Bertrand Calenge : carnet de notes

mardi 2 septembre 2008

Internet et la fréquentation des bibliothèques

Filed under: Non classé — bcalenge @ mardi 2 septembre 2008
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La mise en œuvre de services Web innovants (porteurs d’information et autres que des vitrines) attire parfois des réflexions comme « vous allez vider la bibliothèque de ses lecteurs, qui n’auront plus besoin d’y venir ! ». Cette assertion est doublement mal venue. D’une part cela sous-entend que la bibliothèque n’est qu’objet de nécessité mais pas de plaisir, d’autre part les deux activités sont placées sur le même plan (parce qu’elles ont l’institution bibliothèque comme source commune) alors qu’elles ne se déroulent pas dans le même espace temporel (périodes et modalités d’accessibilité) ni pour des objets similaires (à la bibliothèque le livre, l’exposition, l’espace de travail ; à l’espace web le texte en ligne, le cheminement hypertexte).

Et puis surtout, les études montrent que les deux formes de service ne sont pas concurrentes. A Lyon déjà, une étude sur le Guichet du Savoir signalait que 85 % des utilisateurs n’étaient pas inscrits à la bibliothèque. Certes mais on prétendra que le service est quelque peu atypique. Une autre étude plus récente, réalisée par l’Institute of Museum and Library Services (aimablement signalée par Vagabondages), donne un nouvel aperçu extrêmement intéressant des pratiques distinctes d’Internet, des bibliothèques, et des pratiques d’Internet au sein des bibliothèques (par le public, bien sûr !). C’est cette enquête qui me conduit à écrire ce billet. Dans ce travail d’une réelle ampleur, trois des enquêtes conduites méritent quelque attention :

une enquête générale sur les sources d’information utilisées par les Américains (1 557 personnes)

une enquête auprès des utilisateurs d’Internet (1 607 personnes)

une enquête auprès des utilisateurs de bibliothèques (1 049 personnes)

Nul doute que l’examen des autres enquêtes (sur les utilisateurs des musées notamment) nous apporterait nombre d’informations utiles. Mais limitons la taille du billet ! et cantonnons-nous à quelques réflexions en passant. Soulignons en outre que l’enquête porte sur des Américains adultes de 18 ans et plus (et il n’est pas indifférent de relever que 75 % des Etatsuniens sont détenteurs d’une carte de bibliothèque, selon l’OCLC).

Quelques regards sur les besoins et stratégies de recherche

Premier point intéressant, l’enquête sur les pratiques générales d’information se positionne d’abord par rapport aux sources. Un Français (bibliothécaire) dirait peut-être : « ah oui ! Est-ce que les gens préfèrent Internet, le journal ou la bibliothèque ? ». Plus subtile, l’enquête se réfère dans un premier temps aux vraies sources, qui sont des supports et non des institutions : dans cette acception, la bibliothèque n’est pas une source, à la différence des livres, des revues, d’Internet (qui n’est qu’un support, ce que n’est pas la bibliothèque), voire des autres personnes – les gens – : voila les vraies sources pour le citoyen.

Un autre point qui m’a frappé : tous types de besoins d’information confondus (la liste est impressionnante), 57 % des derniers besoins d’information personnelle ou familiale se sont manifesté depuis 1 semaine ou bien moins. C’est dire que nous sommes dans l’ère de l’urgence : savons-nous répondre avec rapidité ? La proportion de besoins intervenant dans un délai aussi bref atteint presque 80 % pour les questions scolaires ou universitaires : comme disait S.R. Ranganathan, ‘économisons le temps du lecteur’ !

Ave quels moyens accède-t-on aux informations ? Quelle source permet –selon les enquêtés – d’obtenir la bonne information ? Chose très intéressante, les enquêtés placent en tête les personnes (les autres, les gens,…), avec une note de confiance supérieure même à la ressource d’Internet – les grands perdants étant la presse et les magazines, mais à un niveau très convenable… (les bibliothèques, états-uniennes rappelons-le, sont bien placées). Depuis le temps que je répète que l’avenir des bibliothèques repose dans les bibliothécaires, non dans les prouesses technologiques !!!!!!

Et cessons de rechercher l’exclusivité : en moyenne, un utilisateur va chercher 2,1 sources quand la question lui est importante… De quoi relativiser notre « indispensabilité » ( !)… et de toute façon dans cette compétition la bibliothèque est bien placée !

Quels usages pour quels besoins ?

Les besoins utilisant préférentiellement Internet (et y trouvant leur satisfaction) s’établissent comme suit : 47 % relèvent du travail, 42 % sont personnels, 11 % relatifs à l’éducation (attention aux acceptions diverses de travail ou éducation dans la société nord-américaine !). En matière de travail, 67 % des besoins d’information sont recherchés via Internet. Et c’est Internet qui domine largement pour tout ce qui concerne les questions personnelles (‘family’) et professionnelles (‘work’).

