Bertrand Calenge : carnet de notes

Dimanche 6 septembre 2009

Le patrimoine au défi du numérique : un dilemme biaisé pour les bibliothèques ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ Dimanche 6 septembre 2009
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En préalable à ce billet :
Ce texte est initialement paru le 6 septembre au soir. Le 7 au matin, je découvrais un long commentaire de Calimaq, qui mettait à bas plusieurs des points juridiques que je soulevais. Inquiet de découvrir que ma plume ajoutait aux arguments infondés et à la confusion ambiante, j’ai immédiatement retiré ce billet, afin de réfléchir à ce qu’il convenait de faire. Le week-end aidant, j’ai décidé de le republier avec ce préambule, et en vous recommandant vivement de ne pas vous tenir au texte seul de ce billet, mais à considérer avec la plus grande attention les commentaires qui le rectifient ou appellent à approfondissements. Fin du préambule…

La diversité des débats actuels, mêlant numérisation des collections publiques et accord éventuel Google-éditeurs américains, ne facilite pas la décantation des questions. Mais baste ! Ceci est juste un carnet de notes. Voyez donc dans ce billet une étape dans la décantation, et non une réflexion aboutie… Pardon pour la longueur du billet !

Le patrimoine n’a-t-il pas bon dos ?  Nouvelle renaissance du vieux dilemme, conserver ou diffuser, ce patrimoine brandi brouille (oh la belle allitération !) à plaisir les actuels débats autour des numérisations des collections de bibliothèques.

Parlons franc : Google numérise à tout va des collections de bibliothèques (on parle même de la BnF, c’est dire !), et les insurgés se lèvent, avec notamment trois arguments  tournant tous autour de diverses acceptions du patrimoine :
– les collections publiques sont la propriété de la nation, et non d’une société commerciale ;
– dériver l’exploitation de ces collections – sous forme numérique – vers une société commerciale revient à priver la collectivité du bénéfice de cette exploitation ;
– autoriser la mainmise commerciale progressive d’un acteur commercial unique sur la version numérique des collections des bibliothèques conduit à placer le patrimoine sous le bon vouloir de cette société, donc le capital culturel de la nation, donc (?) la liberté d’information des citoyens.

Aucun de ces arguments n’est évidemment stupide, mais chacun d’entre eux néglige une dimension sans doute oubliée des collections patrimoniales (et autres) des bibliothèques.

La propriété des collections

Il est sans doute nécessaire de rappeler que la collectivité ne "possède" pas du savoir, mais seulement des supports (livres, disques, DVD, …). Si les livres -par exemple- possédés sont libres de droits d’exploitation, ils ne sont jamais libérés du droit d’auteur, en France du moins. Et si un exemplaire d’un livre est détenu par une bibliothèque, cela ne confère à cette dernière aucun droit sur son contenu : si celui-ci est libre de droits d’exploitation, libre à chacun de le reproduire, de l’exploiter, de dormir avec ad vitam aeternam (alors qu’il devra rendre le codex matériel qu’il aura emprunté à la bibliothèque). Et si ce quelqu’un reproduit ou exploite un texte procuré par la bibliothèque mais non libre de droits, ce n’est pas à cette dernière qu’il devra rendre des comptes, mais aux ayant-droits – éditeur compris et d’abord évidemment (donc détenteur des droits d’exploitation) !

En ce qui concerne les collections patrimoniales, donc en majeure partie des collections libres de droits d’auteur (donc d’exploitation) car tombés dans le domaine public (mais pas seulement, on y reviendra !), le droit d’auteur a peu de chances de s’exercer : à mon avis, vous pouvez vous lancer dans des pastiches ou rééditions du Roman de la Rose sans danger ! La bibliothèque devient-elle alors un auteur ou un éditeur par substitution ? Que nenni ! Ce qu’elle doit protéger, c’est ce support, parfois devenu rare, et en garantir la diffusion adaptée. Bref, la seule chose qui soit patrimoniale dans nos collections, ce sont les codex de papier ou plus rarement de parchemin. leur contenu (le savoir) n’est pas régi par des textes relevant des bibliothèques, mais par ceux – beaucoup plus larges – relevant du droit d’auteur.

Numériser une collection patrimoniale libre de droits d’exploitation, et en diffuser à sa guise le contenu numérique, n’est donc pas antinomique avec la patrimonialité des collections matérielles. Tout au plus la bibliothèque peut-elle conditionner la réutilisation, la numérisation, ou le téléchargement du document une fois numérisé à quelques frais de gestion et/ou à des mentions de courtoisie.

La perte de bénéfices

Il est toujours assez amusant de voir bibliothécaires ou chercheurs, habituellement si dédaigneux de la gestion publique (sauf pour obtenir plus de crédits)  se préoccuper de la dilapidation d’un patrimoine si précieux… pour lequel jamais les pouvoirs publics n’ont voulu investir largement en vue de le garantir, l’exploiter, voire le "rentabiliser" ! Contrairement à beaucoup de collègues, je ne pense pas que le problème vient d’une absence d’investissement des pouvoirs publics (nationaux ou locaux) dans la numérisation des collections, mais beaucoup plus dans l’absence d’anticipation dans ce qui relève vraiment des pouvoirs publics : la réglementation.

La réglementation-législation étant ce qu’elle est, le statut des œuvres dites orphelines (avec au moins un ayant-droit inconnu ou non joignable : car c’est cette question mêlant ‘patrimoine’ des bibliothèques, éditeurs et Google dans un nouveau rebondissement, qui agite les esprits aujourd’hui) est toujours non réglé, malgré quelques tentatives vite avortées.  Définitivement, la question de la ‘richesse’ économique – et morale – des contenus revient aux auteurs et (surtout) à ceux auxquels ils ont confié les droits d’exploitation (ce qui conduit au débat actuel sur l’accord proposé aux éditeurs par Google).
En clair, les bibliothèques n’ont aujourd’hui ni l’argument juridique ni les moyens logistiques de faire valoir un quelconque intérêt économique sur cette part ‘orpheline’ de leurs collections.

Le totalitarisme de l’accès à l’information

Alors reste le fantasme d’une main-mise absolue d’un acteur  commercial sur l’information disponible dans le monde. Ce qui effraie là est le monopole de l’indexation, monopole non tant de la possession des contenus que de l’efficacité et de la popularité du moteur indexeur. En effet, le patrimoine est à l’abri : les collections (en leur sens premier, donc en leur dimension de documents matériels assemblés et organisés) restent la propriété des bibliothèques publiques, et l’accès à ces collections reste sous la main des dites bibliothèques, y compris sous leur forme numérique.

