Bertrand Calenge : carnet de notes

Mardi 17 juillet 2012

De quels savoirs la bibliothèque se fera-t-elle médiation ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mardi 17 juillet 2012

Un très récent billet de Thierry Crouzet, "Du bon usage de l’autoédition", m’a provoqué un rapide commentaire sur son blog, puis quelques réflexions complémentaires personnelles. Qu’on s’entende bien : le dit billet était particulièrement posé et tout à fait pensé, et j’en  remercie son auteur, car il témoigne d’une réelle perspicacité sur la question qu’il aborde sans invectives (c’est rare !!  smileys Forum ).

"Auto-édition" (ou plutôt auto-publication) et inondation ?

Évidemment, mes cogitations ont pris un tour bibliothécaire… Thierry Crouzet évoque les modalités de diffusion des oeuvres personnelles qui n’ont pas rencontré l’intérêt d’un éditeur ; il mentionne notamment le distributeur/diffuseur  immateriel.net, que j’aime beaucoup par ailleurs tant son ouverture ouvre des perspectives. Un cauchemar s’est profilé : quand on sait les milliers de manuscrits reçus par les éditeurs les plus professionnels en contrepoint de la poignée de titres qui connaissent finalement  l’honneur de l’édition imprimée par ceux-ci, je me demande à quoi pourrait ressembler une "librairie/distributrice" de livres sur Internet d’ici quelques années sans ce filtre préalable, au gré de l’ "auto-édition". Allez, je donne ma réponse : un gigantesque fourre-tout !!! Les stratégies de promotion de l’auto-édition par Amazon vont dans ce sens, même si leur modèle économique est peu clément pour les auteurs (mais après tout peu importe : l’essentiel est d’inonder le marché !!). Jean-Michel Salaün soulignait la mutation du circuit de communication linéaire de "l’information", celui-ci passant d’un modèle linéaire (auteur –> éditeur/générateur de support achevé –> diffuseur – biblis comprises —> lecteur) à un modèle liquide (il emploie la métaphore du " lac " dans lequel auteurs et éditeurs balancent des tonnes d’informations au sein desquels doivent pêcher presque au hasard lecteurs… et bibliothécaires ! – j’ose un raccourci abusif sur un raisonnement beaucoup plus fin…).

Or ce grand lac, à force d’être alimenté au point de devenir un océan submergeant, brille singulièrement par son insignifiance. En effet, la multiplication infinie des opinions, avis, créations, vomissements, délires, obsessions, etc. accroit infiniment la fameuse meule de paille au sein de laquelle il faudrait trouver l’aiguille smileys Forum. Et là on a deux options :

  • soit on se tourne vers ces moteurs de recherche dont le fonctionnement consiste à nous sélectionner ce que préfère la meule, car le temps de cerveau utile craque devant la multiplicité des sollicitations ;
  • soit on s’accroche à quelques valeurs-phares abolissant justement la meule ou la négligeant presque. On m’objectera que des sites critiques existent, c’est vrai, mais ils sont si éphémères, de ligne éditoriale si ductile, et surtout si nombreux et proliférants, qu’on n’arrive guère à vraiment guetter : les quelques bibliothécaires qui osent encore "veiller" sur le web suivent en fait au mieux une vingtaine de sites auxquels ils se raccrochent pour ne pas être noyés par la marée…

La définitive victoire de la demande ?

Alors, sans cautionner les attendus obstinés de quelques éditeurs assis sur un modèle qu’ils ne savent pas faire évoluer, je voudrais ici souligner que le système bibliothécaire ne permet pas aujourd’hui d’opérer une véritable action médiatrice en dehors de ce système de validation préalable que représente l’édition. Je pourrais même oser l’hypothèse que si le bibliothécaire d’il y a 30 ans pouvait se hasarder à balayer timidement les sentiers non labellisés par un éditeur, il est aujourd’hui paralysé par la prolifération du web dès qu’il se hasarde à vouloir proposer une offre cohérente et réfléchie à ses publics…

On me répondra à juste titre que la fonction du bibliothécaire évolue – et je suis le premier à le proclamer – : autrefois il devait opérer une sélection dans la production précédemment filtrée par l’entreprise éditoriale, aujourd’hui il doit devenir médiateur d’un public égaré devant la profusion numérique. Le combat est passé de la collection aux publics, mais comment malgré tout proposer une offre cohérente dans ce magma : car nos publics nous réclament la nécessité d’une médiation active vers une offre, si, si !

Pour cela, il doit faire face à une double injonction :

  • incorporer à la diversité des savoirs qu’il transmet la masse inconnaissable d’une profusion documentaire incontrôlée (et incontrôlable).  Je comprends mieux pourquoi sont rares les bibliothèques (en fait, je n’en connais aucune !) qui ont osé intégrer à leur offre documentaire des interfaces médiatrices encourageant l’accès à des œuvres numérisées extérieures à leurs collections – les ressources en ligne promues passant par le canal rassurant d’un abonnement – coûteux – de l’institution, qui s’illusionne ainsi sur sa maitrise des contenus alors qu’elle est impuissante devant la nature du bouquet négocié…. La solution imaginée consiste à accompagner l’utilisateur dans sa demande, ce qui est une bonne chose, mais s’entend comme une offre de services et non comme la constitution d’une offre stimulante ;
  • se doter d’outils modernes de veille sur les questions dont il a à traiter, donc constamment guetter de nouvelles sources hypothétiques, de vagues balises auto-déterminées qui lui permettront de se retrouver dans leur sélection. Car, il faut le répéter, on ne peut assurer la médiation que de ce dont on a maitrisé le contenu. J’ai déjà évoqué la parabole du restaurant : un maitre d’hôtel ne peut valablement conseiller son client que s’il connait parfaitement le plat qui peut lui être servi.

Encore merci, Le libraire

La contemporaine révérence marquée et réitérée à la noblesse de l’expression personnelle, jugée nécessairement diffusable parce que justement personnelle, me semble trouver des limites dans l’exercice professionnel du métier de bibliothécaire. Face à l’explosion continue des outils et contenus numériques, le réponse bibliothécaire ne peut pas être seulement la médiation à l’usage des outils et la réponse circonstanciée (et experte !) aux questions singulières. Il lui faut aussi construire une offre sélective – dût sa forme être celle d’une interface -, qui ne soit pas seulement guidée par les appétences des bibliothécaires. Contrairement à la vulgate des ‘geeks’ (pour lesquels abondance et profusion sont synonymes de valeur ajoutée parce qu’évidemment transgressive smileys Forum) , le citoyen lambda aime bien se voir proposer une offre singulière et réfléchie. Ou du moins il attend de ‘sa’ bibliothèque – payée avec ‘ses’ impôts – une réponse qui soit raisonnée à l’aune de la collectivité sinon de ses seuls désirs personnels.

La BnF, après avoir réfléchi à sa mission incommensurable de dépôt légal du web (un cadeau empoisonné ?), a délibérément opté pour des captures sélectives appuyées sur une politique documentaire. Sans méconnaitre les douloureux débats qui ont pu conduire à cette solution qui évitait l’aporie, je souligne que sa tâche restait plus facile que celle des bibliothécaires lambda : les choix opérés n’ont pas décidé de qualités de contenus, mais de décisions relatives aux tuyaux, bref de sélectionner l’utilité prioritaire de certains contenus avant d’en engager la difficile collecte – avec le soutien d’un réseau coopératif. Mais la bibliothèque lambda, comment se situe-t-elle face à cette profusion exponentielle ?
On devine que se cantonner au seul modèle validé de l’édition traditionnelle – fut-elle numérique – va devenir intenable, sauf si les éditeurs abordent enfin les questions numériques sans s’accrocher à leur rocher : la récente loi sur le prix du livre numérique ne va guère encourager les nécessaires évolutions, tant le livre numérique y est vu comme un double homothétique de la version imprimée…smileys Forum
On devine également qu’abolir des millénaires de transmission assis d’abord sur la capacité bibliothécaire de mémoire maitrisée, pour se noyer dans un flux régulé par de multiples médiations  incontrôlées, pose la question sociale et politique d’un savoir partagé, car nous ne sommes pas les seuls, loin de là, à revendiquer cette ‘curation‘, et le fait que des réseaux se déclarent ‘sociaux’ ne les rend aucunement porteurs de l’intérêt collectif, ni d’ailleurs réellement sociaux…

Alors, on fait comment ?