Quant aux objectifs de venue physique à la bibli, ils  relèvent à 47 % de la distraction (et/ou culture ? : entertainment), à 21 % de préoccupations personnelles ou familiales, à 6 % du boulot, et à 26 % de besoins éducatifs ou de formation. Même chez les étudiants –venant à la bibliothèque -, les questions personnelles (loisirs compris) produisent la majorité des motivations de venue (à 65 %) ; au passage, 37,5 % expriment … une recherche de place pour travailler (ça vous étonne ?!!!), et 12,5 % seulement recherchent de la ‘littérature’ (terme US générique pour les livres sans motivation utilitaire). Ce qui est intéressant, c’est que la question est posée du côté de l’usager (« qu’est-ce qui vous a fait venir ? ») et non du côté des institutions (« quels sont les atouts de telle institution ? »).

Il apparait clairement qu’un des atouts majeurs de bibliothèques est leur capacité de proposition d’un espace social, lieu de rencontre, espace de plaisir, ce qu’avait déjà souligné l’enquête du CREDOC en France.

La confiance documentaire

Les collections et les contenus informatifs ne sont pas absents de ces motivations, tout de même ! Déjà, l’entertainment utilise livres, disques, DVD. Mais l’usage documentaire semble apparaître davantage par le vecteur d’Internet, même pour les bibliothèques : 47 % des visiteurs physiques des bibliothèques cherchent de l’entertainment, contre 14 % seulement de ceux qui y viennent par Internet.

Et pourquoi des gens vont-ils dans les bibliothèques et sur leurs sites Internet ? Parce qu’ils ont confiance. C’est une forte leçon de cette enquête. L’enquête générale détermine un indice de confiance de 4,58 (sur 5) envers l’information fournie par les bibliothèques, contre un indice variant de 2,14 (sites personnels) à 3 (sites gouvernementaux) envers celle d’Internet.

Cumul et non substitution

Quand on croise ces différents éléments (dimension physique de l’espace social documenté, confiance informative, usages distincts des lieux et d’Internet), on comprend mieux deux conclusions majeures de l’enquête :

– « Les entrées dans les bibliothèques publiques continuent d’augmenter […] Le nombre d’entrées par habitant est passé de 3,8 en 1992 à 4,8 en 2005. Ainsi, Internet ne parait pas faire décliner le nombre des entrées en bibliothèque ». Allons plus loin (je m’épargne la traduction absolument exacte) : les visites externes sur les accès web de la bibliothèque n’ont pas d’impact significatif sur les entrées ‘physiques’. Les deux « espaces » ne se situent pas totalement sur le même plan des usages… Après, le pour quoi des entrées peut être questionné, comme en témoigne le débat virtuel suscité par la BPI autour de l’enquête du CREDOC.

– Les pratiques sont volontiers cumulatives (et non exclusives ou substitutives) : 10 % des enquêtés ne connaissent qu’Internet, mais 47 % cumulent visites sur Internet, dans les musées et dans les bibliothèques (bon, on est aux Etats-Unis)

Conclusions ?

Les cinq conclusions des études, à prendre avec précautions vu l’objet même de l’Institut (quand même justifier les bibliothèques et les musées !) et à ne pas transposer telles quelles (ce sont les États-Unis), sont les suivantes. A vous de traduire, je fatigue :

CONCLUSION 1. Libraries and museums evoke consistent, extraordinary public trust among diverse adult users.

CONCLUSION 2. An explosion of available information inspires the search for more information

CONCLUSION 3. The public benefits significantly from the presence of museums and libraries on the Internet.

CONCLUSION 4. Internet use is positively related to in-person visits to museums and libraries.

CONCLUSION 5. Museums and public libraries serve important and complementary roles in supporting a wide variety of information needs.”

Allez, on va se faire plaisir pour finir. Une citation à relever (US, une fois encore) : « Les utilisateurs d’Internet sont, par rapport aux non-utilisateurs d’Internet, à 91 % plus enclins à entrer dans des musées et à 50 % plus enclins à entrer dans des bibliothèques publiques » (“Internet users are about 91% more likely to visit museums and 50% more likely to visit public libraries than non-Internet users”).

Ce ne sont que quelques notes. Vous en dites quoi… après avoir lu les rapports, bien sûr !?

Un Post scriptum : l’étude propose une évaluation du bénéfice économique des bibliothèques : il est évalué à 35,8 milliards de dollars (vous avez bien lu !) économisés par les utilisateurs. Je ne crois guère à ces calculs-là, mais c’est intéressant…

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2 commentaires »

  1. Merci Bertrand pour cet excellent billet !

    Commentaire par Lionel — mercredi 3 septembre 2008 @ mercredi 3 septembre 2008

  2. c’est clair, très intéressant, merci pour l’effort de traduction!

    Commentaire par Bibliobsession — mercredi 3 septembre 2008 @ mercredi 3 septembre 2008


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