Bertrand Calenge : carnet de notes

Jeudi 13 décembre 2012

Autour d’une belle et nouvelle bibliothèque numérique

Filed under: Non classé — bcalenge @ Jeudi 13 décembre 2012

Une excellente nouvelle qui ne peut que réjouir tous les citoyens (bibliothécaires ou non) soucieux de pouvoir disposer rapidement, aisément et gracieusement du capital intellectuel légué par les générations antérieures et pour certaines contemporaines :

Numélyo, la bibliothèque numérique de Lyon, a vu le jour !!

Des centaines de milliers de documents numérisés, livres anciens, estampes, revues, photographies contemporaines,… sont mis à la disposition de tout un chacun, librement, pour la consultation comme pour l’utilisation. Et comme ce n’est pas juste une base de données, Numélyo propose dossiers thématiques, organisation en collections, possibilité de constituer sa propre bibliothèque dans la bibliothèque, et opportunité de contribution à l’entreprise (pour les photos régionales notamment).

Bref, de la très belle ouvrage, et je félicite mes anciens collègues qui ont conduit ce chantier et en ont permis la bonne  émergence à l’espace public, même si le chantier est bien loin d’être achevé. Il ne le sera sans doute jamais, tant les exploitations possibles de la matière numérisée et structurée permet de productions originales et stimulantes…

Un point mérite d’être souligné : si évidemment nul n’ignore qu’un marché avec Google a permis la mise en œuvre d’une numérisation industrielle de plus de 300 000 livres anciens libres de droits, très abondants  aussi sont les manuscrits, estampes, affiches, photographies, … numérisés par les soins de la bibliothèque. Numélyo par son projet,  sa structure et ses opportunités est très proche du mastodonte coopératif américain qu’est Hathi Trust.

(Book Sculpture. Par Gwen's River City Images. CC-BY-NC-SA. Source : Flickr)

(Book Sculpture. Par Gwen’s River City Images. CC-BY-NC-SA. Source : Flickr)

A peine Numelyo est-il né que déjà des discours soupçonneux se font jour, sur des réseaux sociaux notamment – toujours aussi réactifs que souvent peu réfléchis smileys Forum-. Bref, ce serait trop beau pour être vrai… et si c’est trop beau on va trouver une faille rédhibitoire ! La faille tiendrait dans la phrase qui apparait dans les très courtes conditions juridiques d’utilisation : pour les œuvres libres de droit, "- En cas d’usage commercial, l’utilisateur s’adressera à la Bibliothèque municipale de Lyon". Et aussitôt certains crient à la copyfraud, appropriation illégitime du domaine public par un acteur public, chose évidemment inconcevable… si elle est effective ! En effet, il n’est nullement écrit qu’il faut s’adresser à un service commercial, ni qu’une rétention sera opérée. Mais j’y vois la fièvre qui, comme aux beaux temps de l’Inquisition, voit le diable partout à force de le chercher.

Et le diable, on le devine, c’est l’entreprise privée qui a contractualisé pour numériser des collections importantes, tout en laissant à la bibliothèque concernée la libre disposition des fichiers pour l’accès et l’usage, en conservant l’exploitation commerciale des dits fichiers. Clause on ne peut plus raisonnable compte tenu de la destination publique de l’institution. A mon avis (strictement personnel), si les documents relèvent du domaine public, et que leur numérisation par une institution publique ne leur retire en rien leur liberté d’utilisation – même commerciale -, en revanche l’intervention d’un tiers non public dans le processus de numérisation crée à la collectivité des obligations de vérifications qui me semblent tout à fait légitimes, tant que la disponibilité des fichiers par l’opérateur public  et la liberté d’accès et d’usage à but non lucratif sont garanties. Et je ne parle pas des autres négociations subtiles avec les contributeurs et donateurs qui cèdent leurs collections pour un usage public. D’autres institutions, et des plus prestigieuses et patrimoniales, engagent des partenariats "public–privé" autrement plus contraignantes pour l’usage public non-lucratif.

Librairie extérieure à Ghent en Belgique, par Massimo Bartolini. (merci à la revue Le Libraire)

Librairie extérieure à Ghent en Belgique, par Massimo Bartolini. (merci à la revue Le Libraire)

Cette étonnante incrimination me conduit à alerter l’ensemble des bibliothécaires sur le risque qu’il y a à confondre la poursuite d’un but parfaitement légitime (la totale ouverture des données publiques) avec les moyens et étapes engagés par les acteurs qui, sans être indifférents à ce but, doivent conduire des dossiers :

  • en l’état actuel du droit, de la jurisprudence et des usages
  • avec des interlocuteurs multiples aux convictions différenciées
  • sans le secours d’un financement public de la chose publique, et donc en négociant avec des partenaires privés dans un cadre contractuel très réglementé, tout en garantissant la liberté d’usage du résultat dans un cadre au moins non commercial.

A titre personnel, je ne serais pas révolté par le fait qu’un partenaire privé, qui engage des fonds et une logistique importantes, prenne des garanties sur son retour sur investissement. On m’objectera que l’objet de la négociation consiste en documents du domaine public. Soit. Je peux en tirer deux conclusions alternatives :

  • Soit il est  urgent de ne rien faire tant que l’État ou d’autres acteurs publics n’engageront pas les investissements nécessaires (on va attendre longtemps, surtout en période de crise économique). Ce qui, soit dit en passant, laissera longtemps inaccessibles les documents à ceux qui n’auront pas le temps et  les moyens d’un déplacement et d’un séjour à Lyon, en même temps qu’il en masquera la richesse à ceux qui auraient pu les découvrir en dehors d’un projet de recherche opiniâtre.
  • Soit on peut ouvrir des portes de négociation avec des partenaires privés qui permettent la libre disposition des fichiers dans un cadre au moins non-commercial, cadre normal des activités d’intérêt général.

On me pardonnera de choisir mon camp, le deuxième. Et je suis plus préoccupé par les citoyens qui veulent obtenir pour leur propre usage (lecture, création, inclusion dans des cercles de proches, etc…) des éléments du savoir public grâce à l’ingéniosité des acteurs publics, que par le souci de voir respecter la lettre d’un principe de droit qui n’accepterait que le tout ou rien. Oui, je soutiens les initiatives en faveur des biens communs, et oui simultanément je soutiens les entreprises publiques qui veillent à ne poser aucune contrainte commerciale au libre accès des citoyens à leur patrimoine commun. En revanche, je m’insurge contre l’argutie juridique qui conduirait à une aporie confortable.

Et je dis un grand bravo à tous mes (anciens) collègues ! smileys Forum

Mercredi 5 décembre 2012

Point(s) de rupture et masse(s) critique(s)

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mercredi 5 décembre 2012

La question des équilibres documentaires dans une collection courante est une question récurrente : on aimerait bien connaitre des recommandations officielles pour se rassurer. J’avais sur ce point rencontré un ingénieur béton fort intelligent, que le hasard avait amené à piloter le projet d’une grande médiathèque hélas encore dépourvue à ce stade d’un interlocuteur bibliothécaire. Appelé comme expert pour aider à la constitution d’une collection ex nihilo, je me suis entendu demander quel était le cahier des charges prescriptif et technique pour procéder à ces achats massifs. Mon interlocuteur, au bout d’une semaine de participation au dialogue/formation de l’embryon d’équipe, avait parfaitement compris la vanité de ce propos. "Eh, m’avoua-t-il ensuite, comme ingénieur j’ai créé des ports, et dans ce domaine le travail consiste essentiellement à jongler avec un certain nombre de prescriptions techniques comme la résistance du béton, etc." ! smileys Forum

Comme je le relevais dans mon précédent billet, si les politiques documentaires ont apporté le recours d’un certain nombre d’outils, elles ne savent pas dire comment se constituent une collection équilibrée satisfaisante. Et si  j’ai souvent conspué les intégristes proscripteurs, craignant qu’un titre jugé moins digne ne contaminent un rayon, je reste perplexe devant ceux qui appliquent rigoureusement certains outils documentaires pour en suivre aveuglément les indications… devenues lignes directrices.

mécanique

La "détection du quorum"

Parlons pilotage des collections. Pour faire comprendre la délicate cuisine à laquelle nous nous livrons avec un recours raisonné aux outils de poldoc, j’utilise fréquemment l’expression de masse critique. Non dans son sens entendu en physique nucléaire, mais plutôt dans son acception biologique :

La masse critique est parfois évoquée pour désigner la quantité de bactéries qui doit être atteinte pour que le mécanisme de "quorum sensing" («perception du quota de leur population») les induise à exprimer des gènes particuliers de métabolisme secondaire.

Je trouve que cette notion de quorum sensing (détection du quorum) décrit assez bien l’alchimie interrelationnelle d’une collection avec les publics auxquels elle est destinée (et du bibliothécaire aux prises avec les deux  ). Car, ne l’oublions jamais, une collection non patrimoniale ne doit jamais être analysée comme un objet isolé, mais toujours dans le contexte singulier de "sa" population, qui seule lui donne sens et vie.

Le plus bel exemple que je connaisse  pour expliquer le processus dans un contexte documentaire est celui d’une étude conduite par un consultant il y a vingt ans (et malheureusement inaccessible, mais que j’avais pu consulter à l’époque), qui s’était interrogé sur la pertinence du taux de rotation appliqué aveuglément pour déterminer la présence ou l’élimination de documents dans des bibliothèques publiques. Évidemment, la tendance conduisait rapidement à éliminer une bonne part des titres dits documentaires, pour privilégier les romans et les bandes dessinées. Or, montrait-il avec des expérimentations grandeur nature, le processus était efficace… jusqu’à basculer à la frontière d’un certain seuil, à partir duquel les prêts connaissaient une chute prononcée.smileys Forum
On voulait conformer progressivement la collection aux utilisations mesurées, et le succès initial tournit à l’échec. Plus l’effet se rapproche, plus le désir s’éteint ? Les lecteurs semblent avoir besoin de rencontrer des collections qu’ils n’emprunteront que peu, pour pouvoir se précipiter vers les "best-lenders". La collection est au fond attendue comme une mine d’opportunités éventuellement surprenantes, et non comme un distributeur automatique rassurant….

CC - Linde Sabroe (Flickr : lisepatron)
CC – Linde Sabroe (Flickr : lisepatron)

Masse critique, justement

Chacun pose alors l’inévitable question : quel est donc le seuil fatidique ? Est-il prévisionnellement mesurable ? A ma connaissance, il n’y a pas de réponse à cette question et, je me trompe peut-être, mais à mon avis il ne peut pas y en avoir. Non parce qu’on ne pourrait pas conduire des mesures fines de la collection, mais parce qu’on ne sait pas construire des mesures fines des relations entretenues entre les appétences et pratiques de nos publics articulées avec notre offre documentaire…

Plutôt que de chercher à trouver un seuil idéal calculable, il faut considérer les choses sous l’angle des masses documentaires en présence. Non chaque masse isolément, mais leur interaction contextualisée ‘dans’ une bibliothèque et un public.
Dans les espaces publics, chacun connait l’alchimie des  régulations de voisinage des "catégories" de visiteurs : si vingt ados dans un espace animé par deux cents personnes autorisent une commensalité presque tranquille, à partir d’un certain seuil (40 ? 50 ? 60 ?…) d’autres publics fuient. Dosage difficile…

Côté collections, je crois avoir déjà raconté cette expérience généreuse d’un essai de séduction des publics allophones, avec la disposition d’une ou deux revues en langues étrangères au sein d’une collection massivement francophone… pour en constater l’échec patent : maigreur de l’offre = faible séduction.

Et puis la masse critique est aussi – en plus des questions de place – un signal majeur pour le désherbage à venir : trois livres excellents perdus dans une accumulation d’œuvres inintéressantes sont invisibles. Comme cela vaut d’ailleurs pour les collections patrimoniales d’ailleurs : un manuscrit isolé dans une bibliothèque de petite ville dévolue à la lecture publique ne rencontre personne : les chercheurs recherchent, plus encore que des titres, des gisements !! Bref, on pourrait multiplier les exemples. Si vous en avez, je suis preneur !

Du côté des bibliothèques universitaires, la situation n’est guère différente : les contraintes budgétaires conduisent à vérifier avec soin l’utilisation effective des ressources électroniques, mais ne peuvent imposer mécaniquement la conduite à tenir ; lisez l’excellent billet de notre collègue clermontois, qui montre l’infinie subtilité de la prise de décision finale : acquérir ou désabonner !
Au passage, les ‘bouquets’ éditoriaux de ressources électroniques, dont les tarifications sont volontiers prohibitives et les modèles peu équilibrés -,  ne méritent pas par ailleurs les reproches d'"impertinence" qui les accablent – au prétexte que seuls quelques titres sont évalués intéressants – : s’ils laissent aux bibliothécaires la charge de construire la médiation de ces continents documentaires, ils offrent en fait (imposent  ) aux utilisateurs cette opportunité de masse critique tant prisée par les chercheurs (voir le rapport de l’étude Superjournal) !

Merci -encore ! - à Le Libraire (FB)

Oser la pensée complexe (encore !)

Bon, j’évite en général de bassiner mes lecteurs avec la passionnante approche pensée <-> action de la pensée complexe, mais là je ne résiste pas. J’estime que cette problématique de masse critique entre parfaitement en résonance avec le principe d’émergence (quand le nombre d’éléments d’un ensemble est suffisant pour changer la caractérisation de ce document), comme avec le principe dialogique : "Cette impossible séparation de l’ordre et du désordre dans toutes les perceptions et les actions humaines que le paradigme classique pourtant postulait" (lisez Jean-Louis Le Moigne et évidemment Edgar Morin !).

A vous ! Avez-vous exemples, contre-exemples, divergences ?

Mercredi 21 novembre 2012

La face (trop) cachée d’une politique documentaire

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mercredi 21 novembre 2012

Un collègue m’a relayé une question apparemment banale… qui m’a conduit à des abîmes de réflexions  : "Existe-t-il des recommandations de politique documentaire en ce qui concerne les romans ?". Le/la collègue avouait n’avoir rien trouvé de probant. Voilà une question qu’elle est bonne, aurait dit Coluche ! Elle révèle beaucoup sur l’impensé de la notion de politique documentaire : si pour bien des secteurs documentaires on peut jongler avec les niveaux, les formules IOUPI, etc., rien de cet outillage rassurant ne fonctionne vraiment bien avec les romans (du moins dans l’acception entendue pour les bibliothèques publiques), ce champ vaste et chatoyant de la fiction, de l’écriture, de la création esthétique. Help ! Donnez-nous des outils !! smileys Forum

Source : ArtsLivres Forum

Un brin de pragmatisme

Nous parlons bien de cet ensemble culturel et de loisir qui couvre du tiers à la moitié des collections adultes des bibliothèques publiques, ordonné dans une indistinction hésitante si bien décrite par Marianne Pernoo. Ne sont pas concernés ici les romans intégrés dans des fonds documentaires thématiques, où c’est justement l’environnement thématique qui pose les critères de sélection et de gestion (par exemple, les romans sur les bibliothécaires proposés par la bibliothèque de l’enssib, ou les récits emblématiques sur la question du genre recensés par Le point G de la bibliothèque de Lyon, sans parler des "romans à cadre local" présents dans tous les fonds régionaux).

Le problème de distanciation / rationalisation que rencontrent les bibliothécaires face à ce vaste champ de la fiction tient à la tension ressentie entre deux injonctions fortes :

  • l’injonction strictement littéraire : elle articule le regard et le jugement à partir de piliers référentiels d’ordres multiples, qui structurent le jugement sur des critères à caractère universitaire, et parfois sur des appréciations relevant d’exigences personnelles ;
  • l’injonction de la plupart des publics : ceux-ci, en tout respect de la diversité de leurs intentions, font part d’intérêts très différents, au premier rang desquels la demande de stimulation intellectuelle et la demande de loisir distractif, les deux intérêts se rejoignant dans un même vœu de plaisir, légitimé par le succès rencontré.

La difficulté tient en ce qu’on veut contenter les deux approches simultanément, dans un balancement qui d’un côté sélectionne des best-sellers, et de l’autre se veut en quête de "haute qualité", sans qu’on arrive à identifier une stratégie équilibrée satisfaisante, ni qui le plus souvent permette de consacrer la coïncidence des deux intentions. Carole Tilbian a bien montré les approximations, les hésitations, les moments de conviction et de doute qui animent les bibliothécaires en charge de tels fonds.

Mais voilà, en termes de politique documentaire, la gestion des ouvrages dits "documentaires" peut être en partie formalisée au moyen de paramètres objectivés (niveau, densité, etc.), lesquels deviennent singulièrement inopérants dès qu’il s’agit de labourer la fiction dite "de culture et de loisir".  Alors, docteur, que faire ?!

Et si justement on en profitait pour avoir une vision élargie de la politique documentaire ?

Source : Lire entre les vignes

Un cadre formel élémentaire

On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif. Si les paramètres documentaires sont peu nombreux dans ce cas, limitons-nous aux quelques balisages les moins impertinents :

  • La volumétrie des romans oblige à les partitionner pour en rendre contrôlable la gestion. Mais là, foin de segmentations tranchées : on déterminera des "ensembles flous", comportant inévitablement des espaces de recouvrement, tels les genres littéraires (policier, science-fiction, classiques, etc.) et/ou les types de littérature (littérature françaises . Peu importe l’absolue exactitude scientifique des genres, seules deux choses comptent : qu’on identifie les seuls genres dont la gestion spécifique soit nécessaire,  et surtout qu’on  précise  en interne ce que recouvre l’appellation. Par exemple, on pourra dire que la fantasy est incluse dans la science-fiction, ou que thème littérature française recouvre tous les romans français sauf les classiques et la science-fiction.
  • L’âge des volumes demeure, en libre accès, un paramètre important, ne serait-ce que pour rencontrer l’appétit des lecteurs.

A partir de là, on établira un cadre normatif élémentaire mais strict : volumétrie mini/maxi et âge médian maximal accordés à chaque genre/thème, nombre d’exemplaires maximal, etc ; l’objectif est de placer des cadres et des bornes visant à modeler une offre non déséquilibrée, ni du point de vue de la culture légitime (classiques), ni par les best-sellers de consommation courante (penser aussi aux "long-sellers"), ni par les appétences exclusives du bibliothécaire (en garantissant aux lecteurs une part de la proposition).

Et pour chaque thème/genre, on fixera spécifiquement des objectifs de rééquilibrage, des principes de veille sur les nouveautés, des règles de rachats d’exemplaires usagés ou perdus, etc. A chaque fois, on veillera à éviter l’absence ou  l’excès, comme à représenter une diversité de courants (sans pour autant les vouloir équivalents en volumétrie).

Et on laissera ensuite la place au cerveau du bibliothécaire, comme à son souci de n’exclure rien ni personne, en sachant qu’une inappétence persistante vaudra désherbage inéluctable …

Source : ArtsLivres Forum

La nécessité de la médiation

Est-ce tout ? Eh bien non, et c’est là que la politique documentaire peut et doit dépasser les cadres strictement formalisés. Plus encore que pour d’autres thématiques documentaires, la littérature appelle des actions nombreuses de médiation. Les lecteurs sont avides de surprise, de découverte, et c’est bien la fiction qui offre le plus large spectre d’opportunités ! On pense inévitablement aux mises en valeur de présentation : espace découverte de type "fouillothèque", ‘facing‘, présentations sur tables. On pense aussi aux manifestations culturelles comme les expositions, les rencontres, les lectures/spectacles, etc.

Les romans se prêtent particulièrement bien à la recommandation (type ‘coups de cœur’ – ou ‘coups de gueule‘), comme ils se prêtent à la mise en perspective par des bibliographies originales, des mises en questionnement (voyez par exemple cet article de Points d’actu, ou celui-là), comme on peut développer des blogs ou sites qui leur soit en grande partie consacrés (par exemple l’excellent Everitouthèque de Romans. Je suis preneur d’autres suggestions de sites de bibliothèques s’intéressant aux romans).

Intégrer la collaboration des lecteurs : une proposition

Les romans, comme toutes les écritures fictionnelles, offre une opportunité singulière d’associer les lecteurs à la définition des collections et à leur valorisation.
On connait les traditionnels (et bienvenus) clubs de lecteurs. Ceux-ci peuvent également connaitre un développement  sur Internet, comme le club Jane Austen – encore à Romans.

Je vous livre une autre suggestion : compte tenu de la faible inventivité apportée au classement des romans dans les bibliothèques publiques (voir l’article de Marianne Pernoo déjà cité), pourquoi ne pas jouer de la surprise avec la complicité des lecteurs ? On pourrait lancer un (ou deux ?) espaces thématiques de classement originaux, qui regrouperaient (avec le décorum ad hoc) des romans autour d’un thème que les lecteurs alimenteraient avec leurs propres suggestions, comme "le labyrinthe" ou "victoire sur soi-même" ou "rouge sang"… Une thématique de rassemblement exposition serait maintenue par exemple six mois.

Il s’agirait de réunir un nombre significatif de romans (au moins 200 ?) soit sélectionnés sur les rayons par les lecteurs (et alors retirés pour intégrer momentanément le nouvel espace), soit suggérés à l’achat par ceux-ci, soit proposés par des membres du personnel…
Logistiquement, un système de fantômes-pastilles et/ou de bascule informatique de cotes permettrait de ne pas désorganiser le fonds.
Bien sûr, il faudrait accompagner cette offre temporaire par des productions médiatrices (bibliographies, analyses critiques espaces d’échanges et de critiques spontanées,…) et de valorisation (conférences, rencontres,…).

Je rejoins ici  l’idée d’Yves Aubin, qui souhaitait dynamiser les espaces documentaires du libre accès en les emplissant de sens (au pluriel)… Et la mise en scène de ce secteur participe aussi grandement d’une originalité de l’offre ! smileys Forum

Merci à la Revue Le Libraire

La politique documentaire, c’est quoi au fond ?

Le passage par les romans montre bien les limites d’une démarche qui se voudrait démiurgique. Non, les bibliothécaires ne peuvent pas tout mettre en équations, non il ne peuvent pas davantage aboutir toujours à des programmations fines, pas plus qu’ils ne peuvent se passer d’une appréciation subjective de l’instant, éclairée et orientée par leur culture, leurs contacts, leur capacité immersive dans le savoir et les publics.

En revanche, si la politique documentaire a parfois du mal à se laisser modéliser de façon strictement normative, elle doit se pratiquer au contact avec ses destinataires, ses acteurs, ses débats intellectuels, et moult contraintes mal formalisables. Bref, peut-être pourrait-on plutôt parler de stratégie documentaire ?

Bref, il n’existe pas de "modèle" immanent de politique documentaire. Je suis convaincu que celle-ci  n’est que processus et tension. Ce qu’on appelle volontiers politique documentaire n’est que cadrage d’une action en train de se faire. et l’important, c’est justement l’action en train de se faire, le ballet des acteurs, l’intention productive émergente, …

La politique documentaire exige un minimum de formalisation partagée par tous, elle exige également une compétence in-formalisable de la part des chargés de collections. La face "cachée" de la politique documentaire est celle qui ne se laisse pas résoudre dans des programmes ou des cahiers des charges : la face active d’une médiation inventive, et avec les lecteurs aussi respectueuse que connivente et à l’écoute, autant qu’occasion de surprise et de découverte. Si l’écriture fictionnelle rend difficile la référence à des normes ou catégories stables, elle met en évidence qu’une politique documentaire n’est jamais une affaire de plomberie.

P.S. : Mille mercis à Jérôme Pouchol, dont le travail conduit avec les collègues de Ouest-Provence m’a bien aidé à réfléchir à quelques-unes de ces pistes !

Mardi 13 novembre 2012

Refuges professionnels

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mardi 13 novembre 2012

Le hasard fait que j’ai rencontré aujourd’hui, en parlant des exigences du métier de bibliothécaire, une affirmation arrêtée qui me fait sortir de mes gonds.

Une jeune collègue, même pas encore fraîche (é)moulue de ses études, m’affirme tout de go qu’une absolue priorité s’imposera à elle dans les recrutements qu’elle aura à opérer : un(e) bibliothécaire, me dit-elle, ne saurait aujourd’hui exercer son métier sans savoir jongler avec les codes-sources, les mash-up et autres API :
–  "Sans être exclusivement affecté à un service dédié au développement (faute d’ingénieur ad hoc) ? " , lui demandé-je
–  "Évidemment ! C’est le B.A. BA d’un métier en plein renouvellement !"

Maitrise de l’outil ou adéquation à la mission ?

En tant que vieil éléphant, j’ai de la mémoire… Et je me souviens… :
– Je me souviens des débats infinis sur le catalogage à deux niveaux ;
– je me souviens des arguties sur la pertinence de la liste RAMEAU vis-à-vis de certains publics ;
– Je me souviens des épreuves de catalogage du défunt CAFB, soigneusement discriminantes ;
– et… dois-je continuer ?

Quand je trouve certains collègues d’aujourd’hui très imbus des technologies les plus avancées, au point d’en exiger la maitrise préalable pour devenir leurs collègues (!), je ne peux m’empêcher de revoir mes vieux collègues s’indignant du déficit de professionnalisme des novices, pourtant pleins de bonne volonté, si ignares dans la maîtrise du catalogage. L’émergence de l’informatique dans les bibliothèques provoqua en son temps la même éruption impérative d’une technologie légitimante ou au moins justificatrice…

Serions-nous incapables d’affronter notre maigre et prestigieux destin sans le secours d’une béquille technocentrée ? Il faut servir une population, penser la culture d’un peuple, en stimuler l’imaginaire, la créativité et la réflexion, faire progresser la société, participer à l’éducation et à la recherche, et toujours et surtout garantir la mémoire et transmettre. Vaste programme, qui exige une inventivité toujours renouvelée, mais seulement accessoirement et localement la capacité à connaitre des arcanes des divers outils technologiques !

La maitrise des techniques actuelles (anciennement les normes de catalogage, aujourd’hui leur retour avec les FRBR ou le RDA, et bien sûr les "pipes" et "mashups") deviennent un point de repère professionnel, comme si la technique était l’ultime qualification dans le métier de bibliothécaire.

Bien sûr, chacun sait bien qu’un recrutement s’effectue sur des critères complexement croisés. Mais ceux-ci restent volontiers discrets ou généralistes dans les profils de poste, alors que l’excellence technologique d’un candidat sera volontiers remarquée. Et je ne vois guère d’impératifs apparaitre sur la capacité à opérer des choix intellectuels, sur l’aptitude à inventer des services efficaces, même si la capacité à gérer des projets complexes commence à devenir une exigence concurrente des strictes exigences technologiques.

Le métier de bibliothécaire (et, je le devine, celui de gestionnaire d’information – archiviste, documentaliste, etc. ) est d’abord une mission relevant prioritairement d’une exigence sociale et intellectuelle : il y a des publics à servir, des besoins à satisfaire, des choix intellectuels à opérer et mobiliser, etc.

Eh bien non, la technique serait toujours la muraille qui permettra de distinguer le professionnel, le refuge derrière lequel il se protégera…?

Fondamentaux du dinosaure ? smileys Forum

Qu’on ne me fasse pas dire qu’un bon bibliothécaire aujourd’hui pourrait dédaigner ces outils. Ce serait archi-faux, simplement parce que son environnement et les pratiques sociales lui imposent de s’emparer positivement des outils de son époque. Mais il n’est pas inutile de souligner cinq évidences :

  • Historiquement (et aujourd’hui encore), un bibliothécaire est au fond incapable d’inventer un outil spécifique. Au mieux, on attend de lui qu’il soit assez intelligent et imaginatif pour adapter à son objectif social et intellectuel des outils répandus par ailleurs au sein de son public (éventuellement avec une dose raisonnée d’anticipation sur le devenir glorieux de certains…). S’il sait bien le faire, bravo !
  • Techniquement, les outils dits autrefois spécifiquement bibliothécaires (associés souvent aux capacités d’organisation "métadonnéesques") ont innervé l’ensemble de la société numérique, qui s’en est emparé. Même si les bibliothécaires y conservent l’atout de leur excellente réputation de structuration, bien des processus à l’œuvre dans l’organisation de l’information se développent en dehors des canons bibliothécaires.
  • Inversement, autant que parallèlement, on sera attentif à la capacité à s’emparer d’outils issus d’autres univers professionnels (gestion de projet, conception de tableaux de bord, GRH, etc.) pour les comprendre et appliquer dans un contexte professionnel. Autant qu’on sera attentif à la capacité à aborder ou maitriser certains champs de savoir.
  • Derrière tous les outils du monde, la légitimation du professionnel tient en sa capacité à établir des contacts vivants : entre les documents et les lecteurs, entre les savoirs d’hier et leur manifestation contemporaine, entre les attentes cognitives de nos publics et notre capacité médiatrice…
  • Ce qui suppose, autant qu’une nécessaire adaptabilité aux évolutions technologiques, une vraie structuration intellectuelle, une attention portée aux publics interlocuteurs ou non, une volonté de participer à une entreprise collective, et surtout une intense curiosité multiforme et passionnée.

Bon, je crois en la réalité de ces cinq évidences.

Mais par ailleurs, si je connais et j’ai fini par apprendre les principes et usages de tous les outils, codes ou normes, je suis aujourd’hui incapable de cataloguer correctement des ‘mélanges’ !
Et si je suis particulièrement attentif aux opportunités technologiques dans leur dimension de service potentiel et essaye quotidiennement de me les rendre familiers, honte sur moi : je ne sais toujours pas manipuler nombre d’API de base !!

Alors, je prends ma retraite ?

smileys Forum

P.S. : ça fait presque cinq mois que je n’avais pas commis de billet sur ce carnet de notes. Alors non, je ne prends pas -encore – ma retraite, et je vais essayer de réactiver ma prose. Tant pis pour vous ! Et en plus, j’ai volontairement omis tout lien externe dans ce billet : honte encore sur moi, alors que j’ai parfaitement compris et plaidé le fait qu’il faut toujours offrir sur Internet une possibilité de navigation ; mais bon, on dira pour aujourd’hui que je suis "blogo-convalescent" smileys Forum

Mardi 17 juillet 2012

De quels savoirs la bibliothèque se fera-t-elle médiation ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mardi 17 juillet 2012

Un très récent billet de Thierry Crouzet, "Du bon usage de l’autoédition", m’a provoqué un rapide commentaire sur son blog, puis quelques réflexions complémentaires personnelles. Qu’on s’entende bien : le dit billet était particulièrement posé et tout à fait pensé, et j’en  remercie son auteur, car il témoigne d’une réelle perspicacité sur la question qu’il aborde sans invectives (c’est rare !!  smileys Forum ).

"Auto-édition" (ou plutôt auto-publication) et inondation ?

Évidemment, mes cogitations ont pris un tour bibliothécaire… Thierry Crouzet évoque les modalités de diffusion des oeuvres personnelles qui n’ont pas rencontré l’intérêt d’un éditeur ; il mentionne notamment le distributeur/diffuseur  immateriel.net, que j’aime beaucoup par ailleurs tant son ouverture ouvre des perspectives. Un cauchemar s’est profilé : quand on sait les milliers de manuscrits reçus par les éditeurs les plus professionnels en contrepoint de la poignée de titres qui connaissent finalement  l’honneur de l’édition imprimée par ceux-ci, je me demande à quoi pourrait ressembler une "librairie/distributrice" de livres sur Internet d’ici quelques années sans ce filtre préalable, au gré de l’ "auto-édition". Allez, je donne ma réponse : un gigantesque fourre-tout !!! Les stratégies de promotion de l’auto-édition par Amazon vont dans ce sens, même si leur modèle économique est peu clément pour les auteurs (mais après tout peu importe : l’essentiel est d’inonder le marché !!). Jean-Michel Salaün soulignait la mutation du circuit de communication linéaire de "l’information", celui-ci passant d’un modèle linéaire (auteur –> éditeur/générateur de support achevé –> diffuseur – biblis comprises —> lecteur) à un modèle liquide (il emploie la métaphore du " lac " dans lequel auteurs et éditeurs balancent des tonnes d’informations au sein desquels doivent pêcher presque au hasard lecteurs… et bibliothécaires ! – j’ose un raccourci abusif sur un raisonnement beaucoup plus fin…).

Or ce grand lac, à force d’être alimenté au point de devenir un océan submergeant, brille singulièrement par son insignifiance. En effet, la multiplication infinie des opinions, avis, créations, vomissements, délires, obsessions, etc. accroit infiniment la fameuse meule de paille au sein de laquelle il faudrait trouver l’aiguille smileys Forum. Et là on a deux options :

  • soit on se tourne vers ces moteurs de recherche dont le fonctionnement consiste à nous sélectionner ce que préfère la meule, car le temps de cerveau utile craque devant la multiplicité des sollicitations ;
  • soit on s’accroche à quelques valeurs-phares abolissant justement la meule ou la négligeant presque. On m’objectera que des sites critiques existent, c’est vrai, mais ils sont si éphémères, de ligne éditoriale si ductile, et surtout si nombreux et proliférants, qu’on n’arrive guère à vraiment guetter : les quelques bibliothécaires qui osent encore "veiller" sur le web suivent en fait au mieux une vingtaine de sites auxquels ils se raccrochent pour ne pas être noyés par la marée…

La définitive victoire de la demande ?

Alors, sans cautionner les attendus obstinés de quelques éditeurs assis sur un modèle qu’ils ne savent pas faire évoluer, je voudrais ici souligner que le système bibliothécaire ne permet pas aujourd’hui d’opérer une véritable action médiatrice en dehors de ce système de validation préalable que représente l’édition. Je pourrais même oser l’hypothèse que si le bibliothécaire d’il y a 30 ans pouvait se hasarder à balayer timidement les sentiers non labellisés par un éditeur, il est aujourd’hui paralysé par la prolifération du web dès qu’il se hasarde à vouloir proposer une offre cohérente et réfléchie à ses publics…

On me répondra à juste titre que la fonction du bibliothécaire évolue – et je suis le premier à le proclamer – : autrefois il devait opérer une sélection dans la production précédemment filtrée par l’entreprise éditoriale, aujourd’hui il doit devenir médiateur d’un public égaré devant la profusion numérique. Le combat est passé de la collection aux publics, mais comment malgré tout proposer une offre cohérente dans ce magma : car nos publics nous réclament la nécessité d’une médiation active vers une offre, si, si !

Pour cela, il doit faire face à une double injonction :

  • incorporer à la diversité des savoirs qu’il transmet la masse inconnaissable d’une profusion documentaire incontrôlée (et incontrôlable).  Je comprends mieux pourquoi sont rares les bibliothèques (en fait, je n’en connais aucune !) qui ont osé intégrer à leur offre documentaire des interfaces médiatrices encourageant l’accès à des œuvres numérisées extérieures à leurs collections – les ressources en ligne promues passant par le canal rassurant d’un abonnement – coûteux – de l’institution, qui s’illusionne ainsi sur sa maitrise des contenus alors qu’elle est impuissante devant la nature du bouquet négocié…. La solution imaginée consiste à accompagner l’utilisateur dans sa demande, ce qui est une bonne chose, mais s’entend comme une offre de services et non comme la constitution d’une offre stimulante ;
  • se doter d’outils modernes de veille sur les questions dont il a à traiter, donc constamment guetter de nouvelles sources hypothétiques, de vagues balises auto-déterminées qui lui permettront de se retrouver dans leur sélection. Car, il faut le répéter, on ne peut assurer la médiation que de ce dont on a maitrisé le contenu. J’ai déjà évoqué la parabole du restaurant : un maitre d’hôtel ne peut valablement conseiller son client que s’il connait parfaitement le plat qui peut lui être servi.

Encore merci, Le libraire

La contemporaine révérence marquée et réitérée à la noblesse de l’expression personnelle, jugée nécessairement diffusable parce que justement personnelle, me semble trouver des limites dans l’exercice professionnel du métier de bibliothécaire. Face à l’explosion continue des outils et contenus numériques, le réponse bibliothécaire ne peut pas être seulement la médiation à l’usage des outils et la réponse circonstanciée (et experte !) aux questions singulières. Il lui faut aussi construire une offre sélective – dût sa forme être celle d’une interface -, qui ne soit pas seulement guidée par les appétences des bibliothécaires. Contrairement à la vulgate des ‘geeks’ (pour lesquels abondance et profusion sont synonymes de valeur ajoutée parce qu’évidemment transgressive smileys Forum) , le citoyen lambda aime bien se voir proposer une offre singulière et réfléchie. Ou du moins il attend de ‘sa’ bibliothèque – payée avec ‘ses’ impôts – une réponse qui soit raisonnée à l’aune de la collectivité sinon de ses seuls désirs personnels.

La BnF, après avoir réfléchi à sa mission incommensurable de dépôt légal du web (un cadeau empoisonné ?), a délibérément opté pour des captures sélectives appuyées sur une politique documentaire. Sans méconnaitre les douloureux débats qui ont pu conduire à cette solution qui évitait l’aporie, je souligne que sa tâche restait plus facile que celle des bibliothécaires lambda : les choix opérés n’ont pas décidé de qualités de contenus, mais de décisions relatives aux tuyaux, bref de sélectionner l’utilité prioritaire de certains contenus avant d’en engager la difficile collecte – avec le soutien d’un réseau coopératif. Mais la bibliothèque lambda, comment se situe-t-elle face à cette profusion exponentielle ?
On devine que se cantonner au seul modèle validé de l’édition traditionnelle – fut-elle numérique – va devenir intenable, sauf si les éditeurs abordent enfin les questions numériques sans s’accrocher à leur rocher : la récente loi sur le prix du livre numérique ne va guère encourager les nécessaires évolutions, tant le livre numérique y est vu comme un double homothétique de la version imprimée…smileys Forum
On devine également qu’abolir des millénaires de transmission assis d’abord sur la capacité bibliothécaire de mémoire maitrisée, pour se noyer dans un flux régulé par de multiples médiations  incontrôlées, pose la question sociale et politique d’un savoir partagé, car nous ne sommes pas les seuls, loin de là, à revendiquer cette ‘curation‘, et le fait que des réseaux se déclarent ‘sociaux’ ne les rend aucunement porteurs de l’intérêt collectif, ni d’ailleurs réellement sociaux…

Alors, on fait comment ?

Mardi 26 juin 2012

La bibliothèque cinquième lieu, sixième lieu, etc.

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mardi 26 juin 2012

De façon bizarre et réitérée, les questions que je posais sur la bibliothèque troisième lieu me reviennent à travers de multiples échanges, lectures, contacts. Tout aussi étrangement, elles se conjuguent avec des observations passionnées sur mon post-scriptum, qui promettait ma critique de la vogue du ‘learning center‘. Je l’avoue, ces questions me taraudent particulièrement, peut-être parce que me suis beaucoup consacré aux collections et aux politiques documentaires, et que ‘troisième lieu’ comme learning center posent des objectifs qui négligent justement parfois ces collections et parfois ces politiques documentaires.

Un déclic : la bibliothèque quatrième lieu

Je suis tombé sur un rapport de Victoria Péres-Labourdette (Agence Gutenberg 2.0), invoquant "La bibliothèque quatrième lieu", dans la bibliothèque numérique de l’enssib. La consultante questionne simultanément l’approche ‘troisième lieu’ (la réduisant à son acception vulgarisée, ce qui ne peut lui être reproché) et celle du learning center (voir pour ce dernier l’analyse limpide de Suzanne Jouguelet dans un rapport de l’IGB), pour en tirer la conclusion qu’il faut arriver à un nouvel horizon, la bibliothèque comme lieu d’apprentissage social, qu’elle nomme bibliothèque quatrième lieu !!  Cela évidemment lui permet quelques prospectives dans le numérique et lui donne l’opportunité de revisiter des expériences variées soutenant son propos et encourageant l’adhésion à sa thèse ( à la seule aune des services en ligne ?), sans qu’on voie très bien comment cette nouvelle dimension reconfigure en profondeur la bibliothèque.

Si la démonstration laisse perplexe et même réticent, la superposition des attendus questionne, et plus encore la solution -si facile et donc si géniale ! – d’en conclure à la nécessité d’un nouveau paradigme.La bibliothèque quatrième lieu ! J’ai cru à un canular. Ce n’en était pas un. C’est plutôt une leçon d’anti-marketing : il ne faut jamais essayer de concurrencer une idée/concept en décalquant ses slogans, mais inventer un nouveau langage porteur de promesses ; les passages terminologiques délibérés de la bibliothèque à la médiathèque, ou de la bibliothèque au learning center en sont des bons exemples. Bref, rien de nouveau dans ce texte, mais des superpositions de slogans politico-bibliothécaires espérant faire naitre un nouveau slogan dominant.

Merci à Le Libraire

Besoin perpétuel de réinventer les appareils à l’aune des horizons ?

Le regard politique a besoin de simplifier en une intention signifiante la complexité d’un projet social autant qu’historique. Et quand je parle du regard politique, j’y inclus la conviction citoyenne du moment (eh oui, il est des convictions citoyennes dont la force exigeante varie…), et bien sûr la dynamique collective des acteurs de la bibliothèque. Dans ces conditions, il est évidemment essentiel d’éclaircir les points de repère qui permettent à ce regard politique (et social et professionnel) de se projeter dans les perspectives et modalités de l’horizon proposé.

Avec cette grille de lecture, on peut segmenter/catégoriser/expliciter/décliner  les axes de nos chers et successifs horizons d’espérances. Chacun de ces horizons sera évidemment et successivement encensé, mythifié, puis critiqué et repoussé, non pour son projet spécifique mais sous la pression des inéluctables évolutions de l’environnement : contexte social et culturel évolutif, projets politiques évolutifs, opportunités technologiques, émergences de formes alternatives, etc.

Cette succession d’espérances est très commune depuis l’époque des Lumières : parfois extraordinairement utopistes – Fourier,… -, parfois bouleversantes – La Commune,…; dans la sphère politique – Jaurès… – ou le discours bibliothécaire – émergence de la médiathèque … Elle répond au légitime besoin de donner du sens à son existence sociale en action. Le Nous cherche toujours de meilleures voies pour se manifester, et c’est heureux.

Les bibliothécaires ne sont jamais étrangers à ces tensions, utopies, idéaux sociaux et culturels donc politiques. Et c’est heureux aussi (le voudraient-ils qu’ils ne le pourraient pas, sous les injonctions conjuguées de leurs publics et de leurs tutelles).

encore merci, Le Libraire

Un lieu, deux lieux, trois lieux…

Et puis, à l’heure où il faut enfourcher un nouvel idéal, les vieux bibliothécaires comme je suis ne peuvent s’empêcher de considérer leurs successifs enfourchements, et puis ceux d’avant… Non pour dénigrer les petits jeunes : on a autrefois été parfois plus naïfs ou dogmatiques. Ni pour affirmer que toute cette agitation n’est que bruit inutile : ce serait être étrangement sourd aux tensions sociales et culturelles. Mais pour chercher dans ces enthousiasmes successifs des points de raccordement, en quelque sorte des nœuds qui permettent – en notre époque avide de modes successives – de rendre cohérente la lecture d’une action professionnelle à la fois ambitieuse et soucieuse de s’inscrire dans une histoire.

Pour cela, il faut bien sûr questionner les anciens idéaux en même temps que penser à l’avenir. J’apprécie la conclusion d’Anne-Marie Bertrand à son article du BBF sur "la médiathèque questionnée ?", qui parcourt les heurs et malheurs d’un idéal aujourd’hui daté : "La médiathèque ne mérite ni excès d’honneur ni excès d’indignité. Elle n’est jamais que ce qu’en font, ensemble, le public, les élus et les bibliothécaires. Les questions que chacun d’eux se pose à son sujet sont évidemment diverses.
Peut-être, pour les bibliothécaires, la question la plus urgente, mais aussi la plus difficile, est-elle celle des priorités à défendre – c’est-à-dire celle des objectifs à atteindre".

Construire des objectifs suppose d’engranger autrement qu’inconsciemment les engagements passés, qui au fond partageaient la même ambition que nous. Avant d’inventer un hypothétique quatrième lieu salvateur, il est utile et urgent de capitaliser les idées force des utopies bibliothécaires dans leur dimension diachronique et leurs expressions multiples.

Par exemple très rapide et trop partiel confronter les idées-force successives ou contemporaines des projets idéaux de la médiathèque, de la bibliothèque troisième lieu et du learning center… J’y reviendrai.

Et pas pour balayer un ancien modèle, mais pour intégrer consciemment de nouvelles ambitions et priorités majeures à une histoire longue, un capital de compétences accumulées, une représentation sociale et culturelle prégnante… Et l’enrichissement inestimable de la créativité et du renouvellement de tout cela,  grâce à ces utopies génératrices de notre histoire bibliothécaire.

Mercredi 23 mai 2012

Autour du livre numérique : quels discours ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mercredi 23 mai 2012

La semaine dernière, j’ai eu l’honneur de contribuer à un colloque sur le livre numérique organisé à Séville par l’Institut français, avec les concours des ministères de la Culture français et espagnol. Étrange moment (même s’il fut fructueux par les contacts) où nous nous sommes retrouvés à deux bibliothécaires – l’un français et l’autre espagnol – proposant d’aborder cette problématique sous l’angle public des populations que nous servons… face à une armada d’éditeurs, distributeurs, libraires et pouvoirs publics préoccupés par leur(s) seul(s) modèles économiques… Bref, j’ai goûté à loisir de la TVA sur le livre numérique (celle sur le livre imprimé semblant devoir être ramené à 5,5 % en France ? J’ai cru comprendre que la TVA sur le livre numérique n’était pas nécessairement en si bon chemin, les téléchargements n’étant pas acceptés par Bruxelles comme bien culturels essentiels…). Mais j’ai noté le peu d’écho rencontré par nos discours argumentant sur l’intérêt public…

Alors, pour que mes cogitations brèves (j’avais 10 minutes pour effectuer mon exposé) rencontrent peut-être un public justifiant la sueur de mon front, je vous en livre la teneur. C’est volontairement généraliste, mais c’est aussi un acte de conviction :

Cehwidiel – http://www.cehwiedel.com – licence CC

L’introduction du numérique a bien entendu modifié très profondément les circuits logistiques des bibliothèques, comme l’étendue voire la nature des services qu’elles peuvent délivrer : du catalogue maintenant accessible à domicile aux services de questions-réponse proposés en ligne, une bibliothèque ne saurait plus exister sans le numérique.

Il est pourtant une dimension qui mêle pour elles l’effervescence de la créativité et la perplexité inquiète : celle de la configuration des contenus numériques. Internet permet l’invention de moult services originaux qui peuvent très bien s’exercer à partir d’une matière première inchangée, celle des livres imprimés et autres documents matériels.

Mais quand les contenus de ces livres et documents prennent une forme elle aussi numérique, nous n’observons pas un simple changement de support, nous sommes confrontés à une véritable reconfiguration qui, je le répète, mêle l’inventivité créatrice à l’inquiétude.

Inventivité créatrice ? Les contenus dont traite la bibliothèque connaissent une deuxième jeunesse, notamment lorsqu’ils relèvent du domaine public. Les collections patrimoniales, enfin numérisées, se reconstruisent en bibliothèques numériques habilement structurées. Pendant que les acteurs industriels du numérique découvrent que, tout compte fait, l’expertise des bibliothécaires en matière de définition et de structuration des métadonnées se révèle un atout précieux…

Inventivité créatrice ? la plasticité gagnée grâce au numérique autorise désormais la construction de contenus réellement originaux à partir du patrimoine désormais digitalisé, fractalisé, recomposé : les grandes bibliothèques sont désormais capables de produire de véritables documents éditoriaux, tels les dossiers de la Bibliothèque nationale de France, la British Library, ou la Bibliothèque nationale d’Espagne (j’ai beaucoup apprécié l’exposition virtuelle  La cocina en su tinta… )

Inventivité créatrice ? Les bibliothécaires s’engagent eux-mêmes dans une médiation des contenus qui les conduit à s’inventer écrivains, journalistes, éditeurs !… Ils disposent d’un avantage extraordinaire : ils ont une grande connaissance des contenus et savent expertiser ces derniers. Un zeste de plus, et les voilà inventeurs de revues, comme à Lyon avec Points d’actu !, qui revisite le talent bibliographique des bibliothécaires dans une entreprise journalistique autour de l’actualité !

Iceprincess – http://www.xtremecamera.com/photo/6943 – licence CC

Mais l’effervescence créatrice se même aussi d’inquiétude devant les reconfigurations de l’économie numérique.

Inquiétude, car la production des écrits contemporains s’inscrit dans un contexte économique instable : nombre d’éditeurs traditionnels ne se hasardent guère au numérique – ou alors prudemment -. D’autres éditeurs franchissent le pas, mais sans  bien distinguer leur distribution numérique de leur production matérielle, notamment en matière de coûts.
Souvent interviennent des restrictions d’usages (comme les DRM – Digital Right Management), comme intervient cette nouveauté étonnante : le livre attaché à un dispositif technique particulier ! Partout règne l’instabilité des modèles économiques du document numérique et de sa diffusion. Pour les bibliothèques, leur mission de transmission tant au sein d’une population qu’au travers des générations s’en trouve singulièrement questionnée.

Inquiétude, parce que l’économie documentaire passe rapidement de l’ère de l’appropriation à l’âge de l’accès. Pour les éditeurs de revues scientifiques, qui ont parfaitement opéré leur migration vers le modèle numérique, ce dernier est pain bénit. Alors qu’autrefois des éditeurs entretenaient à grands frais un stock à rotation lente (en comptant sur la transmission culturelle pour apurer le stock), aujourd’hui ces éditeurs scientifiques cumulent le beurre et l’argent du beurre : on rachète chaque année et la nouveauté et le stock ! Cerise sur le gâteau : les auteurs des contenus, chercheurs payés par les institutions scientifiques publiques, sont contraints de proposer gracieusement leurs travaux pour accroître leur réputation, en même temps que les institutions qui les rémunèrent doivent pour leur part payer aux éditeurs l’accès à ces mêmes travaux !

Inquiétude enfin et même surtout, parce que les avidités économiques tendent à soustraire de plus en plus longtemps les productions de l’esprit à la libre disposition du savoir accessible sans entraves, au patrimoine de l’humanité partagé librement. En passant, grâce aux potentialités du numérique, d’une distribution d’exemplaires librement manipulés par chacun,  à un abonnement d’accès aux œuvres – toujours renégociable – est apparu un appétit immodéré de la part de nombre d’éditeurs, celui de la rentabilité potentielle d’un gisement de savoir dont les éditeurs tiendraient les robinets ad vitam aeternam

L’extension progressive du droit d’auteur en est le signe inquiétant ! Sans en nier la légitimité, les bibliothécaires à la fois réclament un cantonnement de ce droit d’auteur à une durée raisonnable, d’autre part revendiquent une émergence positive du savoir comme bien commun. Le domaine public est une richesse, un patrimoine : il faut l’étendre et de défendre.

Dans la balance des enthousiasmes et des inquiétudes, je fais évidemment le pari d’un avenir créatif pour les bibliothèques et les bibliothécaires. Ce pari positif tient compte à la fois d’un examen des évolutions de notre société numérique, et de la certitude qu’est nécessaire un espace public de partage du savoir.