Toutefois, la crainte n’est pas infondée, tant il est vrai que la force d’un Google tient dans sa masse critique autant que dans ses capacités d’indexation et la puissance de son ergonomie. Mais la réalité de ce risque doit-elle conduire à refuser cette opportunité en dépit de solutions alternatives crédibles ? Par exemple, la récente proposition de l’IABD de consacrer l’emprunt national annoncé à racheter les droits des œuvres orphelines et à entreprendre une opération de numérisation à grande échelle des collections  publiques  me désole : d’une part acheter des droits à un instant T (en fait bloquer un magot conséquent à l’intention d’hypothétiques apparitions d’ayant-droits) ne règle pas la question des futures œuvres orphelines, d’autre part penser la numérisation de masse sans opérateur efficace et consensuel est une aberration, de plus imaginer l’information au seul prisme des collections de bibliothèques est singulièrement nombriliste si l’on ne pense pas aux multiples autres ressources du web (largement aussi – plus ? – utilisées que ‘nos’ contenus !), enfin – même si j’adore les bibliothèques – je ne suis pas sûr que cette opération qui se veut anti-monopolistique soit prioritaire en cette période où d’autres urgences de financement commandent.

La réponse aux risques d’un monopole sur l’accès à l’information passe-t-elle par la mobilisation d’un emprunt national voire par une législation anti-trust ? La question n’est pas économique, elle relève de l’intérêt général découlant de la déclaration des droits de l’homme de 1789 déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 :

Art 19 : Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.
Art 26 :- 1. Toute personne a droit à l’éducation.
Art. 27 – 1. Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent.
(Merci Calimaq !)

Introduire les bibliothèques dans le débat, cela pourrait revenir  à ouvrir enfin le champ de ces droits du citoyen, en déclarant au moins les œuvres orphelines libres de diffusion dans les bibliothèques. En attendant ce moment, les bibliothèques ne peuvent en matière numérique que rester soumises à la primauté absolue du droit d’auteur et aux négociations des diffuseurs, au mépris de leur mission.

Quel patrimoine public dans les bibliothèques ?

Jusque-là, on est souvent resté dans une conception du patrimoine régie par des questions  de propriété économique. Le patrimoine, de ce point de vue, c’est un bien propre évalué à l’aune d’un marché. Mais est-ce bien de ce patrimoine-là que traitent les bibliothèques ?
Ce patrimoine que constituent et transmettent les bibliothèques, ce n’est pas un capital marchand, et ce ne l’a jamais été. C’est un capital d’opportunités de connaissances pour une population, qui ne prend sa valeur (bien peu monnayable !…) que par son appropriation. Ce qui compte, ce n’est pas tant la valeur intrinsèque voire financière des documents, que les publics qui utilisent et que sert l’institution bibliothèque.
Alors, que faire ?

Actuellement et à titre personnel, en l’absence d’alternative crédible, je souscris à certaines des nombreuses affirmations de bibliothèques ayant cédé aux offres de l'"ogre", par exemple :
"Nous annonçons aujourd’hui l’ouverture de notre bibliothèque au monde entier. Nous franchissons ainsi une étape décisive dans la mise à disposition sur le Web de livres et de connaissances, cette mise à disposition étant le but principal de toute bibliothèque. Grâce à cette initiative, les lecteurs du monde entier pourront découvrir et accéder aux richesses littéraires de l’Allemagne sur le Web, à tout moment et à partir de n’importe quel ordinateur."(Bibliothèque de l’Etat de Bavière)
"Autrefois, seuls les visiteurs de notre bibliothèque avaient le privilège de "visiter" nos livres. Désormais, toute personne intéressée par les nombreux titres de notre bibliothèque peut y accéder en ligne, ou simplement les découvrir par hasard en effectuant une recherche dans l’index de Google Recherche de Livres. C’est un énorme pas en avant : les lecteurs de tous les pays peuvent ainsi découvrir les richesses historiques des littératures catalane, castillane et d’Amérique latine et y accéder." (Bibliothèque nationale de Catalogne).

Est exprimée là une conception du patrimoine qui pose au premier plan non le capital économique des collections, mais la fonction première des bibliothèques : diffuser leurs contenus auprès des publics qu’elles doivent servir. C’est une différence essentielle d’avec les autres institutions dites patrimoniales, lesquelles peuvent sont fondées en partie sur une assise économique : "la Joconde" est unique, comme tous les tableaux détenus par des musées, mais un exemplaire des "Misérables" ne l’est pas. Chaque exemplaire est bien sûr unique, dans sa matérialité, mais pas le contenu ‘intellectuel’, qui est fait pour être largement diffusé, du point de vue des bibliothèques au moins. Le capital culturel ne se gaspille pas en étant diffusé : il s’accroit en étant partagé.

Alors, dans cette perspective, il ne faut pas se tromper de combat : sur la question des opérateurs qui permettront d’accéder à des contenus (éditeurs scientifiques, Google, etc.), ce qui importe est l’efficacité de l’opérateur. Pour l’information brute, les opérateurs privés sont actuellement les meilleurs, et il serait aberrant de chercher à leur barrer la route sous prétexte qu’ils sont privés. Aucune, je dis bien aucune, bibliothèque de statut public n’a jamais été capable de proposer des contenus numérisés en masse significative, ni surtout des outils ergonomiques qui permettent non seulement d’accéder aux contenus numérisés de leurs collections, mais encore à celles d’autres établissements ou ressources non incluses dans les collections ; les projets louables de type Open archives sont plus préoccupés par leur masse critique et l’architecture des métadonnées que par la pertinence de leur consultation par les publics…Pour des informations plus sophistiquées en revanche (itinéraires adaptés à des publics, corpus intellectuellement mûris), je ne sache pas que les bibliothèques aient beaucoup de concurrents, pour peu qu’elles consacrent leurs efforts à cet aspect-là, au lieu de vouloir jouer les Google.

Patrimoine public ou caractère public de l’information diffusée par les bibliothèques ?

Il me semble que, pour les bibliothèques au moins, le débat ne se situe pas essentiellement  dans des questions de propriété des oeuvres ou de monopole de diffusion (problème que par ailleurs subissent déjà les bibliothèques universitaires pour les revues scientifiques). Je pense qu’en matière de documents numérisés, en l’état actuel du droit, les bibliothèques ne disposent d’aucun patrimoine économique : soit elles ont numérisé des fonds libres de droits d’auteur (et dans ce cas elle ne peuvent quasiment rien revendiquer), soit ces œuvres numérisées ne sont pas libres de droits, et elles n’ont aucun droit de les mettre en ligne (ou alors seulement d’en permettre la consultation sur des postes dédiés, et encore dans les seules institutions dépositaires du dépôt légal). La question du monopole n’est pas anodine, certes, et je n’aurai pas la légèreté de la balayer. Mais il est prioritaire d’affirmer une fonction beaucoup plus fondamentale, à préciser juridiquement : la fonction d’information publique des bibliothèques, comme le souligne de son côté Dominique Lahary.

L’important est là : une bibliothèque publique (municipale, universitaire, nationale) est-elle un acteur de même statut qu’un éditeur ou que Google ? S’inscrit-elle dans le champ concurrentiel ? Sa fonction première est-elle, en notre ère numérique, de protéger "ses" contenus ? Lorsque l’œuvre était indissociable du codex, la confusion était possible et sans doute en partie nécessaire ; avec la numérisation, il faut bien reconnaître qu’à l’image du roi du conte d’Andersen, les bibliothèques sont nues, au moins en termes de propriété du savoir, des contenus.

Le débat actuel doit dépasser le nécessaire souci de protéger les collections et leurs trésors, bien sûr, mais ne doit pas se déplacer seulement vers le champ de la concurrence économique. Il faut garantir, enfin, que les bibliothèques de statut public ont le droit et même le devoir de diffuser librement les contenus (y compris en ligne) pour lesquelles elles ont acquis un accès (achat d’un livre ou d’un accès numérique), ou pour lesquels cet accès leur a été concédé. C’est déjà le cas, je l’avais souligné, pour les livres achetés dans le cadre juridique du droit de prêt. La solution fut alors trouvée à travers le paiement par l’État d’une somme forfaitaire à des sociétés de gestion des droits, sans que les auteurs puissent refuser le prêt de leurs ouvrages : qu’attend-on pour réaliser quelque chose de semblable, afin de garantir la libre diffusion par les bibliothèques de statut public, diffusion non commerciale matérielle et numérique, des œuvres orphelines (et même pourquoi pas sous droits, rêvons un peu) ? Fût-ce en mettant légèrement à contribution les collectivités elles-mêmes (État + collectivités territoriales et universités, voire via des consortiums nationaux habilités), et en instaurant des dispositifs réglementaires :  à quand l’instauration réglementaire d’un ‘fair price‘ qui fonderait cette fonction d’information publique des bibliothèques, au lieu de les laisser cantonnées à la gestion de leurs supports collections ?

Cela ne passera évidemment pas sans accommodements, sans concessions, sans négociations avec de multiples partenaires (lisez ce remarquable article de S.I.Lex, et cet autre du même, bien plus compétent que moi en la matière !). Mais le principe proposé, exigeant en termes de résultats, impose l’évidence de cet objectif essentiel : donner accès au citoyen, et pas seulement au consommateur. Pour les bibliothèques, la question du monopole n’est pas seconde, elle est autre.

P.S. : à cause de ou grâce à Google, on parle surtout des livres. Pitié, n’oublions pas les revues et magazines, les livres et les DVD, ou plutôt, pour être logique, l’accès public à leurs contenus, numérisés ou non !!

Mercredi 6 mai 2009

Identité(s) numérique(s) de la bibliothèque

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mercredi 6 mai 2009
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Décidément, ces temps-ci je fonctionne plus sur ce blog en réaction qu’en action. Et cette fois-ci c’est un papier de notre incontournable Silvère qui me pousse à  rédiger. Son billet – très pertinent – attire l’attention sur le fait qu’Internet impose d’autres pratiques que celle à laquelle la communication en ligne de nombre de bibliothèques voudraient la réduire (enfin, les communicants institutionnels, parce que ceux de Google ou autres acteurs sont plus subtils…).

Typologies…

Silvère distingue 4 modes d’entrée des bibliothèques sur Internet :
– 1 – le mode institutionnel : la bibliothèque présente ses services, son catalogue, son programme : c’est le cas le plus fréquent ;
– 2 – le mode ‘service à part entière’, avec URL autonome et conception dédiée au service. Il cite le Guichet du Savoir ;
– 3 – le mode "média-thématique" (je cite) : et de citer en exemple Médiamus, le blog musical des bibliothécaires de Dôle. Les commentaires y sont bienvenus, et on thématise spécifiquement l’offre ;
– 4 – enfin les outils mis en œuvre non par l’institution mais par les personnes-ressources au sein de l’établissement, ce dernier encourageant par exemple l’émergence de blogs d’individus bibliothécaires sur la philosophie, la science-fiction, pourquoi pas la confiture de figues (le dernier exemple relevant, je le souligne, de l’initiative personnelle et non institutionnelle !!!) , ou d’autres entreprises personnelles pouvant passer par bien d’autres vecteurs (forum initié par un bibliothécaire passionné, site quasi-‘perso’, page Netvibes de fils sur un sujet, etc.) …

Cette typologie me pose problème, parce qu’elle met sur le même plan des modes de communication (devrais-je dire des services ?)  qui sont fondamentalement différents.La progression du mode 1 au mode 4 pourrait laisser entendre qu’il y a passage substitutif de l’élémentaire à l’élaboré. Or d’une part il n’en est rien (le Guichet du Savoir, avec SON public, n’abolit pas le public du site web institutionnel présent dans la quotidienneté des lieux et à la recherche de SES services), d’autre part je suis un tantinet sceptique quant à l’émerveillement devant la personnalisation des entreprises individuelles (le mode 4) dans un contexte institutionnel.

LectureS des services web

Une bibliothèque, c’est un lieu, des espaces publics, des collections, des services présentiels : il est normal et même impératif qu’elle offre à ses publics, actuels ou potentiels, tous moyens d’optimiser leur visite en ce lieu. LE site web de la bibliothèque est nécessaire, non parce qu’il représenterait l’essentiel de la présence de la bibliothèque sur Internet, mais très simplement parce qu’il offre une facilitation de ces services présentiels (les titres disponibles, l’animation de la semaine, etc.). Accessoirement, il est une vitrine (pour les élus, les partenaires, la presse), et à ce titre il est réellement indispensable. EN son sein sont indispensables l’accès à distance au catalogue, voire la réservation en ligne, les suggestions de commande, voire les réactions à la dernière conférence, les annonces de manifestations, etc., tous éléments qui permettront de fidéliser un public et de contribuer à leur sentiment d’appartenance à une communauté.

Mais une bibliothèque, au-delà de son lieu et de ses collections, peut aussi se penser comme service auprès d’une population par le seul biais d’Internet et sans que cette population soit contrainte à se déplacer pour bénéficier des dits services. Alors là, oui, il faut imaginer des voies particulières : le Guichet du Savoir en est une, Médiamus une autre. Dans le premier cas l’accent est mis sur le service, dans le second sur les contenus. Mais fondamentalement c’est la même chose : on construit des réseaux de fidèles, on draine des intérêts spécifiques, voire on construit pour nombre de personnes un ‘phare’ dans les multiples centres d’intérêt présents sur Internet, sans placer le lieu bibliothèque en référence indispensable voire ultime. Ce n’est pas pour rien qu’à Lyon on a élaboré Points d’actu, complémentairement au Guichet du savoir mais dans le même esprit : les compétences des bibliothécaires sont mobilisées non seulement pour répondre à vos questions, mais aussi pour vous offrir une synthèse ordonnée et critique et sur les questions d’actualité qui… ne manqueraient pas d’attirer vos questions. Que cette mise à disposition des compétences individuelles locales puisse se décliner sous de multiples formes, c’est certain, mais cela ne retire rien à la dimension institutionnelle de l’entreprise !! En clair, le site, forum, blog, etc. mis en œuvre est bien une décision de la bibliothèque, non une simple initiative personnelle (encore qu’on connaisse bien sûr des initiatives persos relayées par les institutions).

Les bibliothécaires et la bibliothèque

C’est sur ce point qu’il faut à mon avis souligner la distinction entre l’expression individuelle et l’expression institutionnelle, cette dernière fût-elle portée par des individus reconnus et en quelque sorte missionnés : à Lyon encore, il existe un site-blog de fort belle qualité, Arts vivants, animé par 3 personnes avec la bénédiction institutionnelle ; les rédacteurs sont des passionnés experts… mais ils sont aussi (d’abord ?) des agents de l’institution, et écrivent à ce titre. Cela ne retire rien ni à leur passion ni à leur expertise. Certes, leur blog est ouvert aux commentaires, mais cela change-t-il le statut de leurs billets ?

Un bibliothécaire a beau faire, il appartient d’abord, en tant que bibliothécaire, à une institution et il agit en conformité avec les objectifs de cette dernière. Que les interventions construites sur Internet mettent en avant l’institution ou plus spécifiquement ses acteurs, elles restent des interventions institutionnelles… même si elles révèlent dans ce dernier cas qu’une des essentielles richesses des bibliothèques sont ses bibliothécaires, comme le souligne Silvère. Mais mettons-nous d’accord : l’ "institutionnalité" de l’intervention ne signifie pas pour autant qu’elle renvoie au lieu et à ses services présentiels – fût-ce à ses collections ! C’est bien un bibliothécaire (même si c’est évidemment un individu bourré de qualités) qui intervient à titre professionnel, avec son savoir-faire, sa capacité de médiation, bref son métier !

Du commentaire à la construction documentaire

On comprendra qu’en ce qui me concerne, je tends à ne considérer actuellement que deux modalités complémentaires d’intervention des bibliothèques françaises sur Internet :
– la modalité présentielle : poursuivre voire anticiper et faciliter via le web l’usage des services rendus dans les lieux – a priori pour les utilisateurs de ce dernier -, tout en valorisant la dimension médiatique de l’institution ;
_ la modalité servuctive : construire, avec les ressources documentaires et surtout humaines (compétences internes ou partenariales) des espaces spécifiques de service d’information essentiellement accessibles en ligne, qu’il s’agisse d’un service questions-réponses généraliste ou d’un espace thématique.

Dans les deux cas, la bibliothèque "offre" de la ressource ou du service, et c’est une très bonne chose. Une troisième hypothèse est possible, mais reste encore peu explorée, celle de la construction de savoir et de service avec et même par les utilisateurs eux-mêmes.
On objectera que déjà moult bibliothèques sollicitent commentaires, observations et appréciations de la part de leurs publics, que ce soit via des commentaires sur les notices bibliographiques ou par l’ouverture des blogs aux commentaires.
Désolé, mais ce n’est pour moi qu’un embryon de ‘web participatif’ : le blogueur reste maitre de son discours, le lecteur n’est libre que de son commentaire. Bon, c’est déjà ça, mais est-ce bien davantage que le cahier de suggestions proposé sur les banques d’accueil ? Certains diront que c’est une grande avancée, dans la mesure où chaque visiteur peut prendre connaissance des commentaires des autres et y réagir. Certes, c’est plus visible : mais en quoi le bibliothécaire, ou en fait la bibliothèque, est-il(elle) vraiment impacté(e) ? Quels retours d’analyse des réactions et commentaires ? Je n’ai encore rien lu à ce sujet… Poudre aux yeux ? Ou alors on se défausse en prétendant que les lecteurs échangent entre eux donc construisent ‘leur’ communauté’ ? Plaisanterie : ils n’échangent pas entre eux : ils ajoutent leur commentaire sur le site de la bibliothèque…

Une bibliothèque mettant en ordre des savoirs à l’intention d’une population, on pourrait imaginer aussi, comme cela apparait timidement, que la population elle-même contribue non pas à commenter l’information transmise, à mais à construire celle-ci. L’exemple de Wikipedia vient tout de suite à l’esprit (qu’est-ce que j’aurais aimé que cette entreprise soit supportée – et non dirigée – par des bibliothèques !). J’aime à citer Wiki-Brest (dont les bibliothèques sont partenaires), mais on peut aussi imaginer la mobilisation, auprès des bibliothèques (et non sous leur tutelle !), d’acteurs plus spécifiques pour des projets plus spécialisés : la BM de Rouen a réussi un coup de maître en s’associant à un chercheur et à des dizaines de bénévoles pour mettre en ligne une remarquable numérisation raisonnée de Madame Bovary !! Et si Toulouse ou la Library of  Congress proposent aux internautes de tagger et commenter sur Flick’r certains de leurs fonds de photos numérisées (très bonne idée, mais on reste dans l’offre voire dans la visibilité plus que dans la participation active), pourquoi ne pas imaginer aussi un dépôt de photos par les internautes eux-mêmes, charge à la bibliothèque d’en faire un tri ou une recomposition en corpus non par élimination mais par traitement sélectif (et là ce seraient les bibliothécaires qui serviraient de … commentateurs participatifs !) ?

Poser la question de la production du savoir ?

Car la vraie question posée aux bibliothèques par Internet n’est pas seulement la pérennité de leurs services actuels (à mon avis, il y a encore du grain à moudre, du moins tant que nos concitoyens ne seront pas devenus ‘virtuels’), ni les nouveaux enjeux de la diffusion du savoir (les BU connaissent la migration des manuels en e-books, comme toutes les bibliothèques l'"électronisation" des encyclopédies, les deux cas relevant d’une stratégie de mise à disposition d’un savoir éditorialisé), mais plus profondément les conditions de la production de ces savoirs.

La question est complexe, et ne saurait être réglée par un impératif soit-disant démocratique (du type diffuser des délires pseudo-scientifiques par respect de la spontanéité créative) ni d’ailleurs catégorique. Sans doute cette "création collective de savoir et de mémoire" réclame-t-elle précautions, limitations, procédures, sélection éventuelle des partenaires – même grand public -, mais il faudra bien l’élaborer, pour construire le savoir de demain, celui que nous devrons transmettre, alors que de plus en plus de ce savoir errera dans le grand océan d’Internet …

Les auteurs n’en seront plus seulement les auteurs élus adoubés par des éditeurs, ni seulement les bibliothécaires eux-mêmes, mais des personnalités ou des anonymes inscrits dans des procédures proposées par les bibliothèques. Peut-être…

Vendredi 9 janvier 2009

Editeurs (et bibliothécaires) face au numérique

Filed under: Non classé — bcalenge @ Vendredi 9 janvier 2009
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Même si d’augustes haruspices prédisent ici la fin du livre, là l’éclosion de nouvelles formes de lecture (y compris des lectures de textes sur écran), enfin la ré-émergence du livre à travers des tablettes, je ne me sens pas d’humeur à la futurologie. Trois points m’intéressent, ce qui est produit, les usages qu’on a pu constater auprès de la population, et le service qu’on peut construire avec tout cela.

Sur la production, il y a peu à dire. Longtemps, les éditeurs ont été les têtes chercheuses de l’innovation dans les contenus, même si un Proust a du batailler pour se voir publier. Ils ont été références autant que filtres, et cela a plutôt été bénéfique pendant des décennies voire des siècles. On a l’impression aujourd’hui que la question des contenus les intéresse beaucoup moins, en les voyant investir le marché numérique dans un esprit soit très protectionniste (DRM, formats dédiés, déni de négociation avec d’autres acteurs adeptes de modèles économiques fondés sur l’accès à des corpus plutôt que sur la vente de supports), soit innovants à tout crin ou plutôt enfourchant toute opportunité de monnayer leurs contenus à travers des alimenteurs de liseuses ou iPods. Dieu merci, il reste des éditeurs dignes de ce nom mais, même si nombre de producteurs ont plusieurs cordes à leur arc, peut-on décemment conserver la même appellation pour ces différentes postures ? Produire de l’information publiée, c’est tout autant mettre en ligne un  texte libre de droits que tenir un carnet intime sur Internet ou qu’emballer en PDF un roman conçu par son auteur pour être un livre imprimé et feuilletable… Novovision prédit volontiers la fin des journalistes, anciens porteurs de la réalité cachée, mais il pourrait tout autant prédire la fin des éditeurs, ces autres ‘dénicheurs-filtres-metteurs en forme’ !
Dans ce contexte, la production de livres imprimés (je n’ose dire l’édition) est folle, essayant de se mettre au diapason de l’abondance d’information offerte au citoyen connecté : un collègue me disait que l’office sélectif de la rentrée 2009 (sur moins d’un mois) pour le seul secteur des sciences humaines comportait plus de 1 000 titres ! Bonjour les forêts. Bonjour notre capacité de sélection !

En ce qui concerne les usages, demain, en plus des livres (qui survivront largement, si, si, notamment avec toutes les oeuvres de création adaptées à celui-ci !), nous allons avoir affaire à des péta-octets de données numérisées pour lesquelles l’accès se fera majoritairement à travers des moteurs de recherche de plus en plus perfectionnés. Seulement – vous avez remarqué ? – ces moteurs fonctionnent selon des algorithmes certes sophistiqués mais qui se contentent de renvoyer une succession de résultats indépendants, même si certains tentent des associations (comme Kartoo, que j’aime bien pour son concept… mais dont évidemment je ne me sers jamais dans une recherche non ludique…). Le seul itinéraire possible est guidé par les liens hypertexte présents dans les pages de résultats… Ce n’est pas mince, mais l’errance est ralentie à proportion de la masse de ces résultats… et de l’algorithme de pertinence adopté par le moteur.

Passons aux bibliothécaires. La façon dont les éditeurs abordent ce nouvel univers montre leur réticence à abandonner leur modèle économique : leur domaine est toujours celui de l’imprimé. Ce n’est pas nécessairement aberrant, mais le problème des bibliothèques n’est pas seulement le même. Je refuse et j’ai toujours refusé l’idée largement répandue selon laquelle bibliothèques et éditeurs seraient unies par un lien fusionnel dans une mythique chaine du livre. Les évolutions contemporaines me confortent dans ce jugement : non, Kindle ne m’intéressera pas parce qu’un jour Gallimard décidera de vendre ses livres via ce support. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui peut informer, émouvoir, former, passionner, interloquer la population  dont "j'"ai la charge.  Pour cela, je puise dans les réservoirs d’information afin de les transformer en opportunités de connaissance. En 2009, je dispose des éditeurs – sans aucun doute-, et ils restent inestimables pour les livres, mais je dispose aussi du flux d’Internet : et face à ce dernier, ne sommes-nous pas, nous aussi, dans une position d’éditeur, donc en définitif de sélectionneur, de filtre, de promoteur ?

(Parenthèse : dans ce contexte le rattachement aux "métiers du livre" des formations aux métiers des bibliothèques me parait nuisible ; on devrait former aux métiers de l’information, ou plutôt aux métiers de la transmission de la connaissance, comme en Suisse ou au Québec qui associent documentalistes, archivistes, bibliothécaires…. J’y reviendrai)

Dernier point que je livre à votre réflexion : certes, l’éditeur ne se contente pas de filtrer et de promouvoir, il met en forme, corrige, inscrit l’oeuvre dans un contexte éditorial donné. Mais le bibliothécaire peut-il se contenter de "donner accès à Internet" ? Ce flux indistinct et passionnant disponible sur le web, il va bien falloir lui donner du sens, lui construire des ‘corpus de connaissances’ là où les moteurs se contentent de fournir des apparentements statistiques. Et là nous allons inventer une nouvelle face de notre métier : mettre en forme des données électroniques ou numérisées, associer des partenaires à leur enrichissement, inventer – en même temps qu’avec les imprimés dont nous disposons -… de nouvelles politiques documentaires en même temps qu’on proposera peut-être de nouvelles collections… virtuelles.

Un travail de bibliothécaire-éditeur ?

Mardi 9 décembre 2008

entre e-reader et console de jeu, quelle place pour une bibliothèque ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mardi 9 décembre 2008
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Le hasard de la rédaction d’une contribution à un livre me fait tomber simultanément sur deux informations intéressantes : d’une part la Bibliothèque de Boulogne-Billancourt a  acquis une douzaine de liseuses pour que les publics qui ont du mal à se déplacer puisse accéder à la bibliothèque numérique de 1 200 titres qu’elle a constitué ; d’autre part Nintendo propose pour une somme dérisoire une cartouche destinée à sa console DS Lite et contenant 100 titres de classiques à lire ( et c’est vrai que cette petite console se prête bien à cela !

