Bertrand Calenge : carnet de notes

samedi 13 septembre 2008

Métier d’arts

Filed under: Non classé — bcalenge @ samedi 13 septembre 2008
Tags: ,

La ‘bibliothécarisation du monde’ conduit les bibliothécaires à aller au-delà de leurs techniques éprouvées pour s’immerger dans une société irriguée par de nombreux flux d’information plus ou moins structurée – sinon par les algorithmes des moteurs de recherche -, et à concevoir prioritairement des politiques documentaires pour leurs collectivités. Le travail se diversifie selon les différents angles de ces politiques, donc selon les différents publics/usages visés : renouvellement de la responsabilité documentaire sur les contenus, médiation numérique (j’adore cette expression), programmation culturelle, etc. Fonctions et procédures innovantes se multiplient, souvent avec bonheur… Si de nouvelles compétences interactives apparaissent (management, traitement numérique, marketing, …), deux savoir-faire très anciens en connaissent également des évolutions profondes tout en conservant leur pertinence : l’art de documenter, et surtout l’art de chercher.

L’art de documenter

L’art de documenter est depuis très longtemps (Gabriel Naudé en témoigne) la pierre de touche du métier de bibliothécaire : l’art de savoir construire une offre de supports documentaires pertinents pour une population. Ce talent reposait sur trois piliers entre autres : la disponibilité de documents, les espaces disponibles, et le budget. Les besoins de la population étant  davantage un pari… C’est cet art qui a connu l’émergence des politiques documentaires, lesquelles ont formalisé ce talent autour des intentions de la collectivité et des usages des publics visés. Ce talent et cette formalisation s’exerçaient sur des documents maitrisés, parce qu’acquis et manipulables (hors la littérature grise, d’usage plus spécifique et souvent pâture de documentalistes) : on les introduisait dans le ‘système bibliothèque’ pour constituer une offre documentaire pertinente.
Mais les supports pertinents migrent en partie sur Internet, et la dissémination, dans et surtout hors les bibliothèques, des flux d’information documentée comme de cette patrimonialité potentielle  fait qu’un professionnel doit jongler entre le manipulable (ce qui est sous la maîtrise : l’imprimé, et plus anecdotiquement le numérisé en local), et le non manipulable (de plus en plus numérique sur Internet). Le second grandissant de façon exponentielle.
Comment proposer une offre documentaire dans ces conditions ? La réponse gestionnaire tiendrait dans la distinction entre le manipulable (plans de classement, procédures de désherbage, …) et le non manipulable (vaste flou regroupé sous l’appellation de bibliothèque électronique ou services numériques). Les usages des publics et la relation de la bibliothèque à ceux-ci imposent une approche non divisée. La solution réside dans le souci des besoins des publics de la bibliothèque réelle : sélectionner et surtout mettre en perspective l’ensemble des sources d’information potentiellement pertinentes, qu’elles soient matérielles et acquises, ou ‘virtuelles’ et identifiées. L’offre documentaire de la bibliothèque ne nait plus seulement de l’ordre des documents élus par l’institution, mais de l’ensemble des ressources disponibles. Et c’est en partant de l’analyse des interrogations du public que cet ensemble relativement instable peut proposer une mise en perspective, une contextualisation qui donne son vrai sens au « service public de la surprise » (selon Dominique Lahary).
« Savoir trouver les bons livres » fait appel désormais à trois talents complémentaires (et non exclusifs des anciennes compétences) :
la temporalité : le paysage documentaire comme les préoccupations des publics étant mobiles, l’offre contextualisée de la bibliothèque est en recomposition permanente ;
le recours à des sources diverses : il faut guetter non seulement les nouveautés intéressantes et fiables dans le monde stable et surtout instable (voir ci-après), mais aussi aiguiser son empathie avec ‘ses’ publics ;
l’explication, la mise en scène : la mise en espaces ne suffit plus, il faut inventer de nouvelles expositions adaptées à l’univers d’Internet. Ce qui suppose de plus en plus la capacité à écrire et pas seulement à indexer ou à discuter en banque de renseignement. Ecrire, c’est exposer, organiser, illustrer, etc.
L’expression de ces trois nouvelles compétences, ajoutées aux anciennes, est pour moi merveilleusement exprimée dans Points d’actu. L’art de documenter, ainsi revisité au regard des nouvelles pistes de découvertes possibles, jongle entre de multiples références… et abandonne toute illusion de stabilité référentielle définitive, car l’ offre potentielle est à la fois stable -l’imprimé- et mouvante -l’électronique-. En confrontant cette offre diverse aux besoins d’une population, l’art de documenter donne d’ailleurs une nouvelle vigueur aux collections matérielles : elles ne sont plus seulement gardiennes des savoirs anciens pour les amateurs, elles deviennent ressources pour mettre en perspective des préoccupations contemporaines. On utilise la mémoire pour éclairer le présent.