La profusion infinie des savoirs livrés à la Toile rend de plus en plus indispensable la fonction de filtre, et la nécessité de la décantation. Les éditeurs ont seuls tenu ce rôle, avant que l’expression  numérique n’autorise une explosion de textes, images, vidéos, dépourvus de tout appareil éditorial. Dans le circuit des auteurs parlant aux lecteurs, les éditeurs avaient posé leur filtre du côté des auteurs, sélectionnant les manuscrits, les faisant remodeler, les inscrivant dans une politique éditoriale, etc. Tout le monde s’en trouvait bien.

Mais quid de la profusion que nous permettent les flux numériques ? Les bibliothécaires me semblent appelés à devenir des sortes d’éditeurs de demain. Mais cette fois-ci placés du côté des lecteurs, organisant leurs filtres, les conseillant dans leurs choix, les accompagnant dans leur recherche de connaissance. Non des conditionneurs de la source, mais des accompagnateurs du destinataire.

Évidemment, cette fonction éditoriale des bibliothécaires ne sera possible que s’il demeure un espace public du savoir et de la connaissance, et donc si la collectivité juge intéressante la poursuite du financement de bibliothèques publiques.

Dans la plupart des villes de France (je ne connais pas la situation espagnole), il n’existe plus guère qu’un seul espace public non commercial accessible à tous sans exclusive et sans nécessité, la bibliothèque. Jusqu’à quand ?

Les anciens Grecs connaissaient l’agora, cette place commune où les citoyens échangeaient leurs connaissances et débattaient de leurs affaires comme de l’avenir de la cité.

La virtualité du numérique nous proposerait-elle Facebook comme horizon du collectif  ?!

Gardons aux citoyens bien vivants, bien humains – et non virtuels -, cette autre place publique, cette place de débats citoyens comme d’échange  de savoirs qu’est la bibliothèque inscrite dans ses murs et sa communauté.

Et faisons-la vivre avec nos concitoyens !

Samedi 12 mai 2012

Des masters d’ingénierie de la connaissance

Filed under: Non classé — bcalenge @ Samedi 12 mai 2012

Une fois n’est pas coutume, je vais parler ici de mes fonctions, ou plutôt de l’objet de mes fonctions : inventer, coordonner, développer et accompagner des formations de haut niveau pour former ceux que j’aime appeler des ingénieurs de la connaissance, tant les différents métiers de bibliothécaire, documentaliste, archiviste, gestionnaire d’information, médiateur de l’information et autres veilleurs s’entremêlent avec pour fil directeur commun l’expertise à organiser et structurer l’information, à la rendre accessible et appropriée par des publics divers, à en garantir la conservation mais aussi le renouvellement, la cohérence et l’adéquation aux projets les plus divers.

Cinq masters

Outre les formations post-concours des bibliothécaires d’État et des conservateurs des fonctions publiques d’État et territoriale, l‘enssib propose cinq spécialités de masters qui balayent les différentes dimensions de ce fil commun smileys Forum:

  • master Politique des bibliothèques et de la documentation (PBD) : ce master prépare aux fonction d’encadrement supérieur et de pilotage de projets dans les très nombreux centres de documentation et bibliothèques d’organismes hors fonction publique (fondations, EPIC, bibliothèques de musées, réseaux de bibliothèques et documentation dans le domaine de la santé, etc.)
  • master Cultures de l’écrit et de l’image (CEI) : très ancré sur les dimensions patrimoniales des collections, ce master s’attache à l’organisation, au traitement et à la valorisation/médiation de toutes les formes de patrimoine documentaire, également contemporain
  • trois autres spécialités forment ce que nous appelons "les masters du numérique" : jusque-là réunies sous une appellation unique Sciences de l’information des des bibliothèques, elles se ramifient maintenant en trois spécialités qui font écho à l’incroyable diversité des métiers émergents à l’heure d’une information numérique foisonnante : le master Sciences de l’information et des bibliothèques et de l’information scientifique et technique (SIBIST – orienté vers le pilotage et l’exploitation documentaire de cette information), le master Archives numériques (AN – destiné à répondre aux enjeux de la conservation, du traitement et de la mise en accès des archives grandissantes des institutions et entreprises) et le master Publication numérique (PN – davantage orienté vers les exigences de structuration et de production des nouvelles chaines d’édition numérique, tant de livres que des autres formes émergentes de documents). Ces trois spécialités proposent une première année commune, ce qui laisse le temps aux étudiants de préférer approfondir en deuxième année l’une ou l’autre dimension. Et ceux qui se sont déjà engagés dans un master autre peuvent, s’ils ont envie d’essayer de tenter l’aventure et ont réussi leur M1, postuler directement en 2e année de ces spécialités…

Foisonnements et trajectoires croisées

Je ne viens pas ici seulement faire de la réclame à ces formations. Ce samedi, l‘enssib tenait portes ouvertes, et accueillait, en compagnie d’étudiants et anciens étudiants, les nombreux curieux intéressés par leur future trajectoire professionnelle. Ce qui m’a le plus frappé dans les échanges que j’ai pu avoir ou entendre est la réticulation réciproque des intérêts et parcours. Avec deux constantes :

L’extension des parcours professionnels personnels est un premier étonnement réjouissant : il n’est pas rare qu’un étudiant entame un master en ayant à l’esprit une certaine image du métier qu’il compte occuper plus tard. Dans cette imaginaire initial, l’impensé collectif du bibliothécaire ou du documentaliste traditionnels tient une grande part, ancienneté des métiers oblige. Et puis, le temps des découvertes arrive : l’entremêlement des itinéraires individuels, la diversité des dimensions de la structuration médiatrice de l’information, la surprise devant la variété des situations professionnelles, et surtout l’éventail très large des stages possibles conduisent étonnamment à revisiter le parcours idéal que l’étudiant s’était construit…

Je parlais des stages en milieu professionnel : ils sont révélateurs des préoccupations des entreprises et des institutions. Il y a trente ans, ces dernières piochaient dans leurs ressources humaines qui un ingénieur, qui une secrétaire, qui un chercheur, lui octroyaient le temps de quelques stages de documentation, et l’affaire était entendue. Aujourd’hui, l’expansion infinie des circuits de l’information et de la production documentaire changent la donne : quand une entreprise de haute couture a accumulé vingt ans de photos et autres enregistrements de ses créations, quand une société génère des millions de documents construits en coopération ou non, de façon solitaire ou coordonnée, quand une institution veut mettre en œuvre le site web qui mettra en valeur ses ressources en même temps qu’elle en permettra l’enrichissement coopératif,quand encore un organisme souhaite mettre de la cohérence dans la profusion d’informations qui sont produites en son sein et veut organiser la circulation et le partage des connaissances pour mieux fonctionner, tous ces acteurs économiques ou institutionnels devinent clairement qu’ils recherchent quelque chose de nouveau, quelqu’un qui ne s’inscrit pas dans les canons des métiers codifiés. Et ils se tournent vers l’enssib, pour trouver le professionnel qui peut affronter une profusion documentaire en lui donnant une place utile et une cohérence

Et c’est là que l’aventure devient passionnante ! Car se croisent alors des opportunités professionnelles assez extraordinaires, entre des étudiants qui s’aventurent au-delà de leurs présupposés et de leurs convictions préalables, et des entreprises et institutions qui recherchent une expertise professionnelle qu’ils n’arrivent guère à préciser (tant le besoin est inédit) mais qui savent devoir trouver des acteurs originaux capables de mettre de l’ordre, de structurer, de donner du sens.
Et ce qui est merveilleux, c’est que la diversité des formations de ces masters offre à chacun la possibilité de se positionner dans une même diversité de parcours professionnels au fond peu contraints par leurs itinéraires personnels : l’ex-prof de français se trouve à piloter un site web de valorisation d’une base de données vidéos, l’ancien étudiant en biologie coordonne les circuits de circulation des connaissances dans une grosse start-up, etc.

Tout cela me semble porteur d’immenses opportunités. Des métiers jamais figés, des remises en question permanentes, des défis renouvelés. Deux constantes pourtant : il s’agit toujours de métiers d’équipe, de métiers du collectif, et il s’agit toujours du même fil rouge de la gestion, structuration, communication, circulation du savoir.

Extension du domaine de la lutte ?

A bien y regarder, nous autres bibliothécaires connaissions bien cette diversité. Pour prendre mon seul exemple (narcissique smileys Forum), j’ai pu piloter des réseaux de bibliothèques dites rurales, diriger un département ministériel, connaitre les joies du rédacteur en chef, découvrir la communication interne ou l’évaluation, approfondir les enjeux des collections et des politiques documentaires, initier ou participer à des projets de services numériques, diriger un très gros établissement, goûter aux défis de la conception et de l’organisation de la formation…
Nombre d’entre vous ont connu la même diversité d’expériences, évidemment toutes différentes, et vous pouvez en témoigner.
Demain, et aujourd’hui déjà, l’éventail des possibles s’étend extraordinairement. Communiquez-le à tous ceux, étudiants ou non, qui s’interrogent sur leur avenir dans le domaine des métiers de la connaissance !