Le rapprochement entre les deux informations me parait poser la question des ebooks en bibliothèque de façon très significative. D’ailleurs, je n’aime pas le terme de ebook, non parce qu’il est anglais mais parce qu’il est ambigu : la liseuse (car cette tablette est un outil de lecture) n’est pas un livre parce qu’elle n’a aucun contenu par elle-même : ce qui importe, c’est le contenu et son appropriation. Et c’est ce qui devrait prioritairement importer aux bibliothèques. La question de la pertinence des liseuses n’est pas une question directement posée aux bibliothèques, mais au public. Et alors, compte tenu du nombre de consoles DS Lite que je vois dans les mains des enfants, je me dis que peut-être proposer des livres numériques (le contenu) adaptés à ce type de liseuses n’est pas une mauvaise idée : un enfant pourrait emmener ses livres préférés de façon légère et sur un appareil associé pour lui au plaisir !

Et Boulogne-Billancourt, direz-vous ? Non, ce n’est pas un contre-exemple. J’aime à penser que la démarche a été d’abord de constituer un réservoir de livres numériques (du contenu toujours !), puis de s’interroger sur un public très particulier, à mobilité réduite, et de faire le choix d’acquérir les liseuses pour leur donner l’occasion privilégiée de pouvoir accéder aux contenus. Bravo !

Mardi 14 octobre 2008

Livre imprimé et livre numérique

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mardi 14 octobre 2008
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En ce moment, tout le monde s’extasie sur le ‘e-reader‘ de Sony. On imagine volontiers qu’il pourrait supplanter le livre imprimé dans les prochaines (lointaines ?) années. Roberta Burk le signalait déjà en l’an 2000 : " À en croire une publicité récente de Microsoft, d’ici dix ans la vente des livres électroniques aura supplanté celle des livres sur papier dans de nombreux domaines" (à l’époque déjà Microsoft avait nommé son lecteur… Reader !). On en profite volontiers pour faire un amalgame technophile avec les atouts de l’encre électronique. Bref, l’utopie continue !!!

Loin de moi l’idée de jouer les rabat-joie. Mais je voudrais poser quelques questions :

La première est de mauvaise foi : les "e-books" ont déjà connu des expériences désastreuses (cf. le BBF d’où est tiré la citation de Roberta Burk, il y a … presque dix ans). On me répondra que les usages comme la technologie ont beaucoup évolué….

La deuxième est d’ordre économique : la question des DRM est loin d’être résolue et apparait même, en cette première phase de notre nouvel épisode du feuilleton de la modernité, être un cheval de bataille des éditeurs qui s’emparent de ce nouvel outil. Bibliobsession s’en indigne à juste titre, et on pourrait observer que, comme pour la musique enregistrée, il faudra bien, si le succès est au rendez-vous (voire pour qu’il soit au rendez-vous) relâcher les vannes et trouver un nouvel équilibre de ressources…
La question économique touche aussi la rentabilité de l’investissement pour le consommateur. Hubert Guillaud rappelle qu’un prix de vente même faiblement inférieur à celui d’un livre imprimé, “à 15 – 25 € le prix moyen d’un livre, vous gagnez 2 € environ. Avec un lecteur coûtant 300 €, il vous faudra acheter 150 bouquins avant de rentabiliser votre achat. C’est beaucoup. C’est sans-doute le reproche principal que je ferais à cette offre.”

La troisième question est plus complexe. Dans tous ces débats, on parle ici de l’imprimé, là de l’électronique, comme s’il s’agissait des deux versants technologiques d’un même discours, d’un même contenu, bref d’un même objet. Ce faisant, on oublie les leçons pourtant intéressantes de la médiologie qui veut comprendre "comment une rupture dans nos méthodes de transmission et de transport suscite une mutation dans les mentalités et les comportements et, à l’inverse, comment une tradition culturelle suscite, assimile ou modifie une innovation technique", et au-delà la vieille maxime de Mc Luhan : "le medium est le message". On se focalise sur la technologie, sur les enjeux économiques des ‘puissances’ établies à court terme, et on ne prend guère en compte les réalités des usages sociaux.

Mais keskidi, comme écrirait Queneau ?
Les livres, disques, lectures, etc., comme les lecteurs, auditeurs, spectateurs, etc., je les regarde tous jour après jour. Et je constate.
En vrac je constate (en bibliothécaire) que, Internet ou pas (e-reader ou pas ?)  :

  • les enfants lisent de plus en plus, avides de découvrir le monde, et pour eux le livre imprimé est source d’émerveillement au même titre que les consoles DS (ah ! les ‘DS light’ !) ou la visite au zoo
  • les prêts de disques ne progressent plus voire stagnent et concernent de moins en moins les ‘moins mûrs’ (bon, y a pas photo : les amateurs savent depuis longtemps télécharger leurs musiques, légalement et à bas prix, ou "autrement")
  • les prêts de DVD marchent bien…. mais les téléchargements sauvages (on dit ‘pirates’ ?) se multiplient
  • les prêts de tout ce qui est informatif (les documentaires) est en chute accélérée, hors ce qui relève du ‘pratique’ au sens le plus terre à terre
  • mais les prêts des romans et des bandes dessinées se tiennent bien, voire augmentent légèrement…

Alors ? Rapportons cela aux livres électroniques. Leur intérêt, dès l’origine (au XXe s. donc), a tenu en leur capacité à stocker sous une forme aisément manipulable des données impossibles à transporter par voie imprimée voire matériellement inaccessibles à bas coût par voie ‘internetienne’ (en gros et pour schématiser les manuels techniques des mécaniciens, VIP, vétérinaires, et autres opérateurs techniques opérant sur le territoire). Ca a failli marcher, et ça aurait du. Mais ça n’a pas marché pour le grand public.
L’introduction des e-readers vise le grand public. Soit. Sérions les intérêts et usages :

  • Les enfants s’empareront de cet outil (coûteux) avec la même jubilation qu’ils s’emparent d’un livre (moins cher et plus personnel) ou d’une DS-Light…
  • Les amateurs de documentaires pratiques (jardinage, cuisine, identification des plantes…) emporteront-ils leur précieux outil là où ils en ont besoin (le potager, le plan de travail de la cuisine, la forêt,…) ? Un bon vieux codex les rassurera
  • Les étudiants et lycéens ne se livreront aux joies de l’e-book que s’il est inclus dans leur cartable électronique ou dans des ‘packs étudiants’ mûrement négociés avec des intermédiaires institutionnels…. Sans cela, ils viseront le moindre coût (le téléchargement pirate, si si !… ou des stratégies de recherche sur le web… ou ce bon vieux livre)
  • les étudiants avancés ont besoin de beaucoup de textes pour des usages ponctuels. Charger tous les titres (s’ils sont disponibles, et à quel coût !) ne les intéressera guère… Ce sont les utilisateurs rêvés de Gallica ou de Google Boook Search
  • les spécialistes scientifiques ont leurs réseaux construits sur les évolutions complexes de la diffusion de l’information scientifique ; ils me semblent peu concernés -du moins dans leurs pratiques de recherche-…
  • les amateurs d’information vulgarisée  se tournent de plus en plus vers des présentations ergonomiquement valorisées : je suis étonné de constater que les magazines connaissent un succès qui ne se dément pas et même grandit. La mise en page aérée, l’exposition des processus sur double page se développe (voyez ‘Ca m’intéresse’ ou les diaporamas de ‘Géo’), et les emprunts se multiplient (à Lyon du moins)

Bon, qui reste-t-il ?

Les bons vieux amateurs de livres, comme vous et moi. On peut disserter à l’infini sur l’infinie variété des livres. Mais j’ai le sentiment, au vu des données que je collecte, qu’aux côtés des livres pour enfants, les romans imprimés (pourtant coeur de cible des promoteurs de l’ ‘e-book’) ne sont pas près de lâcher prise sous leur forme papier. Témoignage estival : j’ai dévoré cet été Millenium (remarquable !). Le poids du volume et l’inconsciente sensation, au vu de l’épaisseur des pages restant à lire, du parcours du texte font partie du plaisir que j’éprouve rétrospectivement.
Dans un autre domaine (que j’aime bien aussi), le découpage des planches des bandes dessinées sur la double page qui accueille leur récit est incommensurablement efficace, à la fois par leur disposition narrative que par l’effet inconscient du regard qui, avant d’attaquer ‘la première case en haut à gauche’, a balayé la double page offerte.

Le e-book arrivera peut-être. Mais pas "à la place de" dans nombre de cas, en plus…. Il lui faudra trouver ses propres modes… d’émotion.

Lundi 6 octobre 2008

Un portail pour chaque bibliothèque ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ Lundi 6 octobre 2008
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Un fait divers m’a été rapporté récemment : lors du concours d’AQC ouvert par le CNFPT dans l’une des régions française (le dernier géré par le CNFPT pour ce cadre d’emploi avant le passage de relais aux centres de gestion), un candidat optimiste s’est vu assener par un membre du jury : "Et vous croyez que j’ai les moyens, dans ma petite commune, de monter un portail sur Internet ?!!".

D’abord, c’est quoi un portail ? A ma connaissance, "Un portail Web (de l’anglais Web portal) est un site Web qui offre une porte d’entrée unique sur un large éventail de ressources et de services (messagerie électronique, forum de discussion, espaces de publication, moteur de recherche) centrés sur un domaine ou une communauté particulière." (Merci Wikipedia !). Une grande ambition, certes !

La tentation naturelle d’une bibliothèque sera de mesurer ses forces et compétences internes à l’aune de ce défi pour ses propres services (tiens, à Lyon par exemple, ou à la BnF, ou à la Queens Library…). Et effectivement, l’offre documentaire et de services d’une petite bibliothèque publique ne peut en aucun cas aligner une telle richesse… Mais attend-on nécessairement cela de sa part ? Et surtout, est-ce toujours à elle d’être pilote d’un tel portail ?
Bien sûr, on me dira que les déficits de la coopération entre bibliothèques sont en cause. Bien sûr, on me dira que la dispersion des structures publiques est nuisible (toujours 36 000 communes qui peinent à réaliser des structures intercommunales en matière de bibliothèques, des universités qui commencent à peine à réaliser que la fusion vaut mieux que l’éparpillement). Mais le renoncement est-il vraiment partagé ? Deux exemples me viennent à l’esprit, que je livre à votre sagacité :

Le premier est hypothétique. Après le succès réel et continu du Guichet du Savoir, plusieurs collègues m’ont affirmé être plus qu’intéressés par le principe, mais s’interrogeaient sur leur maigres capacités à répondre à l’ensemble des enjeux posés par un tel service. A titre personnel, j’avais répondu que, compte tenu de la disponibilité d’outils libres ad hoc (outils de forum dans le cas du Guichet), rien n’était plus simple que de mettre en oeuvre un tel service en en limitant la portée à leurs propres compétences, en l’occurrence l’information sur leur – plus ou moins petite – région, canton voire commune. Puisque là devait être leur savoir indiscuté. Après tout, c’est bien à l’artisan local qu’on demande la spécialité locale, non ?

Le second est réel. J’ai rencontré il y a de nombreux mois des responsables passionnés de la bibliothèque de St Apollinaire de Rias. Vous connaissez, bien sûr… Non ? Vous avez tort ! St Apollinaire de Rias est une métropole "en passe d’atteindre les 160 habitants" (source) au coeur de l’Ardèche. Non, je ne me moque pas. Car les animateurs de la bibliothèque sont aussi ceux de l’association du village, et ce sont eux qui ont créé et font vivre le site – avec l’appui de la BDP, ne l’oublions pas !-, site qui fait de la vie du village un enjeu aussi important -voire plus – que le succès de la seule bibliothèque,  qui tout de même au regard des normes officielles dépasse largement les 50% de la population inscrite et emprunteuse ! Ce site qui, comme me le disait avec fierté une animatrice, était largement consulté par de fidèles vacanciers parisiens perdus en hiver dans leurs brumes parisiennes (elle guettait les statistiques !). Allez voir leur site (avec ses défauts….) : St Apollinaire de Rias est une cité qui vit avec sa bibliothèque, ou plutôt la bibliothèque vit avec son village !

Qu’est-ce qu’on attend d’un portail ? Un substitut ou un concurrent des moteurs de recherche ? Une alternative à l’ordonnancement des étagères ?
Une échappatoire utilisant des ressources électroniques que nous ne maîtrisons plus ?
Ou un lieu de vie et de savoir à la dimension de la collectivité servie ? Ou un espace, modeste souvent et ambitieux parfois, à la mesure des services qu’inconsciemment la population servie "sent" devoir attendre de chaque institution bibliothèque particulière ?

Samedi 6 septembre 2008

Quand les bibliothèques veulent numériser…

Filed under: Non classé — bcalenge @ Samedi 6 septembre 2008
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De houleux débats agitent la Toile autour de la numérisation des collections patrimoniales des bibliothèques de statut public. Ca mérite plus qu’un billet – sans doute plusieurs approches consécutives -, mais j’avoue ne pas vraiment comprendre le débat l’anathème lancé par les tenants de la numérisation des biens publics par les moyens publics sur les contractants d’accords avec des sociétés privées numérisant les collections patrimoniales en échange d’avantages consentis au regard de leur investissement (bon, tout le monde a compris que je parlais de Google…). Commençons par préciser que mon interrogation est totalement personnelle et n’est, comme tout ce blog, liée en rien à ma position professionnelle.

Somme toute sont plutôt rares ceux qui, comme Robert Darnton, applaudissent à toutes les entreprises, privées ou publiques, visant à rendre plus disponibles nos "trésors". Egalement peu nombreux sont ceux qui, comme Jean-Michel Salaün, s’interrogent sans parti-pris sur les évolutions de l’économie du document et travaillent à des mises en perspective des reconfigurations à l’oeuvre.

En revanche les plus virulents, à défaut d’être nécessairement les plus nombreux, dénoncent des contrats commerciaux "expropriatifs", dévoyant le bien public voire privant celui-ci de sa libre diffusion sur Internet. Voyez par exemple Jean-Claude Guédon, qui s’indigne face à cette "expropriation" du bien public, ou Olivier Ertzscheid, qui redoute un eugénisme documentaire à l’œuvre.

Je passe sur ceux qui ne supportent ni Google ni Microsoft (le diable, nécessairement), ceux qui placent leurs espoirs dans des institutions nationales (non, d’ailleurs, c’est la BNUE qui tient la rampe aujourd’hui…), ceux qui pensent que le public c’est bien et le privé c’est mal, ceux qui veulent des subventions – et ne les obtiennent pas -, ceux qui espèrent une loi ou des décrets – et s’insurgent quand il en apparaît -, …..

Il y a matière à débats, sans nul doute. Mais les débats sont souvent faussés par l’idéologie. Et il faudrait commencer par répondre à quelques questions:

L’argent privé ne peut-il servir des projets publics (même si par ailleurs le privé en attend une retombée : prestige, déduction d’impôts, augmentation de son aire de chalandise…) ? N’est-il pas plus choquant de voir des chercheurs payés sur les deniers publics publiés dans des revues que l’argent public doit payer à nouveau (très cher) ? N’est-ce pas gaspillage de l’argent public, énorme bénéfice pour le privé, sans même disposer des ressources ainsi payées autrement que par les accès organisés par l’éditeur ?
Les numérisations en masse réalisées par Google le sont aux frais de ce dernier (enfin, il ne faut pas sous-estimer les coûts de préparation, manutention, examen…), et la bibliothèque bénéficiaire reçoit en échange une copie numérique qu’elle peut utiliser en direction de son public. Sans perdre par ailleurs la propriété du document original.
Parlons argent, toujours : quels sont les apports  financiers publics réellement consentis pour numériser les collections dispersées dans les collectivités publiques ?

On avance que ce serait un marché de dupes. Mais les clauses des contrats particuliers avec les différentes collectivités ne sont pas connues, confidentialité oblige : comment argumenter sur leurs hypothétiques limitations ?  On notera que des bibliothèques comme la NYPL passent par Google Books pour la recherche plein texte, et que les bibliothèques sont dépossédées de ce mode de recherche. Le choix ne me choque pas, tant que Google Books fonctionne… et que la bibliothèque dispose d’une copie numérique des documents. Après tout :
– sans ce partenariat, dans combien de décennies les livres auraient-ils été numérisés ?
– le moteur de Google a prouvé son efficacité, non ?
– la visibilité des copies numériques est bien meilleure sur Google Books que sur le site de la bibliothèque : je renvoie à une étude signalant le faible usage par les universitaires en BU des portails numériques des bibliothèques. Quant aux programmes publics… : allez voir sur le site de Gallica : rien ne signale dans quelques dizaines de titres rares qu’ils ont été numérisés danbs le fonds de la BmL (voir les éditions du XVIe siècle)
Par ailleurs, je connais d’autres outils utilisés par les bibliothèques depuis des décennies qui sont bien verrouillés ! Lancez-vous dans l’aventure de vouloir découpler le fichier des usagers (pour en faire un outil connecté à d’autres services) de la base bibliographique de la quasi-totalité des SIGB, pour comprendre ce que je veux dire.

On s’indigne enfin du fait que l’original de la copie numérique reste propriété de Google. Certes, c’est un partenariat, non du mécénat. Mais l’essentiel de notre métier tient dans l’accès, non dans la possession. Et nous pratiquons depuis longtemps ainsi : accès aux périodiques en ligne (largement payés par les bibliothèques), insertion d’images ou de résumés issus des libraires en ligne (et qui, que je sache, restent leur propriété), etc. Pour les collectivités,  c’est affaire de négociation et de bon sens en veillant à garantir le patrimoine comme la mission de diffusion de la bibliothèque (d’où la défense que je fis en son temps d’un droit de prêt forfaitaire garantissant ce libre usage par les bibliothèques, et pouvant introduire officiellement la notion d’information publique par sa libre disponibilité à usage public).

Il faut largement explorer toutes les possibilités de rendre accessible, de proposer dans des contextes et corpus divers (services, portails, etc.) les documents que nous jugeons pertinents pour les publics servis. Compter sur l’argent de l’Etat, c’est folie. Il n’existera peut-être (et n’a d’ailleurs vraiment existé en masse) que pour les institutions relevant directement de lui.

La "bibliothèque universelle", conçue et possédée par des bibliothécaires, n’existera jamais, et c’est très bien comme ça : dans l’univers de la Toile, il faut trouver les moyens non tant de numériser nous-mêmes avec nos propres forces que d’offrir à nos publics la bibliothèque locale qui satisfera leurs besoins d’information. Et c’est, je le répète, une question d’accès plus que de patrimonialité (au sens notarial).

J’y reviendrai…

Post scriptum : deux citations de cet article dans la nuit suivant sa parution m’obligent à apporter quelques précisions :
– ce billet est écrit non à propos de la décision lyonnaise de confier à Google la numérisation de 500 000 livres libres de droits – sur laquelle ma position à Lyon m’interdirait de donner une position dans un blog personnel -, mais parce que le débat autour des numérisations, qui avait débuté bien avant cette décision, a  pris une soudaine ampleur (sans doute parce qu’on parle de la France : éternel nombrilisme !) ;
– je n’ai pas écrit ce billet ès qualités, d’autant que mes fonctions ne m’appellent pas à connaitre directement de ces dossiers. Merci d’oublier les titres et fonctions ! Voilà ce que c’est de signer de son nom…

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