Bertrand Calenge : carnet de notes

samedi 6 septembre 2008

Le bibliothécaire n’est pas Jeeves (le journaliste non plus)

Filed under: Non classé — bcalenge @ samedi 6 septembre 2008
Tags:

Un billet pour compléter un autre. Il se trouve que Silvère a fait paraitre un nouvel article documenté sur le métier de journaliste (et de bibliothécaire), qui a provoqué de nombreux commentaires très intéressants. Je suis admiratif devant la patience bénédictine de l’auteur, qui collecte moult informations, les retranscrit, les annote et les diffuse (ce qui prouve que c’est un vrai veilleur, lui ! Je ne me prétends que commentateur des transmissions et réflexions de ces vrais veilleurs…). Et en même temps, son billet comme les commentaires m’attirent quelques réflexions (moins documentées qu’eux, mais baste, ce n’est ici qu’un blog, pas une revue savante !).

L’argument de Silvère pourrait être récapitulé en deux citations :

« la mise en formes (notez le pluriel), et d’”animation d’une communautédevient centrale pour les journalistes comme pour les bibliothécaires. » ;

et :

« si ce que nous avons appris en terme de politique documentaire était à ne surtout pas oublier sur le web ? Et si les journalistes devaient d’abord apprendre à affirmer une ligne éditoriale (qu’elle soit issue d’une structure ou d’une communauté, ou même personnelle, mais l’affirmer clairement) avant d’affirmer qu’ils sont journalistes ? Et si les bibliothécaires devaient d’abord définir leurs objectifs avant de d’utiliser des outils 2.0 et de se dire médiateurs ? ».

Je suis presque entièrement d’accord. Presque, car ce qui me chiffonne dans cette citation, c’est le ‘ou même personnelle‘ – que j’ai mis en rouge -. Et je voudrais insister fortement sur la nature « collective » de ces différents métiers qui traitent de l’information.

Confiance

Partons du cœur de ces métiers, les publics. C’est par la confiance qu’ils accordent au médiateur que ce dernier peut exercer son métier (sans quoi, il est médiateur sans public…un comble !). Cette confiance s’adresse-t-elle aux individus médiateurs ou au complexe processus social de leur action ? L’enquête du CREDOC en France soulignait la grande ‘valeur d’image’ de la bibliothèque, et j’ai récemment signalé une enquête américaine qui donnait aux news et magazines une ‘très’ mauvaise note par rapport notamment aux bibliothèques. Loin de moi l’idée de suggérer que les journalistes seraient moins fiables que les bibliothécaires, mais cela signifie sans doute que dans l’imaginaire collectif les bibliothèques (et non les bibliothécaires) sont globalement plus fiables que la presse (et non les journalistes). On pourrait poursuivre l’interrogation avec l’offre d’information sur Internet : dans la même enquête, les ressources d’Internet avaient encore une moins bonne appréciation. Ce qui amène à s’interroger sur la validité informative du ‘web social’, non en termes de valeur ‘pure’, mais de confiance. Les expériences d’information collaborative (Yahoo answers par exemple) veulent signifier que la communauté des gens est capable de produire et filtrer une information valide, laissant de côté les professionnels de celle-ci (journalistes contre blogueurs)… mais cette activité significativement sociale ne crée pas nécessairement un grand crédit d’information auprès du public visé… même si parfois elle peut apporter un succès médiatique !
Quand on parle de Wikipedia comme d’un exemple de connaissance sociale produite par tout un chacun, on oublie que WP est un appareil complexe (je cite la page d’accueil de la communauté Wikipedia) :

« Statuts élus ou désignés : Administrateurs (liste) • Bureaucrates • Arbitres • Stewards • Développeurs • Vérificateurs d’adresses IP • Robots
Rôles volontaires : Utilisateurs prêts à aider • Wikipompiers • Patrouille RC • Traducteurs • Wikigraphistes • Photographes • Ambassadeurs • Volontaires pour la presse
 »

Bref c’est un véritable appareil éditorial, même s’il n’est pas placé sous la houlette d’un patron ! en fait, de mon point de vue, c’est un extra-terrestre (à qui je souhaite longue vie, mais sans y croire vraiment ! Une telle conjonction auto-organisationnelle n’a pour moi pas d’équivalent ailleurs…). Bref, on n’a pas confiance dans les auteurs anonymes, mais dans l’appareil éditorial, la réputation de la source, la légitimité de l’organisation. C’est dans l’organisation du back-office, la logistique, la systémique des contenus, que réside l’avenir (et dans le service personnel, of course !). Servir un public, une population pour nous, ce n’est pas proclamer l’avènement du spontanéisme, mais mettre en place un projet complexe et cohérent par lequel passeront – conçus ou provoqués, mais en tout cas filtrés et organisés – les contenus, y compris ceux apportés par les publics eux-mêmes. Cela vaut pour tous les professionnels de l’information.