L’art de chercher

Parallèlement, examinons la quotidienneté du travail à un bureau de référence. L’exercice du métier de bibliothécaire a longtemps placé en exergue cette autre ancienne activité fondatrice, la recherche bibliographique ( AAh, les cours de l’Enssib au siècle dernier ! Les apprentissages fastidieux des sources essentielles !). Certes, la recherche bibliographique demande un réel talent pour débrouiller l’écheveau, aboutir au bon document. Mais elle était  jusque là fondée essentiellement sur une mise en ordre du monde par les bibliothécaires (voir remarquable thèse de Muriel Amar sur l’indexation), lesquels produisaient l’essentiel des compilations bibliographiques, d’où un système circulaire d’organisation du travail longtemps efficace : des pros élaborent les recueils bibliographiques ou des bases de données selon des méthodes normalisées, et d’autres pros -en front office– utilisent des méthodes similaires et les outils ainsi élaborés pour répondre aux besoins de recherche d’information, après un long apprentissage des sources et pratiques des premiers pros.

Cette cartographie complexe d’une certitude faiblement évolutive ne fonctionne plus qu’imparfaitement. La dissémination de l’information -encore !- est envahissante, et les bibliothécaires ne peuvent que très imparfaitement produire une mise en ordre stable : à côté et même souvent avant les textes maîtrisés, il y a moult autres sources possibles, non produites ni maîtrisées par les bibliothécaires. La bibliographie de référence (autre qu’identificatrice de documents matériels) devient de plus en plus improbable…
Là encore, une évolution est à l’œuvre. Si l’art de chercher exige toujours – et avant tout – de comprendre le contexte de la question posée (là encore le demandeur est premier !), deux autres savoir-faire se sont imposés :

– la veille sur les sources potentielles aborde désormais la diversité et la variabilité d’Internet : rares sont les sources stables dans leur qualité, fréquentes et peu annoncées sont de nouvelles ressources très pertinentes. A une question donnée s’impose désormais une sorte d’errance intuitive, d’autant plus efficace qu’elle se renouvelle constamment. Autant que les sources elles-mêmes comptent le chemins d’accès : une recherche efficace passe par des itinéraires déjà vérifiés mais aussi par des essais de raccourcis, il faut savoir rapidement si la source est imprimée ou électronique, quels types de sources doivent être croisés pour confirmer l’approche, etc. ;
– le plus étonnant est que le listage des sources bibliographiques, autrefois préalable à cet exercice, est devenu impossible : le bibliothécaire utilise en fait une cartographie mentale éminemment mouvante, faite davantage de procès itératifs que de points de repères pouvant être récapitulés…
Nombre de documentalistes ont déjà fait un bon bout de ce nouveau chemin : aux bibliothécaires de le découvrir et de l’arpenter à leur tour !