Mardi 26 juin 2012

La bibliothèque cinquième lieu, sixième lieu, etc.

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mardi 26 juin 2012

De façon bizarre et réitérée, les questions que je posais sur la bibliothèque troisième lieu me reviennent à travers de multiples échanges, lectures, contacts. Tout aussi étrangement, elles se conjuguent avec des observations passionnées sur mon post-scriptum, qui promettait ma critique de la vogue du ‘learning center‘. Je l’avoue, ces questions me taraudent particulièrement, peut-être parce que me suis beaucoup consacré aux collections et aux politiques documentaires, et que ‘troisième lieu’ comme learning center posent des objectifs qui négligent justement parfois ces collections et parfois ces politiques documentaires.

Un déclic : la bibliothèque quatrième lieu

Je suis tombé sur un rapport de Victoria Péres-Labourdette (Agence Gutenberg 2.0), invoquant "La bibliothèque quatrième lieu", dans la bibliothèque numérique de l’enssib. La consultante questionne simultanément l’approche ‘troisième lieu’ (la réduisant à son acception vulgarisée, ce qui ne peut lui être reproché) et celle du learning center (voir pour ce dernier l’analyse limpide de Suzanne Jouguelet dans un rapport de l’IGB), pour en tirer la conclusion qu’il faut arriver à un nouvel horizon, la bibliothèque comme lieu d’apprentissage social, qu’elle nomme bibliothèque quatrième lieu !!  Cela évidemment lui permet quelques prospectives dans le numérique et lui donne l’opportunité de revisiter des expériences variées soutenant son propos et encourageant l’adhésion à sa thèse ( à la seule aune des services en ligne ?), sans qu’on voie très bien comment cette nouvelle dimension reconfigure en profondeur la bibliothèque.

Si la démonstration laisse perplexe et même réticent, la superposition des attendus questionne, et plus encore la solution -si facile et donc si géniale ! – d’en conclure à la nécessité d’un nouveau paradigme.La bibliothèque quatrième lieu ! J’ai cru à un canular. Ce n’en était pas un. C’est plutôt une leçon d’anti-marketing : il ne faut jamais essayer de concurrencer une idée/concept en décalquant ses slogans, mais inventer un nouveau langage porteur de promesses ; les passages terminologiques délibérés de la bibliothèque à la médiathèque, ou de la bibliothèque au learning center en sont des bons exemples. Bref, rien de nouveau dans ce texte, mais des superpositions de slogans politico-bibliothécaires espérant faire naitre un nouveau slogan dominant.

Merci à Le Libraire

Besoin perpétuel de réinventer les appareils à l’aune des horizons ?

Le regard politique a besoin de simplifier en une intention signifiante la complexité d’un projet social autant qu’historique. Et quand je parle du regard politique, j’y inclus la conviction citoyenne du moment (eh oui, il est des convictions citoyennes dont la force exigeante varie…), et bien sûr la dynamique collective des acteurs de la bibliothèque. Dans ces conditions, il est évidemment essentiel d’éclaircir les points de repère qui permettent à ce regard politique (et social et professionnel) de se projeter dans les perspectives et modalités de l’horizon proposé.

Avec cette grille de lecture, on peut segmenter/catégoriser/expliciter/décliner  les axes de nos chers et successifs horizons d’espérances. Chacun de ces horizons sera évidemment et successivement encensé, mythifié, puis critiqué et repoussé, non pour son projet spécifique mais sous la pression des inéluctables évolutions de l’environnement : contexte social et culturel évolutif, projets politiques évolutifs, opportunités technologiques, émergences de formes alternatives, etc.

Cette succession d’espérances est très commune depuis l’époque des Lumières : parfois extraordinairement utopistes – Fourier,… -, parfois bouleversantes – La Commune,…; dans la sphère politique – Jaurès… – ou le discours bibliothécaire – émergence de la médiathèque … Elle répond au légitime besoin de donner du sens à son existence sociale en action. Le Nous cherche toujours de meilleures voies pour se manifester, et c’est heureux.

Les bibliothécaires ne sont jamais étrangers à ces tensions, utopies, idéaux sociaux et culturels donc politiques. Et c’est heureux aussi (le voudraient-ils qu’ils ne le pourraient pas, sous les injonctions conjuguées de leurs publics et de leurs tutelles).

encore merci, Le Libraire

Un lieu, deux lieux, trois lieux…

Et puis, à l’heure où il faut enfourcher un nouvel idéal, les vieux bibliothécaires comme je suis ne peuvent s’empêcher de considérer leurs successifs enfourchements, et puis ceux d’avant… Non pour dénigrer les petits jeunes : on a autrefois été parfois plus naïfs ou dogmatiques. Ni pour affirmer que toute cette agitation n’est que bruit inutile : ce serait être étrangement sourd aux tensions sociales et culturelles. Mais pour chercher dans ces enthousiasmes successifs des points de raccordement, en quelque sorte des nœuds qui permettent – en notre époque avide de modes successives – de rendre cohérente la lecture d’une action professionnelle à la fois ambitieuse et soucieuse de s’inscrire dans une histoire.

Pour cela, il faut bien sûr questionner les anciens idéaux en même temps que penser à l’avenir. J’apprécie la conclusion d’Anne-Marie Bertrand à son article du BBF sur "la médiathèque questionnée ?", qui parcourt les heurs et malheurs d’un idéal aujourd’hui daté : "La médiathèque ne mérite ni excès d’honneur ni excès d’indignité. Elle n’est jamais que ce qu’en font, ensemble, le public, les élus et les bibliothécaires. Les questions que chacun d’eux se pose à son sujet sont évidemment diverses.
Peut-être, pour les bibliothécaires, la question la plus urgente, mais aussi la plus difficile, est-elle celle des priorités à défendre – c’est-à-dire celle des objectifs à atteindre".

Construire des objectifs suppose d’engranger autrement qu’inconsciemment les engagements passés, qui au fond partageaient la même ambition que nous. Avant d’inventer un hypothétique quatrième lieu salvateur, il est utile et urgent de capitaliser les idées force des utopies bibliothécaires dans leur dimension diachronique et leurs expressions multiples.

Par exemple très rapide et trop partiel confronter les idées-force successives ou contemporaines des projets idéaux de la médiathèque, de la bibliothèque troisième lieu et du learning center… J’y reviendrai.

Et pas pour balayer un ancien modèle, mais pour intégrer consciemment de nouvelles ambitions et priorités majeures à une histoire longue, un capital de compétences accumulées, une représentation sociale et culturelle prégnante… Et l’enrichissement inestimable de la créativité et du renouvellement de tout cela,  grâce à ces utopies génératrices de notre histoire bibliothécaire.

Mercredi 23 mai 2012

Autour du livre numérique : quels discours ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mercredi 23 mai 2012

La semaine dernière, j’ai eu l’honneur de contribuer à un colloque sur le livre numérique organisé à Séville par l’Institut français, avec les concours des ministères de la Culture français et espagnol. Étrange moment (même s’il fut fructueux par les contacts) où nous nous sommes retrouvés à deux bibliothécaires – l’un français et l’autre espagnol – proposant d’aborder cette problématique sous l’angle public des populations que nous servons… face à une armada d’éditeurs, distributeurs, libraires et pouvoirs publics préoccupés par leur(s) seul(s) modèles économiques… Bref, j’ai goûté à loisir de la TVA sur le livre numérique (celle sur le livre imprimé semblant devoir être ramené à 5,5 % en France ? J’ai cru comprendre que la TVA sur le livre numérique n’était pas nécessairement en si bon chemin, les téléchargements n’étant pas acceptés par Bruxelles comme bien culturels essentiels…). Mais j’ai noté le peu d’écho rencontré par nos discours argumentant sur l’intérêt public…

Alors, pour que mes cogitations brèves (j’avais 10 minutes pour effectuer mon exposé) rencontrent peut-être un public justifiant la sueur de mon front, je vous en livre la teneur. C’est volontairement généraliste, mais c’est aussi un acte de conviction :

Cehwidiel – http://www.cehwiedel.com – licence CC

L’introduction du numérique a bien entendu modifié très profondément les circuits logistiques des bibliothèques, comme l’étendue voire la nature des services qu’elles peuvent délivrer : du catalogue maintenant accessible à domicile aux services de questions-réponse proposés en ligne, une bibliothèque ne saurait plus exister sans le numérique.

Il est pourtant une dimension qui mêle pour elles l’effervescence de la créativité et la perplexité inquiète : celle de la configuration des contenus numériques. Internet permet l’invention de moult services originaux qui peuvent très bien s’exercer à partir d’une matière première inchangée, celle des livres imprimés et autres documents matériels.

Mais quand les contenus de ces livres et documents prennent une forme elle aussi numérique, nous n’observons pas un simple changement de support, nous sommes confrontés à une véritable reconfiguration qui, je le répète, mêle l’inventivité créatrice à l’inquiétude.

Inventivité créatrice ? Les contenus dont traite la bibliothèque connaissent une deuxième jeunesse, notamment lorsqu’ils relèvent du domaine public. Les collections patrimoniales, enfin numérisées, se reconstruisent en bibliothèques numériques habilement structurées. Pendant que les acteurs industriels du numérique découvrent que, tout compte fait, l’expertise des bibliothécaires en matière de définition et de structuration des métadonnées se révèle un atout précieux…

Inventivité créatrice ? la plasticité gagnée grâce au numérique autorise désormais la construction de contenus réellement originaux à partir du patrimoine désormais digitalisé, fractalisé, recomposé : les grandes bibliothèques sont désormais capables de produire de véritables documents éditoriaux, tels les dossiers de la Bibliothèque nationale de France, la British Library, ou la Bibliothèque nationale d’Espagne (j’ai beaucoup apprécié l’exposition virtuelle  La cocina en su tinta… )

Inventivité créatrice ? Les bibliothécaires s’engagent eux-mêmes dans une médiation des contenus qui les conduit à s’inventer écrivains, journalistes, éditeurs !… Ils disposent d’un avantage extraordinaire : ils ont une grande connaissance des contenus et savent expertiser ces derniers. Un zeste de plus, et les voilà inventeurs de revues, comme à Lyon avec Points d’actu !, qui revisite le talent bibliographique des bibliothécaires dans une entreprise journalistique autour de l’actualité !

Iceprincess – http://www.xtremecamera.com/photo/6943 – licence CC

Mais l’effervescence créatrice se même aussi d’inquiétude devant les reconfigurations de l’économie numérique.

Inquiétude, car la production des écrits contemporains s’inscrit dans un contexte économique instable : nombre d’éditeurs traditionnels ne se hasardent guère au numérique – ou alors prudemment -. D’autres éditeurs franchissent le pas, mais sans  bien distinguer leur distribution numérique de leur production matérielle, notamment en matière de coûts.
Souvent interviennent des restrictions d’usages (comme les DRM – Digital Right Management), comme intervient cette nouveauté étonnante : le livre attaché à un dispositif technique particulier ! Partout règne l’instabilité des modèles économiques du document numérique et de sa diffusion. Pour les bibliothèques, leur mission de transmission tant au sein d’une population qu’au travers des générations s’en trouve singulièrement questionnée.

Inquiétude, parce que l’économie documentaire passe rapidement de l’ère de l’appropriation à l’âge de l’accès. Pour les éditeurs de revues scientifiques, qui ont parfaitement opéré leur migration vers le modèle numérique, ce dernier est pain bénit. Alors qu’autrefois des éditeurs entretenaient à grands frais un stock à rotation lente (en comptant sur la transmission culturelle pour apurer le stock), aujourd’hui ces éditeurs scientifiques cumulent le beurre et l’argent du beurre : on rachète chaque année et la nouveauté et le stock ! Cerise sur le gâteau : les auteurs des contenus, chercheurs payés par les institutions scientifiques publiques, sont contraints de proposer gracieusement leurs travaux pour accroître leur réputation, en même temps que les institutions qui les rémunèrent doivent pour leur part payer aux éditeurs l’accès à ces mêmes travaux !

Inquiétude enfin et même surtout, parce que les avidités économiques tendent à soustraire de plus en plus longtemps les productions de l’esprit à la libre disposition du savoir accessible sans entraves, au patrimoine de l’humanité partagé librement. En passant, grâce aux potentialités du numérique, d’une distribution d’exemplaires librement manipulés par chacun,  à un abonnement d’accès aux œuvres – toujours renégociable – est apparu un appétit immodéré de la part de nombre d’éditeurs, celui de la rentabilité potentielle d’un gisement de savoir dont les éditeurs tiendraient les robinets ad vitam aeternam

L’extension progressive du droit d’auteur en est le signe inquiétant ! Sans en nier la légitimité, les bibliothécaires à la fois réclament un cantonnement de ce droit d’auteur à une durée raisonnable, d’autre part revendiquent une émergence positive du savoir comme bien commun. Le domaine public est une richesse, un patrimoine : il faut l’étendre et de défendre.

Dans la balance des enthousiasmes et des inquiétudes, je fais évidemment le pari d’un avenir créatif pour les bibliothèques et les bibliothécaires. Ce pari positif tient compte à la fois d’un examen des évolutions de notre société numérique, et de la certitude qu’est nécessaire un espace public de partage du savoir.

La profusion infinie des savoirs livrés à la Toile rend de plus en plus indispensable la fonction de filtre, et la nécessité de la décantation. Les éditeurs ont seuls tenu ce rôle, avant que l’expression  numérique n’autorise une explosion de textes, images, vidéos, dépourvus de tout appareil éditorial. Dans le circuit des auteurs parlant aux lecteurs, les éditeurs avaient posé leur filtre du côté des auteurs, sélectionnant les manuscrits, les faisant remodeler, les inscrivant dans une politique éditoriale, etc. Tout le monde s’en trouvait bien.

Mais quid de la profusion que nous permettent les flux numériques ? Les bibliothécaires me semblent appelés à devenir des sortes d’éditeurs de demain. Mais cette fois-ci placés du côté des lecteurs, organisant leurs filtres, les conseillant dans leurs choix, les accompagnant dans leur recherche de connaissance. Non des conditionneurs de la source, mais des accompagnateurs du destinataire.

Évidemment, cette fonction éditoriale des bibliothécaires ne sera possible que s’il demeure un espace public du savoir et de la connaissance, et donc si la collectivité juge intéressante la poursuite du financement de bibliothèques publiques.

Dans la plupart des villes de France (je ne connais pas la situation espagnole), il n’existe plus guère qu’un seul espace public non commercial accessible à tous sans exclusive et sans nécessité, la bibliothèque. Jusqu’à quand ?

Les anciens Grecs connaissaient l’agora, cette place commune où les citoyens échangeaient leurs connaissances et débattaient de leurs affaires comme de l’avenir de la cité.

La virtualité du numérique nous proposerait-elle Facebook comme horizon du collectif  ?!

Gardons aux citoyens bien vivants, bien humains – et non virtuels -, cette autre place publique, cette place de débats citoyens comme d’échange  de savoirs qu’est la bibliothèque inscrite dans ses murs et sa communauté.

Et faisons-la vivre avec nos concitoyens !

Samedi 12 mai 2012

Des masters d’ingénierie de la connaissance

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Samedi 12 mai 2012

Une fois n’est pas coutume, je vais parler ici de mes fonctions, ou plutôt de l’objet de mes fonctions : inventer, coordonner, développer et accompagner des formations de haut niveau pour former ceux que j’aime appeler des ingénieurs de la connaissance, tant les différents métiers de bibliothécaire, documentaliste, archiviste, gestionnaire d’information, médiateur de l’information et autres veilleurs s’entremêlent avec pour fil directeur commun l’expertise à organiser et structurer l’information, à la rendre accessible et appropriée par des publics divers, à en garantir la conservation mais aussi le renouvellement, la cohérence et l’adéquation aux projets les plus divers.

Cinq masters

Outre les formations post-concours des bibliothécaires d’État et des conservateurs des fonctions publiques d’État et territoriale, l‘enssib propose cinq spécialités de masters qui balayent les différentes dimensions de ce fil commun smileys Forum:

  • master Politique des bibliothèques et de la documentation (PBD) : ce master prépare aux fonction d’encadrement supérieur et de pilotage de projets dans les très nombreux centres de documentation et bibliothèques d’organismes hors fonction publique (fondations, EPIC, bibliothèques de musées, réseaux de bibliothèques et documentation dans le domaine de la santé, etc.)
  • master Cultures de l’écrit et de l’image (CEI) : très ancré sur les dimensions patrimoniales des collections, ce master s’attache à l’organisation, au traitement et à la valorisation/médiation de toutes les formes de patrimoine documentaire, également contemporain
  • trois autres spécialités forment ce que nous appelons "les masters du numérique" : jusque-là réunies sous une appellation unique Sciences de l’information des des bibliothèques, elles se ramifient maintenant en trois spécialités qui font écho à l’incroyable diversité des métiers émergents à l’heure d’une information numérique foisonnante : le master Sciences de l’information et des bibliothèques et de l’information scientifique et technique (SIBIST – orienté vers le pilotage et l’exploitation documentaire de cette information), le master Archives numériques (AN – destiné à répondre aux enjeux de la conservation, du traitement et de la mise en accès des archives grandissantes des institutions et entreprises) et le master Publication numérique (PN – davantage orienté vers les exigences de structuration et de production des nouvelles chaines d’édition numérique, tant de livres que des autres formes émergentes de documents). Ces trois spécialités proposent une première année commune, ce qui laisse le temps aux étudiants de préférer approfondir en deuxième année l’une ou l’autre dimension. Et ceux qui se sont déjà engagés dans un master autre peuvent, s’ils ont envie d’essayer de tenter l’aventure et ont réussi leur M1, postuler directement en 2e année de ces spécialités…

Foisonnements et trajectoires croisées

Je ne viens pas ici seulement faire de la réclame à ces formations. Ce samedi, l‘enssib tenait portes ouvertes, et accueillait, en compagnie d’étudiants et anciens étudiants, les nombreux curieux intéressés par leur future trajectoire professionnelle. Ce qui m’a le plus frappé dans les échanges que j’ai pu avoir ou entendre est la réticulation réciproque des intérêts et parcours. Avec deux constantes :

L’extension des parcours professionnels personnels est un premier étonnement réjouissant : il n’est pas rare qu’un étudiant entame un master en ayant à l’esprit une certaine image du métier qu’il compte occuper plus tard. Dans cette imaginaire initial, l’impensé collectif du bibliothécaire ou du documentaliste traditionnels tient une grande part, ancienneté des métiers oblige. Et puis, le temps des découvertes arrive : l’entremêlement des itinéraires individuels, la diversité des dimensions de la structuration médiatrice de l’information, la surprise devant la variété des situations professionnelles, et surtout l’éventail très large des stages possibles conduisent étonnamment à revisiter le parcours idéal que l’étudiant s’était construit…

Je parlais des stages en milieu professionnel : ils sont révélateurs des préoccupations des entreprises et des institutions. Il y a trente ans, ces dernières piochaient dans leurs ressources humaines qui un ingénieur, qui une secrétaire, qui un chercheur, lui octroyaient le temps de quelques stages de documentation, et l’affaire était entendue. Aujourd’hui, l’expansion infinie des circuits de l’information et de la production documentaire changent la donne : quand une entreprise de haute couture a accumulé vingt ans de photos et autres enregistrements de ses créations, quand une société génère des millions de documents construits en coopération ou non, de façon solitaire ou coordonnée, quand une institution veut mettre en œuvre le site web qui mettra en valeur ses ressources en même temps qu’elle en permettra l’enrichissement coopératif,quand encore un organisme souhaite mettre de la cohérence dans la profusion d’informations qui sont produites en son sein et veut organiser la circulation et le partage des connaissances pour mieux fonctionner, tous ces acteurs économiques ou institutionnels devinent clairement qu’ils recherchent quelque chose de nouveau, quelqu’un qui ne s’inscrit pas dans les canons des métiers codifiés. Et ils se tournent vers l’enssib, pour trouver le professionnel qui peut affronter une profusion documentaire en lui donnant une place utile et une cohérence

Et c’est là que l’aventure devient passionnante ! Car se croisent alors des opportunités professionnelles assez extraordinaires, entre des étudiants qui s’aventurent au-delà de leurs présupposés et de leurs convictions préalables, et des entreprises et institutions qui recherchent une expertise professionnelle qu’ils n’arrivent guère à préciser (tant le besoin est inédit) mais qui savent devoir trouver des acteurs originaux capables de mettre de l’ordre, de structurer, de donner du sens.
Et ce qui est merveilleux, c’est que la diversité des formations de ces masters offre à chacun la possibilité de se positionner dans une même diversité de parcours professionnels au fond peu contraints par leurs itinéraires personnels : l’ex-prof de français se trouve à piloter un site web de valorisation d’une base de données vidéos, l’ancien étudiant en biologie coordonne les circuits de circulation des connaissances dans une grosse start-up, etc.

Tout cela me semble porteur d’immenses opportunités. Des métiers jamais figés, des remises en question permanentes, des défis renouvelés. Deux constantes pourtant : il s’agit toujours de métiers d’équipe, de métiers du collectif, et il s’agit toujours du même fil rouge de la gestion, structuration, communication, circulation du savoir.

Extension du domaine de la lutte ?

A bien y regarder, nous autres bibliothécaires connaissions bien cette diversité. Pour prendre mon seul exemple (narcissique smileys Forum), j’ai pu piloter des réseaux de bibliothèques dites rurales, diriger un département ministériel, connaitre les joies du rédacteur en chef, découvrir la communication interne ou l’évaluation, approfondir les enjeux des collections et des politiques documentaires, initier ou participer à des projets de services numériques, diriger un très gros établissement, goûter aux défis de la conception et de l’organisation de la formation…
Nombre d’entre vous ont connu la même diversité d’expériences, évidemment toutes différentes, et vous pouvez en témoigner.
Demain, et aujourd’hui déjà, l’éventail des possibles s’étend extraordinairement. Communiquez-le à tous ceux, étudiants ou non, qui s’interrogent sur leur avenir dans le domaine des métiers de la connaissance !

Étonnant, non ?smileys Forum

Pour devenir des protéiformes ingénieurs de la connaissance, la date limite de candidature aux masters de l’enssib est fixée au 8 juin prochain. Et pour s’inscrire, c’est ici !

Vendredi 11 mai 2012

Et maintenant, que vais-je faire ?…

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Vendredi 11 mai 2012

Alors que nous voyons un nouveau gouvernement et une nouvelle politique se profiler très sérieusement, un billet de S.I.Lex m’a sérieusement rappelé à mes devoirs citoyens et bibliothécaires. Ce billet souligne l’absence totale, dans les propositions de notre nouveau président, d’ambitions ou même d’allusions à l’extension ou même à la seule protection du domaine public, notre bien commun, et de sa nécessaire disponibilité commune. Avec un humour incisif, il part d’une chanson qui a marqué ces derniers jours, "La vie en rose". Ce qui m’autorise à m’interroger également : "Et maintenant, que vais-je faire ?".

Voilà en effet qui me ravive une fureur euphoriquement anesthésiée par les soirées de ce dernier week-end. Aussi, je vous livre quelques-unes des lignes que j’avais commises en réponse à une adresse posée hors de ce Carnet de notes, il y a plusieurs semaines. Lisez-les, pensez-y… en examinant les programmes du gouvernement à venir.

David Harper – Stacks

"Ce qu’il faudra(it) faire
ou
Propositions possibles d’un candidat potentiel aux plus hautes fonctions… qui se demanderait quels axes peuvent intéresser les bibliothèques

Une parole politique forte est indispensable, non tant pour faire voter diverses lois (dont les décrets d’application videront la substance s’ils paraissent un jour) que pour affirmer que les bibliothèques de statut public sont des espaces de libre accès à tous les savoirs et d’assistance à leur appropriation. Bref, ce sont des espaces d’intérêt public, des espaces et appareils (services et collections) de partage d’un savoir commun, des garants de notre démocratie.

Questions de numérique

C’est là sans aucun doute un virage à ne pas manquer, il conditionne un avenir des bibliothèques largement ouvertes à tous et à tous les usages.

Un premier volet, essentiel et fondateur, relève du législatif ou du réglementaire :

  • encourager l’adoption nationale puis européenne d’une mise à disposition libre et gratuite dans les bibliothèques, des œuvres numérisées soit orphelines (dont on ne retrouve pas les ayant droits) soit indisponibles (dont la commercialisation, associée aux droits d’exploitation,  a cessé depuis 20 ans)
  • proposer une réduction uniforme des droits d’exploitation d’une œuvre de création, quelle que soit sa nature ou son support, à 50 ans après la mort de l’auteur ou des contributeurs ayant significativement contribué à la création de l’œuvre (et on oublie les années de guerre…). Bref, après ce délai, l’œuvre accède au domaine public
  • garantir la liberté et la gratuité d’accès des collections numériques dont une bibliothèque possède les éléments ou dont elle a acquis l’accès, sur l’ensemble des ordinateurs, liseuses ou tablettes qu’elle met à disposition dans ses locaux (à appliquer sur toutes les bibliothèques, publiques ou universitaires)
  • Affirmer la vocation des bibliothèques à garantir l’exhaustivité des informations « internetiennes » qu’elles peuvent proposer en leurs murs (et notamment pas de listes blanches pour l’accès à Internet), la communication devant être contrôlée si les documents concernés sont interdits de diffusion et de publicité.

Le second volet relève de l’investissement des pouvoirs publics :

  • lancer un programme de licences nationales pour l’accès de toutes les bibliothèques publiques (et pas seulement universitaires) aux ressources numériques de la presse et des magazines
  • soutenir un programme d’accès à Internet via les bibliothèques publiques : systématiser les EPN et autres ECM dans les bibliothèques, en soutenant par le programme les partenariats locaux avec les structures intéressées à des objectifs proches ou similaires

L’organisation des bibliothèques

  • Encouragement à la création d’EPCC dans les groupements de communes
  • Affirmation de la gratuité d’accès à toutes les bibliothèques publiques et universitaires et aux ressources qu’elles mettent à disposition du  public  (cf. plus haut. NB : la question de la gratuité du droit à l’emprunt reste de la compétence locale)
  • Accroître le soutien à l’extension d’heures d’ouverture dans les bibliothèques publiques : une aide chronologiquement dégressive rapportée non plus au nombre de vacations, mais au nombre d’heures supplémentaires corrélativement à la population !!
  • Soutenir la mise en œuvre de coopératives de services visant à alléger le back-office des bibliothèques publiques : amélioration de la fourniture de notices, centrale d’équipement des documents, assistance à la constitution de marchés,…

Je n’aborde pas les questions de patrimoine : d’autres sont plus qualifiés…"

L’homme dans les livres… (c) Brian Detmer

Ni je n’aborde ici celles des personnels de bibliothèque, compte tenu de mes fonctions…

Qu’en pensez-vous ?
Et surtout, manifestez-vous !! Si l’heure est bien venue de replacer les hommes et leur intérêt commun au cœur du projet de notre société, c’est le moment.

Dimanche 6 mai 2012

Il faut des vrais mythes pour avancer !

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Dimanche 6 mai 2012

Les technologies sont si prégnantes, et surtout si perpétuellement innovantes, qu’elles ne laissent plus guère de place à l’imagination. Quand j’étais adolescent, je lisais (évidemment  ) les Rubrique-à-brac de Gotlib, et je me rappelle sa caricature des "gens sérieux" (mi-Giscard, mi-Juppé) décrétant "fichaises que tout cela ! c’est de la science-fiction mon cher !" à toutes innovations ou suggestions intelligentes visant à introduire un peu de rêve dans les lendemains.

Si les rêveries sociales rencontrent volontiers le même scepticisme amusé de la part des mêmes ‘gens sérieux’ (au nom du réalisme bien sûr smileys Forum), elles connaissent inversement une vraie ferveur dès qu’il s’agit d’innovation technologique. Abonné à quelques dizaines de flux rss, j’en réduis progressivement le nombre au vu de la frénésie qui en saisit les auteurs dès qu’une firme propose encore un procédé nouveau, dès qu’une communauté présente quelque originalité, voire dès que des investissements ou rachats font jaser la blogosphère. Bref, à force de ne me parler que de nouveauté, ces flux me donnent une impression de ressassement.

Nouveauté ? Innovation ? Rêve ? Il en faut pour aller de l’avant, bien entendu. Mais de quoi parlons-nous ? Du jour où notre téléphone nous permettra vraiment d’entrer visuellement en contact avec notre interlocuteur à l’autre bout du monde ? Du jour où nous pourrons contrôler nos adolescents où qu’ils soient ? Du monde terrifiant qu’on nous annonce comme ‘réalité virtuelle’, si complaisamment distinct de notre réalité humaine ?

L'Armée des Elfes. <Le Mythe de la Tête d'Or>

Par Shalambaal – licence Creative commons

Qu’espérons-nous, dans notre société perfusée à l’innovation technologique et à la résignation socio-économique ? Les personnes dont je suis les réflexions me semblent pour beaucoup écartelées entre une révolte contre les conditions juridiques et économiques dont le savoir est l’otage, et une fascination parallèle envers les opportunités extraordinaires de technologies toujours innovantes.

Je ne détiens pas la réponse unificatrice. Mais je devine qu’il faudra un jour opérer la jonction entre le positivisme technologique dont nous sommes friands, et les dramatiques choix sociaux, économiques et politiques auxquels nous sommes confrontés. Ceci n’abolira pas cela. Il nous faut trouver des inventeurs de vrais mythes collectifs, ces anciens mythes qui justifiaient, expliquaient, prédisaient, espéraient le lendemain. Comme ils le construisaient en en affrontant les contradictions.

En tout cas, je suis absolument persuadé d’une chose (est-ce le bibliothécaire qui parle ?) : les utopies mobilisatrices et créatives ne se construisent pas sur des technologies – même si ces dernières peuvent en favoriser l’émergence -, mais sur des imaginaires du vivre ensemble. Être connectés soit, mais pour créer quelle société ? Avoir accès à tout le savoir du monde, soit, mais pour construire quel nouvel horizon de connaissance partagée ? Un bibliothécaire, même immergé dans le numérique et ses outils, ne peut ni ne doit s’y perdre : sa place est auprès de la population qu’il sert et accompagne.

Mardi 1 mai 2012

Ecrire moderne ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mardi 1 mai 2012

Un récent billet d’Hubert Guillaud présente élogieusement une maison d’édition qui propose de créer des ‘ouvrages’ offrant moult opportunités : modifications liées à la géolocalisation, interactions avec les choix du lecteur comme avec sa position dans l’espace, etc.  Et il se navre tant du faible intérêt des auteurs que de la maigre inventivité des éditeurs dans ce domaine innovateur. Je vous livre quelques éléments que je lui ai apporté en commentaire.

J’ai toujours pensé et je continue de penser que le génie de la création s’exprime plus fortement dans la contrainte. Lever les contraintes de l’imaginaire au moyen de la technologie obligera sans doute à déplacer les limites de ces contraintes : si c’est trop facile (ou du moins ne réclame qu’un peu d’habileté technique), à quoi bon s’y colleter ?

Je suis intrigué par cette obstination à attendre des auteurs de livres qu’ils s’emparent de ces nouvelles opportunités techniques. Leur domaine, c’est justement l’écriture, et c’est par l’écriture qu’ils provoquent chez leurs lecteurs des machineries mentales encore plus puissantes que les prodiges de la technologie vantée, qui forcent l’étonnement, mais non l’admiration. Un Lovecraft, ou un Jean Ray trop oublié,  se passent assez bien des effets technologiques vantés, en en rendant  l’impact de façon fascinante…

Ou alors, il faut appeler (ou plutôt espérer) des créateurs (et non des auteurs de littérature) qui, immergés dans ce nouvel environnement qu’ils manipuleront sans effort, oseront aller plus loin et inventer des mondes que la technologie ne saura pas mettre en algorithmes. Le cinéaste, ce créateur contemporain, travaille à partir de tels effets extraordinaires et en tire une écriture fascinante, tel un James Cameron avec Avatar. A chaque époque ses créateurs : les éditeurs ne peuvent que les guetter (et avoir le nez fin pour en détecter le génie), ils ne peuvent en prescrire l’expression. Sauf à faire fabriquer des œuvres de commande, ce qu’ils maîtrisent assez bien.

Entre plume ou clavier, livre ou blogue, film classique ou débauche d’effets spéciaux, exposé vivant ou prose indigeste, réalité augmentée ou texte plat, il n’y a pas de choix réel. Dans tous les cas, il s’agit d’écrire et de lire.
Et qui écrit ? Pour dire quoi ?
Et qui lit ? Pour devenir comment ?

Lundi 16 avril 2012

Valeurs du bibliothécaire (addendum) : un décalogue ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Lundi 16 avril 2012

Dans un précédent billet, je m’interrogeais sur les valeurs symboliques attribuées au bibliothécaire par la vox populi. Soit dit en passant, je n’en faisais ni une prescription formatrice, ni une description de la réalité, ni une Cité radieuse professionnelle, mais un constat de ce qu’un quidam moyennement cultivé et imprégné d’une culture commune estime caractéristique de ce bibliothécaire imaginé. Ce billet m’a valu quelques discussions, d’ailleurs plus nombreuses dans la "vraie vie" que dans les commentaires au billet ou sur d’autres espaces électroniques. Piqué au vif par plusieurs questions, je souhaite -brièvement – livrer à votre sagacité une réflexion autant qu’une profession de foi.

J’ai tenté de répondre il y a peu à une chercheuse qui me demandait urgemment de donner en quelques mots-clés les "valeurs" du bibliothécaire. Dans ce genre de dialogue, il est parfois intéressant de procéder par élimination, bref de procéder à une gravure en taille d’épargne, pour dégager les traits véritablement saillants.

Mon interlocutrice me proposait notamment de poser l’exigence puissante du service public. J’ai répondu que cette exigence était partagée par tout cadre de la fonction publique : même si le bibliothécaire en est un, en quoi cette valeur le distingue-t-elle spécifiquement ?

Une autre personne, ailleurs, m’a suggéré sur le même thème que les capacités de négociation et de mobilisation étaient fondamentales : j’ai eu envie de lui conseiller de regarder du côté des cours de management.
D’autres ont pu me parler de culture : c’est bien connu, la capacité de discrimination et de promotion culturelle ne concerne strictement que les bibliothécaires !…

Et, mine de rien, ces dialogues hâtifs ont réactivé en moi une ancienne interrogation que j’ai jugé urgente de questionner à nouveau… L’heure étant aux professions de foi , j’en profite smileys Forum

Saint Jérôme, un des patrons putatifs des bibliothécaires...

Cette fois donc, je me suis proposé non d’évoquer l’imaginaire social, mais de convoquer les valeurs des bibliothécaires telles qu’elles fondent leur activité, sans me limiter à leur seule représentation sociale - (eh oui ! j’ose !!smileys Forum) . Bien sûr j’ai relu quelques textes connus qui traitent brillamment de la question, comme ceux d’Anne-Marie Bertrand ou de Dominique Arot
Et puis, vaguement insatisfait,  je me suis amusé à vouloir caractériser ces valeurs en 10 items maximum, pouvant être chacun résumé en une phrase lapidaire. Enfin, comme ces valeurs sont en même temps des exigences, je les ai tournées à l’impératif. La plupart reprennent, et c’est normal,  l’imaginaire social de notre métier, en les affinant à l’aune de nos préoccupations contemporaines, des tensions mémorielles, sociales et prospectives qui nous conduisent à agir, bref en y intégrant notre généalogie et notre position sociale. J’ai également volontairement passé sous silence ces autres exigences partagées (normalement)  par tous les cadres des fonctions publiques : la participation active aux politiques publiques, la capacité managériale, l’attention à la modernité, le souci du service public…

Et je suis arrivé, au terme de mon petit jeu, à composer ce  "décalogue du bibliothécaire" - et je ne suis pas Dieu imposant à  Moïse les Tables de la Loi !smileys Forum – :

  • 1 – Tu voudras identifier les besoins de connaissance dans ta communauté : le travail bibliothécaire n’est jamais disjoint de ses publics. Qu’on exerce dans une bibliothèque de recherche ou dans une bibliothèque publique, ce sont les besoins cognitifs de nos utilisateurs qui guident nos travaux.
  • 2 – Tu vérifieras l’authenticité des savoirs que tu proposes : le bibliothécaire présente cette différence absolue d’avec Internet qu’il source ses informations, en signale les variations et les détournements, en décrit et respecte la singularité.
  • 3 – Tu garantiras la mémoire de ta communauté en son actualité : être bibliothécaire est nécessairement conserver la trace, pour assurer un lien dynamique entre l’hier et le maintenant, faire dialoguer les publics d’aujourd’hui avec les citoyens d’hier comme proposer la parole d’hier à ses contemporains.
  • 4  Tu structureras et organiseras les savoirs : un document (matériel ou numérique)  n’est pas une donnée achevée pour le bibliothécaire. Il doit en engager une structuration qui le rendra apte à la dissémination, au regroupement, à l’identification.
  • 5 – Tu proposeras tous les savoirs sans en restreindre aucun de ta propre initiative : qu’un écrit jugé révoltant se présente, il conviendra de le mettre en débat et en confrontation sans l’exclure, les textes proscrits au plus haut niveau par l’autorité collective devant faire l’objet d’une communication particulière.
  • 6 – Tu feras dialoguer ces savoirs par leur mise en relation critique : un bibliothécaire est un créateur de liens hypertextuels. Tout savoir mérite d’être confronté à d’autres par le jeu de dispositions diverses, que ce soit à travers leur apparentement physique, leur organisation en bibliographies, leur confrontation in vivo dans des débats,…
  • 7 – Tu seras médiateur des connaissances en respectant l’individualité des besoins de chacun : être bibliothécaire n’est pas amasser un trésor de savoirs organisés, c’est transmettre. Mais transmettre n’est pas prescrire : le bibliothécaire construit sa proposition de transmission dans le respect de la priorité cognitive de son interlocuteur.
  • 8 – Tu favoriseras le partage des connaissances : si le bibliothécaire doit être un créateur de liens hypertextuels entre les savoirs, il doit aussi transcrire cette compétence interconnective auprès des publics qu’il sert. Le savoir n’est rien sans ceux qui l’amplifient en se la partageant, car le bibliothécaire tire sa légitimité de la commensalité.
  • 9 – Tu engageras ta compétence et ta responsabilité dans les entreprises collectives poursuivant ces objectifs : le bibliothécaire n’est ontologiquement jamais seul, il s’inscrit dans des organisations et des réseaux qui poursuivent collectivement des projets de partage des savoirs, au sein desquels il peut trouver une place active facilitant l’exercice de ses valeurs : au premier chef les autres acteurs de l’entreprise bibliothèque au sein de laquelle il exerce ses talents et dans laquelle il joue une partition coordonnée. et aussi moult associations, consortiums, enseignants, et partenaires divers.
  • 10 – Tu veilleras à être toujours curieux des tensions qui agitent la société, et curieux des savoirs d’hier, des savoirs d’aujourd’hui, des projections de l’imaginaire : brassant conjointement le service à une population et une foultitude de savoirs, le bibliothécaire doit garder éveillée la première qualité qui lui sera demandée, une curiosité active et vivante, et universelle. Pour paraphraser Térence : "comme bibliothécaire, rien d’humain ne m’est étranger".

Ces valeurs  pourraient être qualifiées de compétences en d’autres circonstances. Mais il me semble que ces exigences relèvent d’une autre dimension, toutes et ensemble indissociables de la définition d’une éthique du bibliothécaire, même si l’alchimie de leur combinaison revêt des manifestations très diverses dans l’exercice professionnel.

Ceci dit, ce n’est qu’un billet dans un carnet de notes, et non une démonstration. Bref, une réflexion initiale que je vous livre (et qui m’a quand même demandé quelques heures de trituration de cerveau !)…

Vous avez le droit (que dis-je ? le devoir !smileys Forum) de critiquer, d’amender, d’enrichir, de restreindre… mais pas d’ajouter. Dix commandements du bibliothécaire, c’est bien assez. Alors respectez la règle du jeu : un commandement ajouté = un commandement retiré ! C’est comme pour un désherbage bien conduit !

Samedi 14 avril 2012

Ah, les politiques publiques !…

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Samedi 14 avril 2012

L’A.B.F. a placé son congrès 2012 sous le thème "La bibliothèque, une affaire publique".
En cette période d’élections présidentielles, le sujet est d’actualité. Même si je constate la grande prudence des principaux candidats non sur la question même des bibliothèques (superbement ignorées, mais ça ne me choque pas…), mais sur les questions qui taraudent les bibliothécaires, comme la liberté d’accès à l’information ou une vraie ambition culturelle ou éducative.

Les bibliothécaires posent à juste titre la question publique au cœur de leurs exigences. Publique – si  la bibliothèque releve de pouvoirs publics -  elle l’est par le statut de l’institution, elle l’est également par notre propre statut d’agent public, elle l’est surtout par l’universalité critique du service attentif que nous devons offrir aux membres de la collectivité qui nous gère en tant que professionnels et institutions.

Qu’en est-il des moyens par lesquels l’action s’incarne ? Eux relèvent de la sphère commerciale, qu’ils soient ordinateurs, documents, ou même contractuels et vacataire, même si leur "acquisition" passe par des règles strictes (appels d’offres ou contractualisations). Et si on s’énerve volontiers au sujet des méandres administratifs nécessaires pour obtenir ces moyens, ils sont considérés d’abord comme des auxiliaires (voire comme des contraintes : ah, les méandres des marchés publics ou les règles des recrutements !), non comme des acteurs nécessaires à cette "affaire publique".

Entre le séculier et le régulier ?

Ce paysage crée un clivage profond entre d’une part  le téléologique (i.e. un statut institutionnel qu’on espère pérenne joint à la tension d’une intention culturelle) et d’autre part le contingent (les bêtes moyens…). Plus encore,, il crée un autre clivage référentiel, entre "ce qui relève de notre mission" et "ce que le contexte institutionnel nous impose"…

Voilà un nouvel avatar de la distinction entre le dedans et le dehors : au dedans les acteurs légitimes et la conviction d’une utilité immanente qui passe toutes les modes et toutes les organisations, au dehors les contraintes apportées, utilisées, voire contournées, des contingences réglant les modalités d’exécution de cette téléologie. On aurait presque  l’impression de remplir une mission "malgré" les injonctions explicites ou tacites.

Parler de politiques publiques ne saurait ignorer cette double dimension de l’intention et de la nécessité. Si les "politiques publiques" sont affirmées impératives tant dans la définition des objectifs de travail que dans leur destination,  on les assène souvent comme un commandement externe, et on les voit comme une contrainte (au même titre que l’obligation des marchés publics). Combien de bibliothécaires se sont indignés de ne pas recevoir le juste appui à leur projet évidemment pertinent !

Ces politiques publiques, lorsqu’elles sont brandies "d’en haut" comme un impératif catégorique gérant nos entreprises, se révèlent redoutables si elles apparaissent plus comme une doxa que comme une exigence de penser les modalités mêmes de notre activité. Ce faisant, elles peuvent ressembler plus à Zeus porteur de foudre qu’à Athéna porteuse d’intelligence. Elles deviennent alors parfois des alibis managériaux (volontiers invoqués en légitimation d’entreprises hasardeuses), et parfois des contraintes vécues comme extérieures à la fonction bibliothécaire.

Poser les politiques publiques dans le champ professionnel ?

Tous les discours n’entretiennent pas cette ambiguïté, loin de là. Mais j’aimerais qu’on insiste toujours sur le contexte de ces impératives et fondatrices  "politiques publiques" :

  • la bibliothèque, quelle que soit son ambition diachronique, existe ici et maintenant. Cette affirmation ne signifie nullement que seuls comptent l’ici et maintenant, mais que toutes les convictions culturelles et éducatives des bibliothécaires doivent s’incarner modestement dans un ici et maintenant, en accepter les règles, en rechercher les meilleures modalités, et n’oublier jamais qu’ils ne sont qu’un moment dans l’histoire de la société qu’ils servent (ce qui est sans doute le plus difficile : il est toujours frustrant de s’imaginer attelé à semer des graines… que d’autres récolteront peut-être).
  • L’injonction globalisante des "politiques publiques" ne doit pas faire illusion. Dans le mille-feuille des compétences dévolues aux diverses instances des pouvoirs publics (président d’université, maire, président de conseil général, et tutti quanti...), on peut relever qu’il n’existe pas ‘une’ politique publique, mais une quantité d’injonctions plus ou moins prescriptives. Par exemple, la même municipalité choisira de faire porter son effort vers la socialisation des personnes âgées, mais sans oublier la petite enfance et la légitime disponibilité due aux citoyens contraints par leur activité professionnelle. Une politique publique, vraiment ? Tout au plus un conglomérat de micro-politiques publiques conciliant la réalité multiforme de demandes sociales avec un tricotage de projets et processus variés tentant de répondre à ces besoins. Il ferait beau voir qu’un bibliothécaire, répondant activement à une volonté politique de service aux personnes âgées, en déduise qu’il peut impunément délaisser totalement la petite enfance !! Ce serait dangereusement cantonner la bibliothèque à un segment opérationnel et à celui-là seulement, lui interdisant implicitement de s’aventurer vers d’autres priorités elles aussi  politiques.
  • Les bibliothécaires participent activement à la définition des politiques publiques.  Il serait erroné de penser que les politiques publiques s’élaborent extérieurement à la bibliothèque. Ce sera le cas si elle n’est pas force d’action positive et n’intervient pas dans le grand ballet qui permet d’ébaucher l’appareil opératoire collectif qu’on appellera ensuite "politiques publiques". Il est important de se battre pour faire valider les points cruciaux améliorant le ‘vivre ensemble’ et légitimant la confiance apportée aux institutions publiques par les populations qu’elles servent (c’est-à-dire, tout bonnement, l’intention de ces fameuses politiques publiques).

Et dans ces conditions les politiques publiques deviennent bien centrales.

Enfin, je crois….

Dimanche 1 avril 2012

Des bibliothèques sans bibliothécaires ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Dimanche 1 avril 2012

Au dernier salon du livre de Paris, le ministère de la Culture avait organisé une table ronde sur le thème "Faut-il encore des bibliothécaires ?". Sans me prononcer sur cette question inquiète, j’ai envie d’aborder la question par son angle inversé : "Faut-il des bibliothèques sans bibliothécaires ?"…

Les bibliothèques ? Le discours convenu sur celles-ci met au premier plan leur richesse documentaire. Tel s’émerveille du nombre de documents rassemblés, tel autre s’enorgueillit d’un patrimoine ancien. Cela pouvait se comprendre lorsque le seul accès à une documentation accumulée ne pouvait passer que par des collections locales, dont l’importance reflétait symboliquement la capacité de connaissance d’une population localement située. Le nombre de documents (au sens de "trace d’un évènement accessible par un contrat de lecture" – d’après Jean-Michel Salaün) perd son sens au regard du flot des informations accessibles grâce à la Toile.

Pourtant, les autorités continuent d’entretenir des bibliothèques, et même en construisent assidûment de nouvelles. Si leur discours porte essentiellement sur la dimension sociale du lieu (ici des "troisièmes lieux", là des "learning centers"),  on pourrait s’étonner que l’action publique ne s’oriente pas  plutôt vers d’autres espaces ouverts moins coûteux en fonctionnement (ici des salles polyvalentes, la des cafétérias, par exemple). Or le succès est au rendez-vous !

Ce qui laisse entrevoir que, peut-être, l’intérêt des bibliothèques ne résiderait pas seulement dans leur richesse documentaire, mais tiendrait ‘quelque part’  à une composante étrange de leur avantage décisif.

Qu’est-ce qu’un espace social ?

Tiens, un mot-valise (encore) ! Laissons de côté la considération statique de l’expression, qui y voit un espace autorisant le voisinage entre personnes non mues par un intérêt relationnel commun. D’autres approches plus dynamiques existent, qui considèrent des dispositifs permettant de "faire société", favorisant la confrontation d’individus avec d’autres personnes – ou plutôt la création du lien (dialogue, échange, …) entre ces personnes, mais toujours non motivées par un intérêt relationnel commun. Par cette dernière définition, j’écarte les situations commensales que connaissent tous les humains (sauf l’Enfant sauvage) à travers les relations familiales, amicales, associatives, scolaires, commerciales, de travail… et j’accueille ce dialogue libéré qu’est idéalement le dialogue démocratique.

Or l’expérience prouve qu’il n’existe pas de tel espace commun vivant qui ne propose pas malgré tout un intérêt partagé : voisinage n’est pas société, et la plus-value apportée par l’échange à la construction du lien social nécessite un minimum de motivations partagées que le dispositif permet de mobiliser. On pourrait donner l’exemple de la rue, espace de concurrence indifférente par excellence, où chacun vaque à ses occupations sans se préoccuper d’autrui (mis à part "avance, connard !" ou autres "qu’il est mal élevé ce gosse !" smileys Forum ). Inversement, l’église représentait autrefois un tel espace social, où l’occasion religieuse permettait d’échanger en se fondant sur la conviction de parler entre personnes conniventes, ou plus simplement de se sentir bien dans cette dimension de communion implicite.

Toute la question est donc : qu’est-ce qui fait lien ? Apparemment, les salles polyvalentes comme les cafétérias ne suffisent pas à dynamiser cette communion, pourtant ressentie comme nécessaire par tous les décideurs comme élément de fédération d’une collectivité. La bibliothèque, cet espace ouvert à tous sans condition d’âge ou de ressources économiques – et pourtant beaucoup plus onéreuse pour les deniers publics que les deux exemples cités, même si elle ne tient pas buvette – marque des points. A quoi cela est-il du ? La présence des collections ?

Qu’est-ce qu’une ressource documentaire ?

Reprenons donc notre questionnement sous un autre angle, pour interroger le succès inattendu de la bibliothèque en matière de réponse à cette nécessité d’espace social. Ses collections, tellement accointées à l’imaginaire de la bibliothèque, en seraient-elles le moteur ? Sauf que ces collections voient leur intérêt informatif battu en brèche par le flux des ressources électroniques, et se sont même vues un moment prédire leur agonie au regard de la quantité d’information qu’elles proposent.

Cette ‘information’ , qu’est-elle ? Pendant longtemps, on a assimilé le support matériel du livre (du disque, …) à l’information. Aujourd’hui, on mesure la masse des signes textuels véhiculés à l’aune du quantitatif (hier des volumes, aujourd’hui des octets : mais dans les deux cas on parle de pages !!). Et tout naturellement, on pose en parallèle la faible densité locale de collections particulières et le maelström des flots électroniques. Or les collections d’une bibliothèque ne semblent guère ‘porteuses’ lorsqu’il s’agit de parier sur l’avenir, même si elles connaissent encore bien des adeptes. Le succès de la plupart des bibliothèques ne semble guère corrélé à leur potentiel de ressources documentaires…

Chaque fois que j’entends parler de ressources documentaires, des comparaisons irrépressibles me viennent à l’esprit. Les "ressources humaines" par exemple. Ma carrière m’a conduit à rencontrer plusieurs professionnels de ce domaine attentifs à la gestion des ressources humaines vues comme un capital à disposer et promouvoir harmonieusement pour qu’elles puissent donner le meilleur d’elles-mêmes, en plein respect de leur personnalité et de leurs capacités, et en pleine adéquation avec les objectifs de leur institution. J’ai eu le sentiment que ces personnes souhaitaient au fond non pas "gérer du personnel", mais mobiliser et améliorer des compétences volontaires au service d’un objectif collectif.

Et si les "ressources documentaires" ne fonctionnaient pas autrement ? Comparaison n’est pas raison, certes. Mais si, somme toute, l’information encapsulée (dans un livre, un disque, une mémoire informatique…) n’était qu’une action en devenir à mobiliser ? De mon point de vue, l’information n’est pas une donnée, c’est un ensemble de signes construit dans un contexte de production spécifique : ici un livre, là un article, là encore un discours, ou encore un film, une musique, une base de données, etc. Mais pour un bibliothécaire cette information n’accède à l’existence qu’à travers le sujet qui s’en est emparé et se l’est approprié. Je propose de passer du document ou de l’information à la provocation de connaissance, comme appropriation et interprétation des données informatives véhiculées.

Le discours/action  du bibliothécaire

Considérons à nouveau nos deux pôles hâtivement explorés "bibliothèque-lieu ouvert" et "collection-connaissance", pour nous interroger sur la raison qui semble donner un avantage décisif à la bibliothèque comme espace pertinent dès qu’il s’agit de faire société. D’une part ce type de lieu veut accueillir indifféremment l’enfant et le SDF, d’autre part ses espaces ne connaissent a priori que la sage et neutre concurrence des documents de la collection ou des ordinateurs disposés en ce même lieu. Bref, la bibliothèque apparaît à un oeil non averti comme un lieu ouvert neutre, les collections n’offrant qu’une dimension décorative.
Comme on n’a pas tenté d’expérimenter la cafétéria agrémentée d’ouvrages, ni  la salle polyvalente garnie de rayonnages, et que la bibliothèque affirme son succès, je peux lancer l’hypothèse qu’est à l’oeuvre une dynamisation de cette dernière qui, justement, dépasse le voisinage pour accéder à la commensalité.

Et si l’action bibliothécaire était en quelque sorte le ferment qui fait lever la pâte (ou le fouet qui fait prendre la mayonnaise … smileys Forum  ) ? Disposer, classer, organiser l’espace, disséminer l’institution en des services attentifs, provoquer la surprise par des manifestations évènementielles, répondre aux questions, proposer des découvertes, accompagner le novice ou l’inquiet, apporter son expertise spécifique aux autres experts… Les bibliothécaires sont partout dans la bibliothèque (et parfois au-delà !   ), qu’on les voie en première ligne ou guère. Faites l’expérience – c’est mon côté enseignant – : repérez dans une bibliothèque anonyme les traces que laissent les bibliothécaires de leur activité accompagnatrice. L’exercice est intéressant : même en l’absence de ce qu’on appelle volontiers les "services innovants", vous comprendrez que cette action est omniprésente (et peut-être pourquoi, si c’est bien conduit, cette bibliothèque accueille autant de monde !).

La bibliothèque n’est pas qu’un lieu qui abrite des livres (malgré son étymologie), c’est ou ce doit être un espace commun qui crée société autour de tous ces savoirs qui fédèrent le goût pour la connaissance d’une collectivité singulière. Faire société, fédérer, ce n’est pas au fond une question d’espace aménagé ni de collections matérielles, c’est une question de bibliothécaires. Peut-être pas ceux que nous avons connu ni ceux que nous imaginons, certainement pas solitairement ancrés dans leur entreprise. Alors que tout est aujourd’hui document (Jean-Michel Salaün écrit même que "‘je’ est un document"), qui fera connaissance ?

Je ne sais pas comment évolueront le métier et les fonctions des bibliothécaires, mais je ne pense pas que les bibliothèques existeront sans eux. Les collections migreront sans doute en bonne part vers le numérique, mais l’exigence d’un espace social dynamisé autour de la connaissance devrait perdurer.

C"est pourquoi, à la question qui a engagé ma réflexion   "faut-il des bibliothèques sans bibliothécaires ?", je réponds que le stock n’a jamais créé de connaissance. Et à cette autre question liminaire "faut-il encore des bibliothécaires ?", je dois répondre "oui, si vous voulez conserver des lieux qui fassent société". Bref, des bibliothèques…

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