Contexte, sacré contexte…

De plus, le contexte éditorial sera différent selon l’établissement ou le journal, et selon l’objectif de l’organisation ou de la collectivité. On n’attend pas la même chose du chroniqueur économique du Monde et du rédacteur mondain de Gala, même s’ils sont tous deux journalistes, et ils n’auront pas le même crédit du fait de leurs contextes éditoriaux respectifs. Un lecteur de Closer sait instinctivement que son magazine n’est pas parole d’évangile, et un lecteur d’une bibliothèque rurale n’attendra pas de celle-ci qu’elle l’aide à documenter sa thèse de physique (Eh, ce n’est pas une vraie comparaison, mais une image ! Que de choses à faire avec le choix, les conseils, l’ouverture culturelle, la capacité à réorienter ses besoins…!). Ce qui est en jeu dans l’évolution de tous les « métiers de l’information », c’est aussi et peut-être surtout l’appareillage de « rédaction-en-chef » et de pilotage qui organise les objectifs, la forme, le fond, et assied la réputation. Les questionnements des journalistes et bibliothécaires sur les mutations de leurs métiers, et leurs  interrogations partiellement convergentes, reposent en grande partie sur les changements de forme de l’ ‘autorité’ (ou de la réputation, ou de la légitimité,…) des structures informatives.

Un métier, c’est solide, non ?

Cessons de nous demander sans cesse ce que devient notre métier dans toutes ces mutations !! Il y a et il y aura maints changements de techniques et pratiques, de fonctions utilitaires, de circuits… , d’une façon qu’on devine accélérée, mais c’est toujours le même métier ! Un bibliothécaire c’est à la fois un système d’accompagnement cognitif (une bibliothèque) et/dans une institution à vocation collective. Un journaliste c’est un projet éditorial collectif (un journal, ou une radio, ou…) et/dans une reconnaissance par une communauté et des financeurs. Le reste n’est que techniques évolutives, réactivité professionnelle, attention aux usages mouvants, modification des processus de production, etc. Rien de cela ne remet en cause les fondements professionnels les plus solides…
Attention, cela ne signifie pas qu’un bibliothécaire soit journaliste, ni vice-versa : d’autres facteurs entrent en jeu, qui mériteraient bien d’autres billets !
Attention bis : cela ne signifie pas que la compétence ou la conviction personnelles ne jouent aucun rôle, bien au contraire !

Je ne crois pas à la reconnaissance publique du journaliste isolé, et encore moins à celle du bibliothécaire solitaire (« I am a poor lonely librarian… »), fussent-ils au service de la vérité – informative- et de toute la collectivité.  Le bibliothécaire n’est pas Jeeves (à lire !), ce serviteur génial de son maître qui trouve tout seul les solutions des énigmes pour son maître indolent. Il fonctionne dans et pour un système social, dans et pour un système fonctionnel de bibliothèque, et n’est pas grand chose sans lui. N’est-ce pas le cas pour tous les « professionnels de l’information » ?

Publicités

Un commentaire »

  1. Oui tu as raison, « la ligne personnelle » n’en est pas une au sens pur, c’est à dire dénuée de tout contexte. C’est d’ailleurs pourquoi les blogs, ceux avec une voix très identifiable (ex: maître éolas) sont avant tout des objets altruistes, qui servent ceux à qui ils s’adressent tout comme leurs auteurs.

    Sur l’importance du contexte, je te suis totalement quand tu écris : « Servir un public, une population pour nous, ce n’est pas proclamer l’avènement du spontanéisme, mais mettre en place un projet complexe et cohérent par lequel passeront – conçus ou provoqués, mais en tout cas filtrés et organisés – les contenus, y compris ceux apportés par les publics eux-mêmes. Cela vaut pour tous les professionnels de l’information. » ça pourrait même devenir un sujet de concours! 🙂

    Et merci pour la référence à Saint-Benoit, Monseigneur!

    Commentaire par Bibliobsession — lundi 8 septembre 2008 @ lundi 8 septembre 2008


RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :