Bertrand Calenge : carnet de notes

Mercredi 2 décembre 2009

L’intercommunalité : quelles réalités ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mercredi 2 décembre 2009
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Un commentaire sur l’excellent blog de Lully, Bibliothèques [pas mal comme titre : étonnant que personne ne l'ai pris avant lui !], me pousse à faire une halte sur les données statistiques que toutes les bibliothèques publiques, religieusement ou presque, versent sur le formulaire de la DLL. Déjà, et pour commencer, un grand merci à Lully, qui, roi des pypes Yahoo et autres instruments sophistiqués, a réussi à concentrer toutes les données annuelles de la DLL, présentées en ligne de façon inefficace en plusieurs tableaux distingués par région, peuvent ainsi être agrégées dans un unique tableau Excel. Bravo l’artiste !!

L’intercommunalité ? Non, des tas d’intercommunalités !

Le commentaire en question s’interroge sur la validité des données de population induites par la situation intercommunale de nombre de bibliothèques. A juste titre. Je m’étais moi-même cassé la tête sur cette question de l’intercommunalité lors de la direction d’une enquête conduite en Rhône-Alpes, au cours de l’année 2005, sous la houlette de l’Arald. Ce que j’avais constaté, c’est que cette intercommunalité recouvrait plusieurs réalités :

  • l’intercommunalité absolue : quelques communes, en général étroitement liées topographiquement et historiquement, s’accordent pour créer un unique établissement, la bibliothèque intercommunale, sous statut également intercommunal. Éventuellement, cette bibliothèque organisera quelques annexes ou services itinérants. mais bon, la cause est entendue, c’est une bibliothèque intercommunale. Elle peut être très réussie, mais elle est beaucoup plus rare qu’on pourrait croire…
  • l’intercommunalité alibi : c’est l’exact inverse du cas précédent. Deux ou trois communes s’accordent pour déclarer l’établissement jusque-là géré par la commune-centre comme bibliothèque intercommunale. Peu de services supplémentaires, peu de ressources complémentaires, mais des subventions accrues !! Quelques bibliothèques dites "municipales à vocation régionale" (BMVR) ont utilisé cette astuce pour bénéficier des crédits accrus du concours particulier de la DGD…
  • l’intercommunalité factice : celle-ci rejoint la précédente en substituant à plusieurs services de bibliothèque situés dans plusieurs communes une entité administrative unique dénommée bibliothèque intercommunale… sans que les fonctionnements de chacun des établissements en soient affectés. Chaque site dispose de ses personnels communaux, de ses crédits communaux… de sa politique propre (au mieux les moyens en budget et en personnel de la bibliothèque de la ville-centre sont transférés à la communauté de communes). Parfois, l’intercommunalité ne tient que le temps d’utiliser les subventions…
  • l’intercommunalité fonctionnelle : les villes (mais pourquoi seulement des villes ? des universités avec elles !) conservent chacune sa bibliothèque et ses services, mais mettent en commun certaines fonctions ou certains services, sans invoquer l’argument administratif de l’intercommunalité : ici on met en place un catalogue commun, voire une carte d’emprunteur unique ; là – et là c’est en Suisse, dans le canton de Vaud – on organise des silos partagés de conservation. Cela n’empêche pas par ailleurs certaines bibliothèques ne coopérant que pour certaines fonctions de se déclarer officiellement intercommunales… en ne partageant que quelques services réellement communs, comme un catalogue.

Bref, les cas de figure sont infiniment nombreux, interagissants, et pour tout dire imaginatifs, entre volonté politique majeure, recherche d’opportunité passagère, affichage sans profondeur ou pragmatisme sélectif. Et pour l’observateur provincial que je suis, l’intercommunalité absolue, la seule envisagée dans les rapports statistiques du Ministère de la Culture, est considérablement minoritaire ! Ce qui remet en cause effectivement la validité des calculs statistiques fondés sur ces données. Mais qui encore plus conduit à s’interroger sur l’intérêt et la pertinence des périmètres de l’intercommunalité.

Pertinences des périmètres

Hormis le cas où des communes fusionnent en une seule autorité territoriale (cas que nous laisse entrevoir le projet d’organisation territorial des grosses agglomérations) ou transfèrent uniment leurs bibliothèques à une autorité communautaire (l’intercommunalité ‘absolue’), peut-on valablement imaginer que des communes qui conservent leurs intérêts propres décident d’"abandonner" en totalité cet élément de patrimoine et d’action culturelle et éducative que représentent leurs bibliothèques, au profit d’une autorité "extérieure" ? Ce serait mal connaître les autorités et les imaginaires communaux : les élus ne s’y trompent pas, qui n’ont que si peu de services de proximité largement accessibles à proposer aux citoyens (et méconnaissent volontiers la complexité de la gestion de leurs bibliothèques). L’offre culturelle, c’est celle de la proximité ; sans parler du patrimoine, de la mémoire collective, de l’identité nationale locale, des agents relevant de la même communauté que les lecteurs, etc.

S’accorder officiellement pour des fonctions précises et limitées

En revanche, pour être pragmatique, il y a du grain à moudre du côté du back-office, tellement moins sensible en termes politiques et symboliques. De la carte d’accès commune à plusieurs bibliothèques au catalogue commun, il existe mille cas possibles d’intercommunalité fonctionnelle. Les élus et administratifs que j’ai eu l’occasion de rencontrer sont souvent très intéressés par cette perspective de rationalisation, d’optimisation des moyens, d’accroissement induit pour les services rendus. Les plus réticents, j’ai pu également le constater, sont souvent les bibliothécaires… J’attribue cette méfiance en partie à l’imaginaire holistique du bibliothécaire en sa bibliothèque, mais en partie aussi à l’absence d’analyse approfondie de ce qui est partageable selon certaines conditions (voire externalisable dans certains cas…) et de ce qui est vraiment au cœur de l’activité bibliothécaire. Les expériences pourtant ne manquent pas, qu’il s’agisse – versant positif – d’une centrale néerlandaise d’achat et de traitement des documents, ou – versant négatif – d’une externalisation de la sélection des documents acquis. Dans un autre registre, beaucoup de bibliothèques départementales ont pris ce parti vis-à-vis des petites bibliothèques de leur département : conseil à l’aménagement et à l’informatisation, formation, proposition d’animations itinérantes, catalogue collectif ou navette inercommunes, etc. Ne reste plus qu’à analyser, creuser, dégager le cœur du métier et le cœur des services, pour rechercher ensemble à s’affranchir du souci et de la charge solitaires de tâches moins chargées de contenu. Non ?

Reste que l’appréhension statistique et réglementaire de l’intercommunalité ne favorise qu’à la marge cette intercommunalité pragmatique (sauf dans le cas très particulier de la coopération inter-collectivités que constituent les réseaux de BDP, soutenus en tant que tels et statistiquement évalués de même), lui préférant la rassurante intercommunalité institutionnelle – fût-elle factice -, au risque d’oublier de ce fait l’émergence d’innovations qui pourraient être activement soutenues…

Mercredi 7 octobre 2009

Périmètre de la bibliothèque (2) : à construire ou à faire reconnaître ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mercredi 7 octobre 2009
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Dans un précédent billet, je m’interrogeais sur le périmètre de l’activité d’une bibliothèque. Entendons-nous bien : cette question n’est pas philosophique mais très précisément située. En effet, j’insistais sur le fait que c’étaient les tutelles qui posaient la question, dans un but de clarification des services rendus à la collectivité. Et mon interrogation s’attachait à la réponse possible qui pouvait être apportée. Bien entendu, la réponse ne peut tenir dans des "idées" ou des concepts, ou du moins pas seulement : il s’agit de définir des champs d’activité concrète, et non d’affirmer des ambitions universalistes là où on des moyens sont limités. Et l’exercice est intéressant, puisque contraint.

Bien sûr, on peut vouloir ré-affirmer concrètement le "modèle de la bibliothèque publique" tel qu’il a été porté en France et qui fait l’objet de travaux très intéressants à l’Enssib. On peut à l’inverse préférer abandonner toute idée ‘modélisatrice’ et vouloir conduire des périmètres  très différents selon les bibliothèques particulières.

Dans les deux cas, on risque de rater quelque chose :

Les insuffisances du modèle dominant de bibliothèque publique

Le modèle de bibliothèque qui a émergé au moment des années 1960-1970 est fondé sur un double socle : la mise en avant des collections, et la volonté de démocratisation culturelle. Est-on sûr que les collections soient toujours aussi premières, et la ‘démocratisation culturelle’ à la Malraux encore crédible dans ses manifestations historiques ?

Bien entendu, la constitution d’un stock documentaire – patrimonial en partie, visant la meilleure utilité pour la plus grande part -, comme le prêt et la consultation d’icelui restent un noyau dur d’activité encore aujourd’hui (mais  en l’état avec un potentiel de croissance faible, pour reprendre les typologies d’analyse de Jean-Michel Salaün). Bien entendu également, la vocation de la bibliothèque à servir tous les publics reste valide.
On sait aussi (mais sans toujours prendre conscience des impératifs d’organisation et de réflexes que cela suppose) que la bibliothèque est un espace public et social appelé à devenir le "living-room de la cité". Mais pour ce faire il ne suffit pas d’élargir les horaires d’ouverture ni d’améliorer les conditions d’accueil. Il est bien des territoires très professionnels explorés aujourd’hui de façon timide, innovante ou du moins prescientes. Nous connaissons  le bouillonnement qui agite nos établissements, et notamment dans quatre directions :

  • la pédagogie de la connaissance connait une montée en puissance qui ne s’appuie que très partiellement sur les moyens et services traditionnels des bibliothèques : formation à la recherche documentaire dans les SCD, espaces numériques accompagnés dans les BM, ateliers pédagogiques, voire cette nouvelle ‘médiation numérique‘,  etc.  Cette activité est-elle reconnue comme appartenant au périmètre des bibliothèques, et pas seulement à celui des enseignants ?
  • le pilotage de la construction de corpus de connaissances déborde largement les seules ressources de la collection via l’organisation partenariale d’itinéraires au sein de corpus numériques,… Cette fonction n’appartient-elle qu’aux musées et aux chercheurs ?
  • résoudre les anomalies de connaissance (‘besoins d’information’ ?) d’une population donnée prend une importance insoupçonnée de plus en plus indispensable socialement : services de questions-réponses – en ligne ou en présentiel -, activités de médiation socio-documentaires hors les murs, etc. Le travail social peut-il négliger l’isolement culturel ?
  • la problématisation critique (au sens positif) du savoir occupe une place de plus en plus essentielle dans l’espace public : propositions d’analyses de textes, organisation de conférences et de débats, voire de colloques, etc. Les débats publics de société sont-ils réservés aux journalistes et aux savants ?

A chaque fois, sur ces questions on rencontre cent bibliothèques qui innovent. Il est essentiel d’étendre le domaine de la lutte au-delà des seules collections et de leur communication, pour faire entrer d’autres services dans le périmètre des activités légitimes d’une bibliothèques. Et non seulement légitimes, mais impératives. Évidemment, toutes activités mesurées à l’aune de la population servie par la bibliothèque, et déclinées en services mesurables…

J’ai bien conscience que les quatre axes que je soumets ont bien des points de recoupement. Mais ils partent aussi de points de vue différents qui, me semble-t-il, peuvent aider à tracer un nouveau périmètre. Lequel ne serait pas borné par la réalité toujours prégnante du stock et de sa communication, mais ferait de l’activité bibliothécaire, croisée avec la population servie sur un territoire, le mètre d’arpenteur de ce fameux périmètre d’activité.

En outre, et c’est particulièrement important, l’introduction de ces quatre axes (ou même d’un seul d’entre eux) impose des modification du périmètre implicite des bibliothèques et des compétences et organisations associées.

Le risque de l’abandon de tout modèle au profit de la singularité des établissements

D’un autre côté, comme on sait bien que les moyens, les histoires et les contextes de chaque bibliothèque sont très différents, la tentation est forte, notamment chez les bibliothécaires les plus innovants, de se dégager du modèle de la bibliothèque lieu et collection pour inventer librement un modèle local spécifique.
Outre le fait que cette liberté n’existe guère que fugitivement, et qu’il faut bien passer par des grilles de lecture implicite des décideurs,  le risque est d’abandonner ce faisant un espace qui transcende chaque bibliothèque particulière, l’espace de l’information publique.  A condition bien entendu de voir acceptée l’idée même d’un "service d’information public" : un service qui ait une place reconnue par les pouvoirs publics, au milieu et malgré les multiples services commerçants se battant sur des créneaux de ce type. Encore faut-il forger les arguments, construire des services mesurables, les rendre non seulement indispensables mais légitimes.

Ces services auront sans doute des déclinaisons différentes selon les moyens et contextes. Mais il me semble que la question de l’accès à l’information prend une importance majeure, politiquement, socialement et économiquement : discuter du périmètre de la bibliothèque, c’est discuter du périmètre de l’accès public à l’information !!

Non ?

Samedi 3 octobre 2009

Arithmétique élémentaire : le "périmètre" de la bibliothèque

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Samedi 3 octobre 2009
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En ces jours de prudence budgétaire (enfin,  pour les services publics, pas pour les banquiers ni les assureurs…smileys Forum) et de concurrence entre institutions dévoreuses de budgets publics, il est une expression qui revient souvent : définir le périmètre de l’activité d’une institution. En clair, rendre identifiable et légitime le champ d’intervention d’une institution donnée, et en particulier d’une institution culturelle. Et ce à plusieurs titres :
- politique (identifier le noyau dur de la nécessité d’une institution dans le champ de l’action publique),
- évaluatif (poser les outils d’évaluation là où ils sont essentiels et peuvent disposer de référentiels acceptés),
- gestionnaire (permettre d’envisager les métiers indispensables et les évolutions nécessaires de ceux-ci),
- arbitral (permettre la revendication d’une légitimité à organiser certaines actions), prospectif (identifier les besoins et moyens permettant à l’institution de couvrir son champ – pardon, son périmètre…),
- et bien entendu budgétaire (fournir les moyens de "remplir" le périmètre… dans la mesure des moyens, sans déborder !).

La démarche peut apparaître comme une technique de management visant d’abord à limiter les doublons d’interventions sur des terrains mal définis, et surtout à contenir les dépenses dans des limites justifiables.
Mais elle permet également de vérifier que les efforts consentis par la collectivité visent prioritairement à assurer la mission de l’institution. Un exemple imaginaire : un théâtre public peut-il dépenser ses deniers à faire fonctionner une école de théâtre ? La chose n’est pas impossible, mais mérite d’être actée pour que les budgets consentis en tiennent compte ; et dans ce cas, comment considérer les crédits à l’autre école de théâtre que la municipalité aurait imaginé de financer ? L’exemple est vraiment imaginaire je vous assure, mais montre bien qu’en période de rigueur budgétaire – et plus fondamentalement par souci de lisibilité de la gestion et de l’action publique -, les gestionnaires publics ont besoin de trier, de choisir, d’arbitrer, bref de déterminer qui porte quoi. Et peut-être que ce n’est pas si inutile pour les bibliothèques…

Alors, hasardons-nous à une opération géométrique élémentaire : définir le périmètre…  du champ d’activité d’une bibliothèque.

périmètre ... ?

périmètre ... ?

Le rêve de l’universalité des services

Un des problèmes que rencontre notre profession est justement son incapacité à borner ses ambitions. Non que les bibliothécaires soient inconscients de la réalité des moyens et des compétences, mais il faut bien l’avouer : nous sommes souvent plus doués pour saisir l’opportunité de l’offre que pour inventer l’originalité de la réponse à la demande. Cette posture a un avantage : elle nous permet d’arpenter mille territoires. De l’école de rue au blog quasi-personnel, de la formation des étudiants et des citoyens à la prise de position dans les débats de société, tout est porteur, tout est opportunité.
Et de ce point de vue, les bibliothécaires ne manquent pas d’imagination, au moins pour reprendre à leur compte les innovations et les récupérer à leur sauce.
La sidération est trop souvent de mise, et je cite des souvenirs entendus :

- "le Guichet du savoir c’est trop bien, quel partenariat nous permettrait de le mettre en œuvre chez nous ?" smileys Forum ;
- " Faire venir ces groupes de rock, c’est un vrai succès, quels contacts pouvez-vous me donner pour imaginer la même chose chez moi ?" smileys Forum ;
- "Votre bibliothèque a un vrai succès avec ces outils technologiques que vous avez adoptés : pouvez-vous me donner les références techniques de ces outils ?" smileys Forum ;
- etc…..smileys Forum……… !?!

Bref, on se disperserait volontiers dans une universalité inconsistante et mouvante des services de bibliothèque, la différenciation entre établissements tenant en fait à l’écart entre la taille des  moyens et la sophistication des outils…

La contextualité localisée de chaque bibliothèque

Pour avoir côtoyé pas mal de bibliothèques, et accumulé quelques constats de situations diverses, je ne suis pas sûr du tout que l’on puisse ainsi faire équivaloir toutes les bibliothèques.
C’est bien entendu une question de moyens (la BM de Lyon peut conduire un programme international, pas la bibliothèque d’un village),  comme bien entendu une question de ressources documentaires (l’atout d’un riche patrimoine – qui est aussi un  poids – n’est pas également réparti).

Mais le périmètre potentiel d’une bibliothèque s’évalue également à trois autres aunes majeures :

  • la façon dont son histoire – ou celle de ses collections – s’articule avec l’histoire de la collectivité : la charge dynamique du patrimoine est incomparablement différente, pour la bibliothèque de village qui a entrepris la constitution d’un fonds local il y 20 ans, et pour la bibliothèque depuis longtemps patrimoniale qui héberge et exploite moult fonds patrimoniaux ;
  • le paysage cognitif qui environne concrètement cette bibliothèque : la bibliothèque d’un village, seule institution non marchande ouverte à tous, connaissant pour seul environnement  d’action culturelle et informative  la salle polyvalente, n’a rien à voir avec la grande bibliothèque publique, entourée comme à Lyon de plusieurs musées prestigieux, d’universités importantes, de cinémas et libraires nombreux, de multiples théâtres, scènes musicales, lyriques  ou chorégraphiques, etc. Autant la première se verra reconnue avec la multiplication d’actions de types très divers (spectacles, projections, fêtes, …) – et je dirais même qu’elle ne sera reconnue que si elle s’empare de ce champ élargi -, autant la seconde doit batailler pour ne pas se voir cantonnée à la diffusion documentaire et à l’exposition de son patrimoine documentaire.
  • les priorités sociales et culturelles de l’action publique conduisent à explorer des pistes non nécessairement arpentées jusque-là.

Un noyau dur ? Mais avec quelle consistance ?

Tout cela plaide pour une "spéciation" différenciée de ce qu’on appelle les bibliothèques, en fonction de ces histoires et de ces environnements. Mais parallèlement, on objectera la parenté évidente entre tous les types de bibliothèques, et partant de là on peut appeler à la définition d’un noyau dur commun à toutes les bibliothèques. Je leur reconnais la réalité concrète et partagée de la présence de collections organisées de documents, dont l’existence fonde la notion même de bibliothèque. Mais il s’agit là d’un matériau, non d’un périmètre d’activité.

Jean-Michel Salaün avait, à plusieurs reprises (par exemple , ou ), appliqué aux bibliothèques l’approche marketing des services de base et des services complémentaires, soulignant que chaque bibliothèque jouait sur sa gamme propre en sélectionnant et ses services de base et ses services complémentaires, et en jouant de plus sur la profondeur de ceux-ci.  Profondeur étroitement dépendante des moyens disponibles et surtout mobilisés pour chacun de ces services.
Le seul service de base commun qu’il avait repéré était justement, sauf erreur, la logistique de mise à disposition des documents de la collection, par l’organisation du prêt et/ou de la consultation de ceux-ci par les publics de la collectivité.  Ce qui me parait effectivement être ce réel noyau dur, incluant d’ailleurs les bibliothèques associatives, la plupart des centres de documentations, les archives, et pourquoi pas les vidéothèques de location.

Mais trois questions se posent face à ce modèle :

  • quelle intention sous-tend cette activité de mise à disposition documentaire, et donc selon quelles ‘profondeurs’ peut-elle être déclinée ? Un périmètre défini premièrement par la mise à disposition de documents n’est borné que par le choix des documents proposés, lesquels peuvent se décliner sous des formes bien éloignées des choix de la plupart des bibliothèques : les archives, les jeux, les tissus, les herbiers, etc., tous porteurs d’information pour les communautés intéressées… Sans critiquer cette inventivité, comment définir un périmètre des bibliothèques financées sur fonds publics à partir des seuls éléments porteurs d’information susceptibles d’être communiqués ?
  • l’introduction massive de l’information numérique, via Internet notamment, interroge les fondements même de cette mise à disposition de documents, dans la mesure où les collections matérielles perdent leur avantage de rareté via les numérisations, et où d’innombrables autres documents pertinents se passent de l’édition traditionnelle comme des acquisitions pour être – relativement – accessibles sur le web. Au fait, vous avez lu cette appréciation d’un maire,  pilotant pourtant une médiathèque très active, sur l’avenir des médiathèques en général ?
  • Enfin, la disponibilité élargie de l’accès à l’information – et de l’information elle-même – génère des processus de mises à disposition documentaires largement étrangers aux bibliothèques telles que nous les connaissons : à titre d’exemple, considérez ce diaporama de consultant d’entreprise justement intitulé ‘faire face à la maîtrise de l’information‘. Eux, ils ne s’interrogent pas sur la réduction d’un périmètre – et des économies subséquentes -, ils investissent dans … une mise à disposition documentaire d’un nouveau style !

Bref, les activités dominantes actuelles, si prégnantes soient-elles, peuvent-elles servir de fondement à une stratégie ? Je ne propose pas de les nier, ni de les sous-estimer dans leur intensité actuelle.
Je pose une question toute bête : face à la prégnance accrue du domaine d’Internet et aux stratégies des acteurs économiques actifs dans le domaine de l’information, l’approche d’un périmètre des bibliothèques partant de la mise à disposition des  collections (traditionnelles)  est-elle pertinente pour définir stratégiquement aujourd’hui un périmètre d’activité des bibliothèques ?

(La suite au prochain numéro…)

Mercredi 15 juillet 2009

Texte et contexte : (3) Quel texte ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mercredi 15 juillet 2009
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Ceux qui auront suivi les billets précédents (ici et ) pourraient s’étonner de voir oubliée l’offre documentaire de la bibliothèque. Que nenni ! La bibliothèque est toujours espace d’appropriation de contenus… à condition de soumettre également cette offre à la règle du contexte. Et les contenus nécessitent des contenants, peut-être parfois différents dans leur forme, leur disposition ou leur disponibilité.

Aérer voire diminuer

Commençons par les collections les plus matérielles : les livres, disques et autres DVD. Les bibliothèques (publiques) doivent trouver un juste équilibre entre les espaces grandissants des publics utilisateurs et la nécessaire présence – concrète autant que symbolique – des savoirs et créations matérialisés par les documents proposés en libre accès. Compte tenu des réalités contemporaines, ce juste équilibre me semble plaider en faveur d’une réduction volumétrique des documents offerts au butinage :

  • Question de place d’abord : si on multiplie les espaces de travail, ou plus simplement de détente et de séjour, il est évident qu’il faut amenuiser l’espace occupé par les étagères. J’ai vu une petite bibliothèque disposant de près de 35 000 documents ne laisser à l’usage de la consultation ou du séjour qu’une unique table avec 4 chaises !! Plus de publics désirés = moins de documents proposés (à surface égale bien entendu).
  • Question d’usages ensuite : il est des mètres linéaires dont la pertinence offerte au butinage mérite réflexion. Les mètres linéaires occupés par ces encyclopédies migrées sur Internet d’abord, mais aussi les mètres linéaires jamais parcourus, compulsés ni empruntés, dont le maintien en place relève parfois de l’incantation symbolique.

Par curiosité, je me suis replongé dans la ‘bible’ des programmations de bibliothèques municipales (‘Bibliothèques dans la cité’, éd. du Moniteur, 1996 – hélas épuisé depuis belle lurette). J’ai été frappé par la séparation drastique des fonctions : pour une commune de 30 000 habitants, on consacre 245 m² aux fonctions d’accueil et animations, 602 m² pour accumuler 28 600 documents et 80 abonnements destinés aux adultes, et 354 m² pour 15 400 documents et 20 abonnements destinés aux enfants. Il me semble impératif d’évoluer vers une meilleure imbrication des fonctions et surtout vers un allègement de ces recommandations volumétriques (ou plutôt d’envisager des surfaces plus grandes à volumétrie documentaire  égale). Non pour diminuer les efforts d’acquisition (de documents matériels ET de ressources en ligne), mais pour au contraire envisager une adaptation plus conforme aux usages : sans doute plus d’espace disponible pour les gens (pas pour mettre plus de livres  ! ), un report de nombre de contenus à actualisation rapide vers des ressources en ligne, un accroissement du nombre de magazines proposés, etc.

Ouvrir et libérer

Cela va de pair avec l’acceptation volontaire de la réalité d’Internet comme pourvoyeur de connaissances : accès wifi facilités, abonnements à des ressources en ligne, …
Mais aussi avec une libéralisation des contraintes de l’appropriation des documents matériels : pourquoi ne pas libérer les carcans des limites d’emprunt, ceux des contraintes induites par les heures d’ouverture ( boites de retour 24h sur 24, voire distributeurs automatiques de livres à toute heure !). Tenons compte d’abord des usages !

Repositionner les contenus

L’ambition encyclopédique des bibliothèques (mesurée à l’aune de leurs moyens et de leurs publics) mérite non d’être battue en brèche mais plutôt modulée différemment à l’heure des informations de flux. Éliminons des étagères les codes juridiques et les dictionnaires de médecine, pour orienter les publics vers les ressources en ligne. Amenuisons la documentation technique imprimée et apprenons à nous orienter (et orienter les publics) vers ce qui est disponible sur Internet. Bien sûr, cela ne signifie pas réduire la collection imprimée aux seules ressources indisponibles sur le web ! Là encore, il faut tenir compte des usages : un essai se découvre plus aisément sous forme imprimée même s’il existe sous forme numérique, la personne dépourvue d’accès à Internet appréciera de pouvoir emprunter un manuel, etc. Mais tenons compte du fait que 60 % des foyers français disposent d’une connexion domiciliaire à Internet… et qu’on peut espérer que la bibliothèque offre largement cette opportunité aux autres ! Et puis, si les publics s’emparent de la bibliothèque, il leur faut de la place…

Surprendre

L’enquête du Credoc montrait pour les publics interrogés l’importance de la recommandation et de la découverte.  Cela passe bien sûr par la sélection de textes susceptibles de répondre à la curiosité, plus que strictement savants ou érudits (au moins dans le libre accès). Mais je crois beaucoup à la capacité des bibliothèques à mettre en scène ces contenus : corpus originaux, conférences, lectures, tout cela est devenu impératif pour faire s’approprier les contenus, intriguer, passionner. Et cela peut se faire de façon ludique autant que savante (voyez par exemple l’abécédaire de la BnF), s’installer dans les espaces de façon impromptue (voyez ce happening inattendu à la bibliothèque de Limoges, à l’occasion du décès de Michaël Jackson : j’adore, et surtout je note l’enthousiasme des commentaires !), mêler l’intime  et le spectaculaire (à Lyon, une exposition "Archives de l’infâmie", sur Foucault, comprend une ‘bibliothèque Foucault’ où l’on peut s’installer, lire, et même emprunter les livres proposés). Si le programme culturel est souvent considéré comme événement lourd, il est surtout appelé, me semble-t-il, à entrer dans la quotidienneté  des espaces et de l’activité. Et je suis Yves Aubin lorsqu’il réclame l’élaboration d’espaces imaginaires au sein de la bibliothèque : encore une fois ne pas se contenter de dédier aux manifestations des espaces spécifiques et distincts, mais animer l’ensemble des espaces documentaires publics.

Accompagner

Puisque le texte n’existe pas sans contexte, contextualisons-le avec les bibliothécaires eux-mêmes : c’est notre meilleur atout. Au-delà du service d’orientation bibliographique, il faut avancer à visage découvert, ou plutôt à compétences offertes. Organiser la réponse aux utilisateurs, c’est d’abord les accompagner : les espaces numériques ont ceci de fascinant qu’ils ne se contentent pas de proposer matériels et logiciels, mais d’abord proposent une aide à l’appropriation de ces derniers, que ce soit sous forme d’assistance individuelle ou d’ateliers. Les autres services ‘pédagogiques’ ont un bel avenir : savoir débrouiller une recherche dans les arcanes de la mémoire locale, organiser son travail pour un devoir ou un exposé, connaître les ficelles de la recherche d’emploi, ‘emprunter un bibliothécaire‘, etc. Expérimenter le savoir est une façon majeure de se l’approprier : j’aurais aimé que des services comme Ebulliscience naissent d’abord dans les bibliothèques…

Bref contextualiser…

Vous aurez compris que, sans manquer de révérence aux textes, j’estime professionnellement essentiel les modalités de leur contact avec les publics que nous servons. Et ces modalités sont, au sein des bibliothèques, établies par les bibliothécaires : l’emplacement du classement donne du sens au livre, la conférence sur un texte lui donne du sens, , les conseils bibliothécaires lui donnent du sens, l’aide à l’appropriation du texte lui donne du sens, comme les relations entre textes établies au sein d’un corpus créent des itinéraires de pensée originaux.
Il ne s’agit pas ici de suivre des modes ou des appétits de consommation, mais bien de s’inscrire délibérément du côté de nos publics : il n’est pas d’abord de textes dans une bibliothèque, il est surtout des lecteurs en quête de sens.
Il ne suffit pas de clamer l’éminence de telle pensée documentairement incarnée, il faut établir l’éminence de l’espace d’échange et de débat publics que peut (doit ?) être la bibliothèque au cœur de la cité.

J’exagère ?

Lundi 13 juillet 2009

Texte et contexte : (2) Quel contexte ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Lundi 13 juillet 2009
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La question m’a été posée récemment : devant une stagnation des entrées et une baisse des prêts (évolutions qu’on craint structurelles plus que conjoncturelles), vers quelles solutions se tourner ?  Faudrait-il rajeunir les collections ? ouvrir davantage ? réviser la politique de tarification ? etc. ? La question visait notamment les adolescents et  jeunes adultes…

En réfléchissant avec mes collègues, je me suis rendu compte que les pistes de réponse les plus prometteuses n’étaient guère documentaires au sens strict du terme.

Bien entendu, pour parler contexte, insistons sur le fait qu’on abordait la question d’une médiathèque ouverte sur la ville, sans dimension estudiantine ni érudite, et aux fonctions de conservation extrêmement réduites.

Passons sur cette évidence qu’est une large amplitude horaire d’ouverture (encore qu’il faille l’adapter au rythme du quartier), sur cette autre évidence qu’est le confort des lieux et leur ergonomie, et encore sur cette autre évidence qu’est l’attention souriante de l’accueil. (Encore que ces trois "évidences" ne le sont pas toujours…).

Les enquêtes conduites m’amènent à recommander également trois points importants aujourd’hui (parmi 500 000 autres !), réalisables sans investissements démentiels :

Une connexion wifi

Au jour d’aujourd’hui, même ceux qui lisent des livres le font avec un ordinateur à portée de la main. A fortiori si on est étudiant ou lycéen. Multiplier les postes informatiques dans un établissement n’est pas suffisant, du moins tant que ces postes sont bridés tant en temps d’utilisation qu’en possibilités d’appropriation (clés USB bloquées, navigateur imposé – et encore dans la version standard et sans les outils et plugins facilitant le travail, etc.). L’explosion des netbooks à moins de 300 euros  rend ces derniers de plus en plus répandus ; or on personnalise "son" netbook : navigateur préféré avec les plugins idoines, configuration de chat ou de micro-blogging, messagerie perso, favoris, organisation de ses fichiers de travail comme de loisirs, etc.
Nom d’un chien, qu’attend-on pour généraliser les accès wi-fi dans les bibliothèques, afin de laisser (d’encourager ?) les visiteurs à s’approprier le lieu et son environnement documentaire en y apportant leur "chez-soi" ? Cela ne fera pas moins lire les gens, et leur donnera la possibilité d’annoter, de découvrir, et d’emmener avec eux un peu de ce qu’ils auront capté dans et grâce à la bibliothèque.
Et puis, pourquoi même ne pas proposer aux oublieux de leur vendre des clés USB pour qu’ils puissent ramener leurs travaux chez eux ? Voire prêter ou louer quelques netbooks ?
(et merci aux grincheux "wifiphobes" d’aller voir ailleurs s’ils n’ont pas d’autres moulins à vent ondes à combattre…).

La possibilité de travailler en petits groupes ouverts

Les bibliothécaires se méfient des groupes, susceptibles d’être bruyants voire ‘incivils’ surtout lorsque ce sont des adolescents et jeunes adultes. Ils savent bien néanmoins que nombre de lycéens et étudiants ne savent pas travailler autrement qu’en étant "groupir". Alors on s’ingénie à proposer des espaces dédiés, bien isolés derrière leurs vitres (eh oui, pas de murs pleins, faut les surveiller !), les ‘salles de travail en groupe’. L’expérience que j’ai de ces salles me rend plus que mitigé à leur égard : vagues no man’s lands, indécis dans leur composition documentaire, sous-utilisés (on ne consacre pas la salle pour 4 lycéens) ou à l’inverse ghettos redoutés (on y flanque 4 groupes de jeunes étrangers les uns aux autres pour qu’ils dégagent les places au profit des solitaires, tout en les surveillant comme des piranhas dans leur bocal), dépourvu de tout environnement documentaire signifiant, elles occupent de la surface utile sans l’être vraiment (utiles).

Permettez-moi de plaider pour que la question du travail en groupe, si répandu aujourd’hui, soit traitée dans les espaces publics ‘généraux’ de la bibliothèque. En ménageant des niches ici ou là, psychologiquement isolées par un ou deux rayonnages, et équipées de tables conviviales (vive les tables rondes ou ovales !), on autorise une appropriation des lieux à la mode de ces groupes… Bien sûr cela crée un léger brouhaha, bien sûr il faut parfois aller invectiver l’ado trop bruyant, mais baste ! Les lieux où j’ai vu tenter ce mixage m’ont toujours émerveillé par leur sérénité, l’harmonie des cohabitations, et surtout le visible bien-être des jeunes auxquels on permettait – enfin -  d’être avec leurs copains.

Des espaces résolument tournés vers la détente confortable

La conception des espaces d’une bibliothèque vise souvent à tenter d’optimiser les espaces documentaires, bien sûr contraints par l’inévitable réduction des surfaces imposée par les contraintes budgétaires. Alors on ‘rentabilise’ jusqu’au moindre mètre carré, en déplaçant ici les périodiques, en diminuant la surface de la salle de travail en groupe (voir ci-dessus), etc.
J’aurais plutôt tendance (aujourd’hui) à aller à contre-courant. Lire n’est pas nécessairement chose sérieuse, et la lecture (comme l’audition ou le visionnage) réclame une diversité de contextes et de postures. Alors oui, gâchons des mètres carrés, et proposons fauteuils confortables près des machines à café – mieux ouvrons un café -, proposons des terrasses intérieures sans autre objet que de s’installer et d’être bien (tiens, on peut rajouter des quotidiens sur les tables). Bref rejoignons ce concept de "la bibliothèque living-room de la cité". Sur ce point, mes observations d’urbain rejoignent mes anciennes pratiques de ‘rural’, et je ne partage pas l’avis de Didier Guilbaud quand il voit cette dimension conviviale réservée aux visiteurs des villages pendant que le lecteur urbain "remplira son caddie et fréquentera son supermarché de la culture" : les urbains que j’observe sont ô combien demandeurs de ce ‘living-room’, espace paisible et convivial, à mi-chemin entre le travail et leur domicile, contraint par ‘les autres’ mais en même temps ‘chez eux’.

Changer d’angle…

Tout cela n’est pas très politique documentaire, me direz-vous (ni très original…). Eh bien si (pour la pol doc au moins ; je bats ma coulpe quant au manque d’originalité) : à mon sens, la bibliothèque n’est pas lieu d’accumulation et de transmission des savoirs, mais lieu de développement de connaissances. Or la connaissance n’est pas dans les livres, elle est émergence personnelle : le plus extraordinaire livre du monde ne vaut, pour un bibliothécaire, que s’il est approprié par des personnes. Et si c’est cette appropriation que nous recherchons, nous devons être attentifs non seulement aux œuvres, mais aussi et surtout aux personnes que nous servons. Et donc construire un cadre d’appropriation pas tant soucieux de la valeur des œuvres que des usages de la population. C’est le sens des trois simples exemples cités plus haut…

Question de contexte, non ?

Jeudi 9 juillet 2009

Texte et contexte : (1) quel dilemme ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Jeudi 9 juillet 2009
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Nous avons vécu (en tout cas moi j’ai vécu ;-) ) trois temps successifs et cumulatifs du discours sur les contenus des ‘savoirs’ :

- premier temps, celui de notre studieuse adolescence : l’émerveillement devant le texte, qu’il soit pure création littéraire ou démonstration scientifique. "Au commencement était le verbe", et nos études nous ont appris à respecter voire vénérer ce verbe créateur. L’œuvre, vous dis-je, l’œuvre !

- deuxième temps, celui de mes apprentissages professionnels : si le contenu reste premier et même sacré, sa description idoine le fait passer du feu créateur à l’appropriation par la grande communauté humaine. Place aux thésaurus, listes de vedettes matière et autres autorités de tous types : l’encodage bibliothécaire donnera, sinon du sens, du moins un sens pour nos contemporains, sens d’autant plus qualifié que les agents experts commis à cet exercice plus paratextuel que péritextuel auront intégré règles et procédures normées.

- troisième temps, celui de mes découvertes quotidiennes. Tout un chacun peut tagger, commenter, se réapproprier et l’oeuvre et son paratexte professionnel pour produire un nouveau paratexte pas si personnel que cela puisque les outils à disposition autorisent le partage, institutionnel ou non. L’oeuvre prend son sens avec tous ces éléments (voir ici).

Encore un peu et je virerais situationniste…

Les livres, et autour ?

Proposer des contenus (des savoirs, de la création, de l’analyse,…) à une population, qu’est-ce que c’est ? Est-ce seulement proposer des livres, disques, DVD ou ressources en ligne, donc en fin de compte des ‘oeuvres’, du ‘texte’ ? Non, c’est aussi les classer, les organiser, les décrire, et aujourd’hui les accompagner des mises en ordre, critiques et commentaires de nos propres publics (en opprobre ou en éloge, en catégories par nous lisibles ou plus ésotériques), donc de leur propre paratexte.

Et si ces différentes propositions paratextuelles constituaient une offre singulière ? Non parce qu’elles aboliraient le texte fondateur initial, mais parce qu’avec lui elles lui donneraient un des sens pour différents publics ? Muriel Amar avait jadis  démontré le caractère ‘créateur’ – et non traducteur – des indexations. Plus largement, j’ai l’intuition que l’enjeu des bibliothèques – au moins publiques – tient moins à leur capacité à proposer de multiples œuvres qu’à en permettre de multiples appropriations voire à en produire de diverses lectures.

Car au delà du texte et du paratexte, il faut aussi parler du contexte. Avec le contexte, on sort du texte et de ses appendices, commentaires, descripteurs. On entre dans la réalité quotidienne non des auteurs mais des ‘lecteurs’ (auditeurs, spectateurs, …) : où sont classés les documents ? De quelle façon sont-ils rendus accessibles ? Quelle ambiance environne ces contenus et leur paratexte ? Quel appareil d’accessibilité est proposé ? La bibliothèque est un univers qui dépasse de loin la réalité textuelle des oeuvres qu’elle sélectionne, stocke et met à disposition…
Oui, les bibliothèques peuvent s’interroger : "Atmosphère ? Atmosphère ? Est-ce que j’ai une gueule d’athmosphère ?".
Ben oui, t’as surtout une gueule d’atmosphère ! ….

Limites du web pour les bibliothèques

Paradoxalement, cette extension du domaine de la lutte infligée ou assumée aux/par les bibliothécaires ne plaide que médiocrement pour leur conquête d’Internet. Oui, je sais, certains peuvent être les rois du commentaire, du plugin X ou du mashup Y… mais pour qui ? Pour quelques individus qui s’empareront d’une opportunité, guère plus…

Le problème des bibliothécaires, c’est qu’ils n’ont jamais vraiment abandonné leur idéal de la bibliothèque universelle (et je bats aussi ma coulpe !). Face à un  Internet dont les outils se mondialisent, ils rêvent  pour chaque bibliothèque d’une audience évidemment mondiale. Ou du moins conquérante de la peuplade des internautes du monde (francophone d’ailleurs en ce qui nous concerne). Il suffit de regarder les espérances placées dans l’accessibilité des notices de catalogue via les moteurs de recherche.

Le problème, c’est que les bibliothécaires sont illisibles sur l’Internet mondialisé. Non qu’ils ne sachent pas manipuler les outils ad hoc, mais leur champ d’action n’est pas cet univers mondialisé : c’est tout bonnement les habitants de leur commune ou de leur aire urbaine… Une statistique m’a beaucoup frappé : à Lyon, le site web général de la BmL, qui est extrêmement riche et rencontre beaucoup d’internautes, est fréquenté à 86 % pour son catalogue et les comptes d’abonnés, tous services de proximité "physiques" ! La bibliothèque comme institution existe d’abord sur Internet pour ceux qui ont l’opportunité d’en visiter les lieux et les richesses.
Tous autres services en ligne, visant au-delà de ces voisins visiteurs réels ou potentiels, s’inscrivent dans une politique délibérée, de prestige ou de démonstration. Ils ne sont pas inutiles, certes non, et ils peuvent être novateurs, intelligents, adaptés à certains usages,… mais ils ne sont légitimes que si ils sont appropriés par la communauté proche qu’ils ont vocation à servir, même s’ils peuvent parfois rencontrer un impressionnant succès au-delà.

Cela ne signifie pas, on s’en doute, qu’il faille abandonner toute ambition de partir à la conquête des internautes. Mais il faut raison garder : une bibliothèque lambda est destinée prioritairement aux habitants d’un  territoire, et doit mesurer ses actions à cette aune. Et si les internautes doivent être visés, ce n’est pas parce qu’ils naviguent sur Internet, mais parce que ce sont nos voisins qui deviennent internautes.

Le lieu, la localité plutôt, est notre atout. Qu’attend ‘notre’ population, que pouvons-nous lui apporter, et comment ? Via Internet sans doute, mais sûrement plus immédiatement auprès des personnes physiques et dans des lieux physiques…

Répondre à cette question impérieuse pose la question du service humain dans des lieux identifiés. Je m’arrêterai sur cette question le temps d’un  billet ou deux, pour examiner concrètement nos réactions possibles à cet échange subtil entre offre documentaire et conditions d’accueil, entre texte et contexte (si j’ai le temps, je parlerai peut-être aussi du paratexte, ce grand impensé fondateur de notre métier).

Mercredi 17 juin 2009

Variations sur une bibliothèque sans livres

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mercredi 17 juin 2009
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Après être devenu une hypothèse largement probable dans certaines bibliothèques universitaires, voilà que le concept de bibliothèque sans livres commence à être abordé dans la lecture publique (voir par exemple les commentaires autour de ce billet du Bibliobsédé national, ou la réflexion de Xavier Galaup).

