Dans un précédent billet, je m’interrogeais sur le périmètre de l’activité d’une bibliothèque. Entendons-nous bien : cette question n’est pas philosophique mais très précisément située. En effet, j’insistais sur le fait que c’étaient les tutelles qui posaient la question, dans un but de clarification des services rendus à la collectivité. Et mon interrogation s’attachait à la réponse possible qui pouvait être apportée. Bien entendu, la réponse ne peut tenir dans des “idées” ou des concepts, ou du moins pas seulement : il s’agit de définir des champs d’activité concrète, et non d’affirmer des ambitions universalistes là où on des moyens sont limités. Et l’exercice est intéressant, puisque contraint.
Bien sûr, on peut vouloir ré-affirmer concrètement le “modèle de la bibliothèque publique” tel qu’il a été porté en France et qui fait l’objet de travaux très intéressants à l’Enssib. On peut à l’inverse préférer abandonner toute idée ‘modélisatrice’ et vouloir conduire des périmètres très différents selon les bibliothèques particulières.
Dans les deux cas, on risque de rater quelque chose :
Les insuffisances du modèle dominant de bibliothèque publique
Le modèle de bibliothèque qui a émergé au moment des années 1960-1970 est fondé sur un double socle : la mise en avant des collections, et la volonté de démocratisation culturelle. Est-on sûr que les collections soient toujours aussi premières, et la ‘démocratisation culturelle’ à la Malraux encore crédible dans ses manifestations historiques ?
Bien entendu, la constitution d’un stock documentaire – patrimonial en partie, visant la meilleure utilité pour la plus grande part -, comme le prêt et la consultation d’icelui restent un noyau dur d’activité encore aujourd’hui (mais en l’état avec un potentiel de croissance faible, pour reprendre les typologies d’analyse de Jean-Michel Salaün). Bien entendu également, la vocation de la bibliothèque à servir tous les publics reste valide.
On sait aussi (mais sans toujours prendre conscience des impératifs d’organisation et de réflexes que cela suppose) que la bibliothèque est un espace public et social appelé à devenir le “living-room de la cité“. Mais pour ce faire il ne suffit pas d’élargir les horaires d’ouverture ni d’améliorer les conditions d’accueil. Il est bien des territoires très professionnels explorés aujourd’hui de façon timide, innovante ou du moins prescientes. Nous connaissons le bouillonnement qui agite nos établissements, et notamment dans quatre directions :
- la pédagogie de la connaissance connait une montée en puissance qui ne s’appuie que très partiellement sur les moyens et services traditionnels des bibliothèques : formation à la recherche documentaire dans les SCD, espaces numériques accompagnés dans les BM, ateliers pédagogiques, voire cette nouvelle ‘médiation numérique‘, etc. Cette activité est-elle reconnue comme appartenant au périmètre des bibliothèques, et pas seulement à celui des enseignants ?
- le pilotage de la construction de corpus de connaissances déborde largement les seules ressources de la collection via l’organisation partenariale d’itinéraires au sein de corpus numériques,… Cette fonction n’appartient-elle qu’aux musées et aux chercheurs ?
- résoudre les anomalies de connaissance (‘besoins d’information’ ?) d’une population donnée prend une importance insoupçonnée de plus en plus indispensable socialement : services de questions-réponses – en ligne ou en présentiel -, activités de médiation socio-documentaires hors les murs, etc. Le travail social peut-il négliger l’isolement culturel ?
- la problématisation critique (au sens positif) du savoir occupe une place de plus en plus essentielle dans l’espace public : propositions d’analyses de textes, organisation de conférences et de débats, voire de colloques, etc. Les débats publics de société sont-ils réservés aux journalistes et aux savants ?
A chaque fois, sur ces questions on rencontre cent bibliothèques qui innovent. Il est essentiel d’étendre le domaine de la lutte au-delà des seules collections et de leur communication, pour faire entrer d’autres services dans le périmètre des activités légitimes d’une bibliothèques. Et non seulement légitimes, mais impératives. Évidemment, toutes activités mesurées à l’aune de la population servie par la bibliothèque, et déclinées en services mesurables…
J’ai bien conscience que les quatre axes que je soumets ont bien des points de recoupement. Mais ils partent aussi de points de vue différents qui, me semble-t-il, peuvent aider à tracer un nouveau périmètre. Lequel ne serait pas borné par la réalité toujours prégnante du stock et de sa communication, mais ferait de l’activité bibliothécaire, croisée avec la population servie sur un territoire, le mètre d’arpenteur de ce fameux périmètre d’activité.
En outre, et c’est particulièrement important, l’introduction de ces quatre axes (ou même d’un seul d’entre eux) impose des modification du périmètre implicite des bibliothèques et des compétences et organisations associées.
Le risque de l’abandon de tout modèle au profit de la singularité des établissements
D’un autre côté, comme on sait bien que les moyens, les histoires et les contextes de chaque bibliothèque sont très différents, la tentation est forte, notamment chez les bibliothécaires les plus innovants, de se dégager du modèle de la bibliothèque lieu et collection pour inventer librement un modèle local spécifique.
Outre le fait que cette liberté n’existe guère que fugitivement, et qu’il faut bien passer par des grilles de lecture implicite des décideurs, le risque est d’abandonner ce faisant un espace qui transcende chaque bibliothèque particulière, l’espace de l’information publique. A condition bien entendu de voir acceptée l’idée même d’un “service d’information public” : un service qui ait une place reconnue par les pouvoirs publics, au milieu et malgré les multiples services commerçants se battant sur des créneaux de ce type. Encore faut-il forger les arguments, construire des services mesurables, les rendre non seulement indispensables mais légitimes.
Ces services auront sans doute des déclinaisons différentes selon les moyens et contextes. Mais il me semble que la question de l’accès à l’information prend une importance majeure, politiquement, socialement et économiquement : discuter du périmètre de la bibliothèque, c’est discuter du périmètre de l’accès public à l’information !!
Non ?