Étonnant, non ?smileys Forum

Pour devenir des protéiformes ingénieurs de la connaissance, la date limite de candidature aux masters de l’enssib est fixée au 8 juin prochain. Et pour s’inscrire, c’est ici !

Vendredi 11 mai 2012

Et maintenant, que vais-je faire ?…

Filed under: Non classé — bcalenge @ Vendredi 11 mai 2012

Alors que nous voyons un nouveau gouvernement et une nouvelle politique se profiler très sérieusement, un billet de S.I.Lex m’a sérieusement rappelé à mes devoirs citoyens et bibliothécaires. Ce billet souligne l’absence totale, dans les propositions de notre nouveau président, d’ambitions ou même d’allusions à l’extension ou même à la seule protection du domaine public, notre bien commun, et de sa nécessaire disponibilité commune. Avec un humour incisif, il part d’une chanson qui a marqué ces derniers jours, "La vie en rose". Ce qui m’autorise à m’interroger également : "Et maintenant, que vais-je faire ?".

Voilà en effet qui me ravive une fureur euphoriquement anesthésiée par les soirées de ce dernier week-end. Aussi, je vous livre quelques-unes des lignes que j’avais commises en réponse à une adresse posée hors de ce Carnet de notes, il y a plusieurs semaines. Lisez-les, pensez-y… en examinant les programmes du gouvernement à venir.

David Harper – Stacks

"Ce qu’il faudra(it) faire
ou
Propositions possibles d’un candidat potentiel aux plus hautes fonctions… qui se demanderait quels axes peuvent intéresser les bibliothèques

Une parole politique forte est indispensable, non tant pour faire voter diverses lois (dont les décrets d’application videront la substance s’ils paraissent un jour) que pour affirmer que les bibliothèques de statut public sont des espaces de libre accès à tous les savoirs et d’assistance à leur appropriation. Bref, ce sont des espaces d’intérêt public, des espaces et appareils (services et collections) de partage d’un savoir commun, des garants de notre démocratie.

Questions de numérique

C’est là sans aucun doute un virage à ne pas manquer, il conditionne un avenir des bibliothèques largement ouvertes à tous et à tous les usages.

Un premier volet, essentiel et fondateur, relève du législatif ou du réglementaire :

  • encourager l’adoption nationale puis européenne d’une mise à disposition libre et gratuite dans les bibliothèques, des œuvres numérisées soit orphelines (dont on ne retrouve pas les ayant droits) soit indisponibles (dont la commercialisation, associée aux droits d’exploitation,  a cessé depuis 20 ans)
  • proposer une réduction uniforme des droits d’exploitation d’une œuvre de création, quelle que soit sa nature ou son support, à 50 ans après la mort de l’auteur ou des contributeurs ayant significativement contribué à la création de l’œuvre (et on oublie les années de guerre…). Bref, après ce délai, l’œuvre accède au domaine public
  • garantir la liberté et la gratuité d’accès des collections numériques dont une bibliothèque possède les éléments ou dont elle a acquis l’accès, sur l’ensemble des ordinateurs, liseuses ou tablettes qu’elle met à disposition dans ses locaux (à appliquer sur toutes les bibliothèques, publiques ou universitaires)
  • Affirmer la vocation des bibliothèques à garantir l’exhaustivité des informations « internetiennes » qu’elles peuvent proposer en leurs murs (et notamment pas de listes blanches pour l’accès à Internet), la communication devant être contrôlée si les documents concernés sont interdits de diffusion et de publicité.

Le second volet relève de l’investissement des pouvoirs publics :

  • lancer un programme de licences nationales pour l’accès de toutes les bibliothèques publiques (et pas seulement universitaires) aux ressources numériques de la presse et des magazines
  • soutenir un programme d’accès à Internet via les bibliothèques publiques : systématiser les EPN et autres ECM dans les bibliothèques, en soutenant par le programme les partenariats locaux avec les structures intéressées à des objectifs proches ou similaires

L’organisation des bibliothèques

  • Encouragement à la création d’EPCC dans les groupements de communes
  • Affirmation de la gratuité d’accès à toutes les bibliothèques publiques et universitaires et aux ressources qu’elles mettent à disposition du  public  (cf. plus haut. NB : la question de la gratuité du droit à l’emprunt reste de la compétence locale)
  • Accroître le soutien à l’extension d’heures d’ouverture dans les bibliothèques publiques : une aide chronologiquement dégressive rapportée non plus au nombre de vacations, mais au nombre d’heures supplémentaires corrélativement à la population !!
  • Soutenir la mise en œuvre de coopératives de services visant à alléger le back-office des bibliothèques publiques : amélioration de la fourniture de notices, centrale d’équipement des documents, assistance à la constitution de marchés,…

Je n’aborde pas les questions de patrimoine : d’autres sont plus qualifiés…"

L’homme dans les livres… (c) Brian Detmer

Ni je n’aborde ici celles des personnels de bibliothèque, compte tenu de mes fonctions…

Qu’en pensez-vous ?
Et surtout, manifestez-vous !! Si l’heure est bien venue de replacer les hommes et leur intérêt commun au cœur du projet de notre société, c’est le moment.

Dimanche 6 mai 2012

Il faut des vrais mythes pour avancer !

Filed under: Non classé — bcalenge @ Dimanche 6 mai 2012

Les technologies sont si prégnantes, et surtout si perpétuellement innovantes, qu’elles ne laissent plus guère de place à l’imagination. Quand j’étais adolescent, je lisais (évidemment  ) les Rubrique-à-brac de Gotlib, et je me rappelle sa caricature des "gens sérieux" (mi-Giscard, mi-Juppé) décrétant "fichaises que tout cela ! c’est de la science-fiction mon cher !" à toutes innovations ou suggestions intelligentes visant à introduire un peu de rêve dans les lendemains.

Si les rêveries sociales rencontrent volontiers le même scepticisme amusé de la part des mêmes ‘gens sérieux’ (au nom du réalisme bien sûr smileys Forum), elles connaissent inversement une vraie ferveur dès qu’il s’agit d’innovation technologique. Abonné à quelques dizaines de flux rss, j’en réduis progressivement le nombre au vu de la frénésie qui en saisit les auteurs dès qu’une firme propose encore un procédé nouveau, dès qu’une communauté présente quelque originalité, voire dès que des investissements ou rachats font jaser la blogosphère. Bref, à force de ne me parler que de nouveauté, ces flux me donnent une impression de ressassement.

Nouveauté ? Innovation ? Rêve ? Il en faut pour aller de l’avant, bien entendu. Mais de quoi parlons-nous ? Du jour où notre téléphone nous permettra vraiment d’entrer visuellement en contact avec notre interlocuteur à l’autre bout du monde ? Du jour où nous pourrons contrôler nos adolescents où qu’ils soient ? Du monde terrifiant qu’on nous annonce comme ‘réalité virtuelle’, si complaisamment distinct de notre réalité humaine ?

L'Armée des Elfes. <Le Mythe de la Tête d'Or>

Par Shalambaal – licence Creative commons

Qu’espérons-nous, dans notre société perfusée à l’innovation technologique et à la résignation socio-économique ? Les personnes dont je suis les réflexions me semblent pour beaucoup écartelées entre une révolte contre les conditions juridiques et économiques dont le savoir est l’otage, et une fascination parallèle envers les opportunités extraordinaires de technologies toujours innovantes.

Je ne détiens pas la réponse unificatrice. Mais je devine qu’il faudra un jour opérer la jonction entre le positivisme technologique dont nous sommes friands, et les dramatiques choix sociaux, économiques et politiques auxquels nous sommes confrontés. Ceci n’abolira pas cela. Il nous faut trouver des inventeurs de vrais mythes collectifs, ces anciens mythes qui justifiaient, expliquaient, prédisaient, espéraient le lendemain. Comme ils le construisaient en en affrontant les contradictions.

En tout cas, je suis absolument persuadé d’une chose (est-ce le bibliothécaire qui parle ?) : les utopies mobilisatrices et créatives ne se construisent pas sur des technologies – même si ces dernières peuvent en favoriser l’émergence -, mais sur des imaginaires du vivre ensemble. Être connectés soit, mais pour créer quelle société ? Avoir accès à tout le savoir du monde, soit, mais pour construire quel nouvel horizon de connaissance partagée ? Un bibliothécaire, même immergé dans le numérique et ses outils, ne peut ni ne doit s’y perdre : sa place est auprès de la population qu’il sert et accompagne.

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