Documenter, chercher, deux arts constants dans le métier de bibliothécaire. A regarder les nouvelles compétences réclamées pour ces nouveaux talents, on voit bien qu’ils deviennent indissociables et complémentaires dans l’univers du bibliothécaire sur Internet, ou plutôt dans l’univers du bibliothécaire qui ne doit plus ignorer Internet. L’évolution est possible ! Par exemple, le Guichet du Savoir (l’art de chercher) et Points d’actu (l’art de documenter) ne sont-ils pas le fruit du travail des mêmes bibliothécaires ?…

C’est plutôt stimulant, non ?

Advertisements

7 commentaires »

  1. Bonjour,

    Quelques observations personnelles du paysage bibliothéconomique actuel :

    http://www.oeil-cynique.org/spip.php?article221

    Bien cordialement,

    Olivier

    Commentaire par Olivier — jeudi 25 septembre 2008 @ jeudi 25 septembre 2008

  2. Bonjour,

    Dans votre livre « Mettre en oeuvre un plan de rangement », je lis, à la page 18, « l’aménagement des espaces publics, c’est aussi de la politique documentaire ».
    Cette phrase m’amène à une petite question (surement très naïve) : de quelle manière un plan de classement peut-il intervenir dans la politique documentaire ?
    Peut-on aussi le considérer comme représentatif de la politique documentaire ?
    Cet aspect se retrouve-t-il dans votre livre « conduire une politique documentaire » ?

    Merci 😉

    Commentaire par Alain — dimanche 17 avril 2011 @ dimanche 17 avril 2011

  3. @ Alain,

    A vos trois questions :
    – le plan de classement est effectivement une des voies d’entrée de la politique documentaire, dans la mesure où il oblige à distancier vis-à-vis des collections dans leur ensemble, en appareillant ensemble des documents singuliers, dans la mesure où il constitue une démarche collective, et dans la mesure où il produit un document formalisé guide pour des actions futures. Il n’est pas suffisant, évidemment…
    – je n’irais pas jusqu’à dire qu’il est représentatif, mais plutôt qu’il est une représentation de la position des collections vis-à-vis des publics qu’elles sont susceptibles de rencontrer ;
    – enfin oui, sa démarche très concrète fait que je m’en suis souvent emparé dans mes différentes productions sur les politiques documentaires…

    Bien cordialement

    Commentaire par bcalenge — dimanche 17 avril 2011 @ dimanche 17 avril 2011

  4. Un grand merci

    Commentaire par Alain — dimanche 17 avril 2011 @ dimanche 17 avril 2011

  5. Bonjour ! Après avoir lu votre billet que je comptais exploiter pour un devoir de recherche, j’ai une question : vous parlez du « manipulable » et du « non-manipulable » : j’entends bien que le sens qui y est attaché est plus large que « ce qui tient dans la main », puisque vous y incluez le numérisé local, et que vous le définissez comme étant ce qui est sous la maîtrise. En revanche, vous partez du postulat que tout ce qui fait partie de l’ensemble de la documentation numérique en ligne ne l’est pas ; cependant, certaines sources (les archives ouvertes comme HAL, par exemple), offrent des documents qui m’apparaissent peu ou prou maîtrisables : qu’en est-il de ces cas particuliers ? A quelle catégorie les rattacheriez-vous ?

    Commentaire par Edouard (Rob Edelji) — jeudi 4 juillet 2013 @ jeudi 4 juillet 2013

  6. Bonjour,

    La différence que j’établis tient en la possibilité ou non de configurer ou reconfigurer des ressources dans un écosystème de médiation, et d’en piloter la conservation éventuelle. Dans ces conditions, les documents numériques libres de droit et téléchargeables peuvent très bien être manipulables s’ils sont inclus par exemple dans une bibliothèque numérique, ou « non-manipulables » si on se contente de considérer qu’ils vivent dans un système autonome et distant disposant de sa propre interface…

    Cordialement,

    Commentaire par bcalenge — jeudi 4 juillet 2013 @ jeudi 4 juillet 2013

  7. Merci infiniment pour votre réponse rapide !

    Commentaire par Edouard (Rob Edelji) — jeudi 4 juillet 2013 @ jeudi 4 juillet 2013


RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :