bien, il s’agirait pour l’institution-bibliothèque de disséminer son offre de services au sein d’autres institutions afin, non plus seulement de conquérir de nouveaux lecteurs et donc de nouveaux usagers mais plutôt de répondre directement à des besoins, bref, de rendre le lieu ou la « marque » bibliothèque comme superflue ? Se fondre dans la population et non se revendiquer comme institution. Le fait est néanmoins que ce titre institutionnel lui confère également une légitimité qui est sûrement recherchée par une partie des usagers justement et que c’est probablement grâce à lui qu’elle peut prévaloir son assise sociale, non ? Je suppose alors que la réponse est double et que ce mode de dissémination des services ne peut venir qu’en complément d’une offre plus traditionnel et reconnue.

    Quant à la présence des bibliothèques sur des réseaux sociaux de type MySpace ou Facebook je pense également qu’il répond à une double nécessité : une première de dissémination justement de l’institution des bibliothèques dans les outils et les lieux largement fréquentés par les usager, et là encore, l’identification de la bibliothèque comme tel est important pour qu’elle puisse être reconnue et identifiée (et d’autant plus outre-atlantique où ces institutions ne fonctionnent pas uniquement sur fonds publics) ; une seconde de réponse au besoin exprimé par ses usagers en terme de sociabilisation tant il est indéniable aujourd’hui que l’ordinateur joue un rôle de plus en plus marqué, voire majeur, en tant qu’outil de socialisation. Si en plus, l’institution peut en profiter pour enseigner ou du moins donner des clefs pour gérer son identité numérique, ce serait merveilleux.

    Commentaire par Thomas — samedi 27 septembre 2008 @ samedi 27 septembre 2008

  3. @ Thomas,
    Ce n’est pas tout à fait ce que je voulais dire. Effectivement, le lieu bibliothèque est important, et les services qu’il contient (j’insiste sur ce ‘contient’, à l’intérieur donc) sont indispensables ; certes, ce lieu doit aussi être capable de se présenter autrement que dans ses murs, donc comme un lieu sur Internet.
    Mais ce sur quoi j’insistais, c’est sur le fait que la bibliothèque doit être capable de s’externaliser avec d’autres objectifs que de faire venir dans ses murs. Pour donner une comparaison -mauvaise-, l’assistante sociale représente toujours l’institution sociale lorsqu’elle est chez les familles, et elle essaye de les aider là où ils sont. Un bibliothécaire, surtout à l’heure des flux, ne peut-il être l’institution bibliothèque hors ses murs, pour le chercheur qui dispose de sa bibliothèque personnelle comme des abonnements électroniques de son université auxquels il a accès depuis chez lui, comme pour les personnes isolées ou exclues qui ont d’énormes besoins d’information immédiate ?
    La bibliothèque est-elle toute entière contenue dans ses murs et sa façade, et ses services et acteurs avec elle ?

    Commentaire par bcalenge — samedi 27 septembre 2008 @ samedi 27 septembre 2008


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