Le concept est intéressant et à certains égards crédible : le développement des liseuses et des livres électroniques, les accords passés par des opérateurs privés avec les éditeurs (l’exemple des débuts, même houleux, de Google en la matière, est sans doute appelé à se multiplier), la dématérialisation de la musique puis de l’image animée, la migration des revues scientifiques mais aussi des encyclopédies vers le tout-numérique, tout cela rend vraisemblable un basculement des supports de l’écrit, de l’image et du son vers le numérique… En outre, les bibliothèques à dominantes utilitaires ou prescriptives (documentation d’entreprise, universitaire, professionnelle) se verront encouragées à accompagner ce basculement de façon massive pour d’évidentes raisons de praticité et d’efficacité (dès que les contenus en jeu seront numérisés pour l’essentiel) : un documentaliste de presse exigeait récemment que les données complexes qu’il demandait – et qui abondaient sous forme imprimée – lui soient accessible sur Internet "pour que les journalistes n’aient plus qu’à copier-coller" (sic smileys Forum ).

Mais les bibliothèques publiques, sans livres et autres supports ? N’étant pas, malgré mon statut et mon grade, socialement et culturellement conservateur dans l’âme, ça ne me gênerait pas outre mesure, pourvu que demeure un espace d’information publique animé par des experts en navigation dans les contenus payés pour permettre et encourager sur les deniers publics le développement d’une connaissance partagée. Après tout, comme le suggère Xavier Galaup, tout restera à faire : "orienter les usagers dans l’explosion documentaire du web, participer à la société de la connaissance en créant des articles synthétiques sur des sujets ainsi que proposer des ressources en ligne en les documentant et en leur donnant du sens au-delà du simple signalement". Ce serait en effet dévoyer notre fonction que de croire que son but ultime serait de manipuler des supports et non d’aider les gens à trouver de façon critique les informations (et les surprises !) dont ils ont besoin. Bref, il y aura toujours du grain à moudre, comme le souligne Dominique Lahary.

Mais la bibliothèque (publique) sans livres me semble être une réalité très imaginaire, fantasmée par ceux qui sillonnent quotidiennement Internet, et bien éloignée des réalités triviales des pratiques des publics. Trois exemples à l’appui :

- dans les kiosques, les magazines sont toujours aussi nombreux, parfois éphémères mais toujours en re-création : ils sont tellement bien adaptés au feuilletage que leur migration sur Internet reste encore balbutiante et peu convaincante. Quant aux prêts de magazines dans les bibliothèques, ils sont – à Lyon au moins -, en augmentation régulière ;

- si les prêts des livres historiques, techniques, juridiques ou économiques s’effondrent, les prêts de romans et BD se portent très bien, merci ! (je ne parle pas des DVD, au succès incontestable, mais que leur finalité – être lus(vus) sur un écran – rend ô combien fragiles face à la déferlante des téléchargements)

- enfin, les prêts de livres des secteurs destinés aux enfants explosent : à Lyon, + 50 % depuis le début du siècle !

Bref, si, dans le domaine de l’écrit, l’information documentaire migre massivement vers le numérique, on en est encore loin dès qu’il s’agit d’une lecture de découverte. On voit des usagers piocher un livre (même documentaire) dans les rayons juste pour le plaisir de la surprise, et s’installer tranquillement pour une heure ou deux de lecture… Les rapports aux moyens de la connaissance sont multiples.

Ajoutons à cela une dimension symbolique à laquelle je crois : les usages collectifs et individuels de la bibliothèque publique prennent leur caractère "intellectuel" par l’environnement documentaire visible et concret qu’il propose. Et cet environnement doit, pour les êtres matériels que nous sommes, s’incarner dans quelque chose de visible (j’aime bien les murs de livres anciens proposés à l’oeil du visiteur par la British Library ou la médiathèque de Troyes) :

Alors certes, il y aura moins de supports physiques dans les espaces de libre accès (Livres hebdo, rapportant le dernier congrès de l’ABF, soulignait que les nouveaux programmes des bibliothèques de la Ville de Paris prévoyaient 20 40 livres au m², contre 60 à 80 il y a encore quelques années), les collections matérielles y seront sans doute moins ambitieusement encyclopédiques, mais une bibliothèque (publique) sans livres, ce n’est pas pour demain !

Si ? smileys Forum

Mercredi 6 mai 2009

Identité(s) numérique(s) de la bibliothèque

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mercredi 6 mai 2009
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Décidément, ces temps-ci je fonctionne plus sur ce blog en réaction qu’en action. Et cette fois-ci c’est un papier de notre incontournable Silvère qui me pousse à  rédiger. Son billet – très pertinent – attire l’attention sur le fait qu’Internet impose d’autres pratiques que celle à laquelle la communication en ligne de nombre de bibliothèques voudraient la réduire (enfin, les communicants institutionnels, parce que ceux de Google ou autres acteurs sont plus subtils…).

Typologies…

Silvère distingue 4 modes d’entrée des bibliothèques sur Internet :
- 1 – le mode institutionnel : la bibliothèque présente ses services, son catalogue, son programme : c’est le cas le plus fréquent ;
- 2 – le mode ‘service à part entière’, avec URL autonome et conception dédiée au service. Il cite le Guichet du Savoir ;
- 3 – le mode "média-thématique" (je cite) : et de citer en exemple Médiamus, le blog musical des bibliothécaires de Dôle. Les commentaires y sont bienvenus, et on thématise spécifiquement l’offre ;
- 4 – enfin les outils mis en œuvre non par l’institution mais par les personnes-ressources au sein de l’établissement, ce dernier encourageant par exemple l’émergence de blogs d’individus bibliothécaires sur la philosophie, la science-fiction, pourquoi pas la confiture de figues (le dernier exemple relevant, je le souligne, de l’initiative personnelle et non institutionnelle !!!) , ou d’autres entreprises personnelles pouvant passer par bien d’autres vecteurs (forum initié par un bibliothécaire passionné, site quasi-’perso’, page Netvibes de fils sur un sujet, etc.) …

Cette typologie me pose problème, parce qu’elle met sur le même plan des modes de communication (devrais-je dire des services ?)  qui sont fondamentalement différents.La progression du mode 1 au mode 4 pourrait laisser entendre qu’il y a passage substitutif de l’élémentaire à l’élaboré. Or d’une part il n’en est rien (le Guichet du Savoir, avec SON public, n’abolit pas le public du site web institutionnel présent dans la quotidienneté des lieux et à la recherche de SES services), d’autre part je suis un tantinet sceptique quant à l’émerveillement devant la personnalisation des entreprises individuelles (le mode 4) dans un contexte institutionnel.

LectureS des services web

Une bibliothèque, c’est un lieu, des espaces publics, des collections, des services présentiels : il est normal et même impératif qu’elle offre à ses publics, actuels ou potentiels, tous moyens d’optimiser leur visite en ce lieu. LE site web de la bibliothèque est nécessaire, non parce qu’il représenterait l’essentiel de la présence de la bibliothèque sur Internet, mais très simplement parce qu’il offre une facilitation de ces services présentiels (les titres disponibles, l’animation de la semaine, etc.). Accessoirement, il est une vitrine (pour les élus, les partenaires, la presse), et à ce titre il est réellement indispensable. EN son sein sont indispensables l’accès à distance au catalogue, voire la réservation en ligne, les suggestions de commande, voire les réactions à la dernière conférence, les annonces de manifestations, etc., tous éléments qui permettront de fidéliser un public et de contribuer à leur sentiment d’appartenance à une communauté.

Mais une bibliothèque, au-delà de son lieu et de ses collections, peut aussi se penser comme service auprès d’une population par le seul biais d’Internet et sans que cette population soit contrainte à se déplacer pour bénéficier des dits services. Alors là, oui, il faut imaginer des voies particulières : le Guichet du Savoir en est une, Médiamus une autre. Dans le premier cas l’accent est mis sur le service, dans le second sur les contenus. Mais fondamentalement c’est la même chose : on construit des réseaux de fidèles, on draine des intérêts spécifiques, voire on construit pour nombre de personnes un ‘phare’ dans les multiples centres d’intérêt présents sur Internet, sans placer le lieu bibliothèque en référence indispensable voire ultime. Ce n’est pas pour rien qu’à Lyon on a élaboré Points d’actu, complémentairement au Guichet du savoir mais dans le même esprit : les compétences des bibliothécaires sont mobilisées non seulement pour répondre à vos questions, mais aussi pour vous offrir une synthèse ordonnée et critique et sur les questions d’actualité qui… ne manqueraient pas d’attirer vos questions. Que cette mise à disposition des compétences individuelles locales puisse se décliner sous de multiples formes, c’est certain, mais cela ne retire rien à la dimension institutionnelle de l’entreprise !! En clair, le site, forum, blog, etc. mis en œuvre est bien une décision de la bibliothèque, non une simple initiative personnelle (encore qu’on connaisse bien sûr des initiatives persos relayées par les institutions).

Les bibliothécaires et la bibliothèque

C’est sur ce point qu’il faut à mon avis souligner la distinction entre l’expression individuelle et l’expression institutionnelle, cette dernière fût-elle portée par des individus reconnus et en quelque sorte missionnés : à Lyon encore, il existe un site-blog de fort belle qualité, Arts vivants, animé par 3 personnes avec la bénédiction institutionnelle ; les rédacteurs sont des passionnés experts… mais ils sont aussi (d’abord ?) des agents de l’institution, et écrivent à ce titre. Cela ne retire rien ni à leur passion ni à leur expertise. Certes, leur blog est ouvert aux commentaires, mais cela change-t-il le statut de leurs billets ?

Un bibliothécaire a beau faire, il appartient d’abord, en tant que bibliothécaire, à une institution et il agit en conformité avec les objectifs de cette dernière. Que les interventions construites sur Internet mettent en avant l’institution ou plus spécifiquement ses acteurs, elles restent des interventions institutionnelles… même si elles révèlent dans ce dernier cas qu’une des essentielles richesses des bibliothèques sont ses bibliothécaires, comme le souligne Silvère. Mais mettons-nous d’accord : l’ "institutionnalité" de l’intervention ne signifie pas pour autant qu’elle renvoie au lieu et à ses services présentiels – fût-ce à ses collections ! C’est bien un bibliothécaire (même si c’est évidemment un individu bourré de qualités) qui intervient à titre professionnel, avec son savoir-faire, sa capacité de médiation, bref son métier !

Du commentaire à la construction documentaire

On comprendra qu’en ce qui me concerne, je tends à ne considérer actuellement que deux modalités complémentaires d’intervention des bibliothèques françaises sur Internet :
- la modalité présentielle : poursuivre voire anticiper et faciliter via le web l’usage des services rendus dans les lieux – a priori pour les utilisateurs de ce dernier -, tout en valorisant la dimension médiatique de l’institution ;
_ la modalité servuctive : construire, avec les ressources documentaires et surtout humaines (compétences internes ou partenariales) des espaces spécifiques de service d’information essentiellement accessibles en ligne, qu’il s’agisse d’un service questions-réponses généraliste ou d’un espace thématique.

Dans les deux cas, la bibliothèque "offre" de la ressource ou du service, et c’est une très bonne chose. Une troisième hypothèse est possible, mais reste encore peu explorée, celle de la construction de savoir et de service avec et même par les utilisateurs eux-mêmes.
On objectera que déjà moult bibliothèques sollicitent commentaires, observations et appréciations de la part de leurs publics, que ce soit via des commentaires sur les notices bibliographiques ou par l’ouverture des blogs aux commentaires.
Désolé, mais ce n’est pour moi qu’un embryon de ‘web participatif’ : le blogueur reste maitre de son discours, le lecteur n’est libre que de son commentaire. Bon, c’est déjà ça, mais est-ce bien davantage que le cahier de suggestions proposé sur les banques d’accueil ? Certains diront que c’est une grande avancée, dans la mesure où chaque visiteur peut prendre connaissance des commentaires des autres et y réagir. Certes, c’est plus visible : mais en quoi le bibliothécaire, ou en fait la bibliothèque, est-il(elle) vraiment impacté(e) ? Quels retours d’analyse des réactions et commentaires ? Je n’ai encore rien lu à ce sujet… Poudre aux yeux ? Ou alors on se défausse en prétendant que les lecteurs échangent entre eux donc construisent ‘leur’ communauté’ ? Plaisanterie : ils n’échangent pas entre eux : ils ajoutent leur commentaire sur le site de la bibliothèque…

Une bibliothèque mettant en ordre des savoirs à l’intention d’une population, on pourrait imaginer aussi, comme cela apparait timidement, que la population elle-même contribue non pas à commenter l’information transmise, à mais à construire celle-ci. L’exemple de Wikipedia vient tout de suite à l’esprit (qu’est-ce que j’aurais aimé que cette entreprise soit supportée – et non dirigée – par des bibliothèques !). J’aime à citer Wiki-Brest (dont les bibliothèques sont partenaires), mais on peut aussi imaginer la mobilisation, auprès des bibliothèques (et non sous leur tutelle !), d’acteurs plus spécifiques pour des projets plus spécialisés : la BM de Rouen a réussi un coup de maître en s’associant à un chercheur et à des dizaines de bénévoles pour mettre en ligne une remarquable numérisation raisonnée de Madame Bovary !! Et si Toulouse ou la Library of  Congress proposent aux internautes de tagger et commenter sur Flick’r certains de leurs fonds de photos numérisées (très bonne idée, mais on reste dans l’offre voire dans la visibilité plus que dans la participation active), pourquoi ne pas imaginer aussi un dépôt de photos par les internautes eux-mêmes, charge à la bibliothèque d’en faire un tri ou une recomposition en corpus non par élimination mais par traitement sélectif (et là ce seraient les bibliothécaires qui serviraient de … commentateurs participatifs !) ?

Poser la question de la production du savoir ?

Car la vraie question posée aux bibliothèques par Internet n’est pas seulement la pérennité de leurs services actuels (à mon avis, il y a encore du grain à moudre, du moins tant que nos concitoyens ne seront pas devenus ‘virtuels’), ni les nouveaux enjeux de la diffusion du savoir (les BU connaissent la migration des manuels en e-books, comme toutes les bibliothèques l’"électronisation" des encyclopédies, les deux cas relevant d’une stratégie de mise à disposition d’un savoir éditorialisé), mais plus profondément les conditions de la production de ces savoirs.

La question est complexe, et ne saurait être réglée par un impératif soit-disant démocratique (du type diffuser des délires pseudo-scientifiques par respect de la spontanéité créative) ni d’ailleurs catégorique. Sans doute cette "création collective de savoir et de mémoire" réclame-t-elle précautions, limitations, procédures, sélection éventuelle des partenaires – même grand public -, mais il faudra bien l’élaborer, pour construire le savoir de demain, celui que nous devrons transmettre, alors que de plus en plus de ce savoir errera dans le grand océan d’Internet …

Les auteurs n’en seront plus seulement les auteurs élus adoubés par des éditeurs, ni seulement les bibliothécaires eux-mêmes, mais des personnalités ou des anonymes inscrits dans des procédures proposées par les bibliothèques. Peut-être…

Vendredi 6 mars 2009

… et il faut interdire ce que nous n’autorisons pas ?!

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Vendredi 6 mars 2009
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Mon précédent billet, questionnant une modalité dérivée de la loi Hadopi, affirmait la nécessité pour les bibliothèques de pouvoir librement – et évidemment sagement – "faire leur marché" dans l’univers des savoirs, sans devoir passer par le préalable d’une liste de sources dûment labellées (je résume).

Ce postulat, que je pensais évident, est sournoisement battu en brèche non par des adeptes de Christine Albanel mais par des tenants de ce que j’appellerai faute de mieux l’"élitisme culturel" (?). Un commentaire à mon billet attire l’attention sur un billet du blog "L’œil cynique". Je ne connaissais pas ce blog – et je ne m’en plains pas, compte tenu du ton de certaines de ses rubriques telle "la France moisie" (si, si !) – mais le billet en question m’a coupé le souffle. L’auteur n’aime pas vraiment Michel Onfray. C’est son droit. Mais il souligne avec satisfaction et ampoules littéraires à la clé :
"Certes, il y a le faire de la critique, du métalangage. Mais le mis à nu dont il est question persévère. Le mis à nu continue de publier à la chaîne. L’indexé par la critique gastrosophe toujours dans « Le Magazine Littéraire ». L’écorché semble insensible à ses écorchures. Alors que faire ? A l’arrogance de l’imposteur dépecé, on peut radicalement s’interposer en travers des voies de diffusion des textes. C’est ce qui vient de se produire ici, à la section « Lettres et Sciences Humaines » de la bibliothèque universitaire : outre le veto sur la production d’Onfray, ses livres (soit 14) viennent d’être retirés du fonds (d’aucuns resteront dans les rangs, qui comprennent de simples préfaces signées de l’hédoniste-libertaire). Seront-ils donnés ? Nullement : pour quelle raison la bêtise devrait-elle être déplacée ? La benne ? La benne."

Je ne connais pas la bibliothèque dont parle l’auteur. J’ose espérer qu’elle n’existe que dans son imagination. Pourquoi ?

Partons du postulat posé par l’auteur : Michel Onfray est un imposteur. Cet auteur en présente volontiers une démonstration à l’aide de citations d’auteurs connus ou plus confidentiels.

Ceci dit, constate-t-il, les éreintements d’une "petite minorité" ne conduisent pas M. Onfray à cesser de publier, le bougre (au sens originel, je veux dire), et en plus, diable, d’être lu ! (Ça me rappelle l’argument définitif de certains bibliothécaires de lecture publique qui jugent une œuvre à l’aune inverse de son succès public ! La "masse" a toujours tort, c’est bien connu !).
Or, affirme-t-il, M. Onfray se targue d’être hors les circuits de la science académique.
Ergo
, M. Onfray doit être banni des institutions académiques, servant "d’exemple de limite dressée sur le champ démocratique qu’ouvrirait l’idée de faire participer les usagers  aux acquisitions des bibliothèques".

Ou je me trompe, ou l’auteur mérite sa place dans la longue liste des grands inquisiteurs ! Sa position sera défendue par nombre d’intellectuels ou pseudo-tels. Moi, je me contente de considérer la question d’un point de vue de bibliothécaire. Et voilà les trois questions que je me pose :

1 – Hypothèse : je suis bibliothécaire en bibliothèque universitaire. Les œuvres de tel auteur relèvent-elles du champ de mon public étudiant, enseignant et chercheur (je préfère à ‘du champ de ma discipline’, car il est bien des questions disciplinaires qui font appel à des ressources trans- ou inter-disciplinaires) ?  Si j’ai un doute, je dispose pour trancher, outre des bibliographies ad hoc, des textes portant des analyses ou critiques – positives ou négatives – sur ces œuvres, venant de la part d’auteurs académiques. Et si ces analyses existent, même négatives, j’ai l’OBLIGATION de fournir à l’étude les sources lui permettant de confronter ces critiques à leur source !! J’en rappelais ici l’évidente nécessité pour des textes bien plus sulfureux notamment dans des bibliothèques d’étude !!!!! Si Onfray est critiqué dans les milieux académiques, Onfray a droit de cité au sein des sources à disposition des milieux académiques.

2 – Je suis bibliothécaire, universitaire ou non. Je propose à mes publics une collection de plusieurs centaines de milliers de titres. Parmi ces derniers, j’ai bien sûr veillé à représenter la fine fleur du savoir reconnu. Mais j’ai appris aussi que le savoir nouveau ou renouvelé nait d’idées "hérétiques", pour reprendre l’affirmation fondatrice de Gabriel Naudé, qui mérite d’être cité en deux extraits au moins :
"Il ne faut aussi obmettre tous ceux qui ont innové ou changé quelque chose és sciences, car c’ est proprement flatter l’ esclavage et la foiblesse, de nostre esprit, que de couvrir le peu de connoissance que nous avons de ces autheurs sous le mespris qu’ il en faut faire, à cause qu’ ils se sont opposez aux anciens, et qu’ ils ont doctement examiné ce que les autres avoient coustume de recevoir comme par tradition"…
"ne point negliger toutes les œuvres des principaux heresiarques ou fauteurs de religions nouvelles et differentes de la nostre plus commune et reverée, comme plus juste et veritable".
Merci Maître Gabriel ! En votre époque qui relevait à peine de la Réforme, Contre-réforme et autres Inquisitions, voilà une saine affirmation qui n’a pas perdu une ride face aux inquisiteurs du XXIè siècle !!!!

3 – Cette expurgation serait un " exemple de limite dressée sur le champ démocratique qu’ouvrirait l’idée de faire participer les usagers  aux acquisitions des bibliothèques " ? C’est merveilleux de voir comment certains philosophes dénient le droit au débat… à ceux qui ne partagent pas leurs idées ! Eh, crétin, on ne te (toi bibliothécaire) demande pas d’obéir à tes usagers, mais juste de les écouter… et de réfléchir dans le cadre de tes missions (qui sont d’ailleurs non pas les "tiennes" mais celles de l’institution au sein de laquelle tu opères) !!

Terminons avec la question de la place soi-disant centrale donnée à Michel Onfray par les bibliothèques universitaires, réprouvé sur lequel l’auteur du billet repère… plus de 160 références dans le SUDOC !! … Sur combien de millions de références ? A force de  haïr on ne voit plus que l’objet de sa haine :  par exemple une requête sur Platon frôle les 2 500 références – je n’ai pas compté les exemplaires en localisation…-.
Mais Onfray, c’est grave, docteur ?

Un conseil logique : si vous n’aimez pas une thèse, battez-vous pour la contredire, écrivez articles et bouquins, militez dans les sphères académiques ou autres, etc. Si votre thèse est débattue, elle sera présente dans les bibliothèques (quelques-unes attentives l’auront proposée en amont : il y a nombre de bibliothécaires attentifs et subtils, si si)….

Mais en aucun cas  ne réclamez l’ostracisme des pensées qui vous déplaisent. Farenheit 451, ce n’est pas l’affaire des bibliothécaires

Lundi 16 février 2009

Variations économiques sur les bibliothèques

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Lundi 16 février 2009
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En nos temps troublés, où la rigueur s’abat sur les services publics (plus que sur les banques ou les marchands de pétrole, il faut l’avouer), la tentation est forte de sacrifier les bibliothèques, institutions saltimbanques jugées non essentielles à la reprise économique et quelque peu superflues. Les fermetures de bibliothèques se multiplient (voir ici ), leurs crédits sont resserrés (), et pire leur légitimité contestée. Que dire face à ce repli panique ?

A la recherche de la légitimité

La question se pose surtout pour les bibliothèques publiques. Les centres de documentation spécialisés peuvent connaître un sort variable, soit jugés essentiels pour le chiffre d’affaires, soit peut-être menacés par des recours d’accès direct au Web (ici). Les bibliothèques universitaires tirent un juste argument de l’économie d’échelle tirée de la mutualisation des ressources documentaires, car l’information est un carburant indispensable au fonctionnement de la recherche, de la formation et de l’enseignement. En revanche, les bibliothèques publiques sont bien moins assurées, malgré leur essor des dernières décennies, face à la "crise" :
- l’information à "valeur ajoutée" est volontiers renvoyée à la responsabilité des investissements des entreprises ou … aux ressources des universités et des établissements scolaires (de l’information "utile", en somme) ;
- le développement d’une culture personnelle est considérée comme une affaire personnelle, qui peut s’abreuver à bien d’autres sources (Internet, la télévision, les achats en librairie, etc.) ;
- le soutien à une formation tout au long de la vie est volontiers reportée sur les organismes ad hoc, ou sur la collectivité territoriale en charge de la fomation professionnelle, soit la seule collectivité ne supportant la charge d’aucune bibliothèque : la Région…

La démonstration impossible

Quittons un domaine volontiers arpenté, celui des bibliothèques dans l’économie de l’information, et abordons une question beaucoup plus triviale : les bibliothèques dans les arguments et arbitrages économiques des décideurs !…
Parlons clair : toute prétention des bibliothèques (au moins publiques) à réellement démontrer leur efficacité économique semble vaine. Maurice B. Line avait montré l’absence de causalité entre action des bibliothèques  et succès économique, et avait suggéré deux pistes : la nécessité d’un certain niveau de développement pour qu’un pays se dote d’un système moderne et efficace de bibliothèques, et la dimension essentielle de maintien du lien social qu’elles incarnent et activent (voir notamment : Maurice B. Line, « Do libraries contribute to wealth? », Library Association Record, November 1997). Bref, elles contribuent à créer du capital social, plus qu’elles n’interfèrent directement dans les rouages de la production économique…

Accepter les règles de l’efficience

Faut-il pour autant abandonner toute approche comptable de nos activités ? Je n’en suis pas sûr. Il est en effet des raisonnements qui peuvent non seulement être d’utiles arguments face à des restrictions parfois annoncées , mais également amener à considérer notre activité sous des facettes autres que celles plus "éthérées" de la culture ou de l’information.

Il serait sans doute suicidaire de refuser la contrainte d’une bonne utilisation des deniers publics, et l’activité bibliothécaire doit se donner les moyens de son efficience. De ce point de vue, les mesures qui traitent des tarifications (voir les débats sur le droit de prêt, ceux sur les tarifications d’inscription,…), des avantages financiers de choix d’investissement (la démonstration du "cost per use" par exemple), des améliorations d’ergonomie des circuits de traitement des documents, etc., sont on ne peut plus justifiés.

Mais pour justifier économiquement les bibliothèques elles-mêmes ?

Passons sur le constat récent de l’augmentation de fréquentation des bibliothèques publiques aux Etats-Unis, volontiers corrélée à la crise actuelle : l’argument ne tient pas – malgré ma conviction personnelle – faute d’un lien de causalité démontrée se substituant à cette corrélation.
Passons sur la conviction culturelle qui voudrait qu’un pays "développé" doive se doter de bibliothèques (affirmation n’est pas preuve).

Bref il existe, à mon avis, une véritable difficulté à vouloir plaquer des raisonnements de rentabilité sur l’institution bibliothèque dans son ensemble. Par exemple, les calculs reposant sur l’avantage économique d’une collectivité d’individus à se procurer des documents par la bibliothèque plutôt que d’en faire l’acquisition sont  intéressants, mais supposent qu’on trouve, politiquement parlant, aux documents des bibliothèques publiques une nécessité collective d’information allant au-delà du loisir (ou de la ‘culture’).

Par quelque bout qu’on prenne le problème, il faut toujours supposer, dans ces efforts de démonstration, qu’il existe préalablement la conviction politique qu’est indispensable un espace d’intérêt public nécessitant investissement public, pour le bien d’une communauté et non d’un agglomérat de consommateurs individuels (voir ici). Sans ce volontarisme préalable qui s’impose parallèlement aux règles du marché, peut-il exister encore un espace de négociation pour des services publics, comme les bibliothèques, relevant davantage de la conviction que de la démonstration ?

A moins que vous ayiez d’autres idées ?

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