Bertrand Calenge : carnet de notes

Samedi 26 septembre 2009

Adjoint du patrimoine : un statut, mais quel métier ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Samedi 26 septembre 2009
Tags:

Un tout récent billet d’Olivier Tacheau sur les magasiniers des bibliothèques universitaires m’a vivement intéressé, et je salue son auteur pour la pertinence des questions qu’il pose. Des questions, mais pas vraiment des réponses, car l’organisation des établissements comme de l’architecture de la fonction publique ne facilite guère la résolution des contradictions qu’il pointe. Ce billet me conduit à vouloir réaliser le même exercice sur des agents territoriaux des bibliothèques publiques dont le statut est fort proche de celui des magasiniers relevant de la FP de l’État, mais le travail souvent très différent.

Quelles sont les fonctions confiées aux adjoints du patrimoine dans les bibliothèques publiques ?

Les bibliothèques publiques fonctionnent souvent avec les moyens du bord. Normalement, le personnel devrait être structuré, hiérarchisé, et les statuts des agents correspondre au niveau des tâches et responsabilités à accomplir. Je mets au défi quiconque de me montrer une telle bibliothèque.    Et d’une certaine façon c’est heureux, ou alors ce serait considérer les fonctionnaires comme des robots mono-tâche !
En fait ( et ouvrez grand vos yeux, chers collègues des universités), un adjoint du patrimoine peut être affecté à toutes sortes de responsabilités en fonction de ses compétences personnelles, et surtout des impératifs contraints d’organisation de l’établissement. Ici il assure essentiellement des tâches de magasinage, de communication et de prêt-retour, mais là plus l’équipe est restreinte et plus souvent il se voit confier la charge d’un secteur documentaire, le renseignement à l’usager, la formation de ceux-ci, etc. J’en connais même qui dirigent des services d’une dizaine de personnes !
Certes, il faut faire feu de tout bois, et cette diversité de situations responsabilisantes permet à la fois de ne pas méconnaître les compétences cachées des personnes et leurs appétences affirmées, tout en étant souvent bénéfique à la qualité des services rendus. Mais la situation pose deux problèmes majeurs : les compétences, lorsqu’elles existent et sont réelles, sont exploitées pour un salaire de misère (le salaire de l’implication personnelle et de la reconnaissance de la hiérarchie ne font pas bouillir la marmite !!) – voir cette petite annonce au hasard -, et la pression conjoncturelle conduit parfois à confier des responsabilités intellectuelles et organisationnelles à certains agents peu armés pour les assurer, tant du point de vue du statut que de la reconnaissance par leurs collègues.

Quels changements fonctionnels à l’œuvre ?

Cette situation de bricolage bidouilleur a de plus en plus de mal à tenir devant les évolutions tant des recrutements que des exigences et évolutions de la fonction publique, et des fonctions occupées au sein des bibliothèques.
Effectivement, le niveau scolaire des recrutements des agents de catégorie C s’élève, même si c’est plus inégal qu’en BU et que la capacité d’initiative et d’innovation ne se juge pas seulement à l’aune du dernier diplôme obtenu (le maigre état d’avancement de la VAE dans les faits plaide pour le recours à des solutions alternatives). Mais deux phénomènes perturbateurs sont à l’œuvre :
- d’un côté, la faible adéquation des épreuves de nombre de concours avec les responsabilités effectives des postes offerts conduit  , si on veut se passer de contractuels, soit à recruter des agents non compétents (essayez de trouver un bon webmestre parmi les lauréats des concours de la filière technique – ou de tout autre concours : vous avez vu les spécialités ?!), soit à détourner des compétences hors de celles définies de leur statut initial (à mon avis, le bibliothécaire touche-à-tout entre dans cette catégorie : il peut être tour à tour médiateur social, informaticien, etc. – mais bon, c’est aussi un autre débat de revendication de territoire - ). Sans compter que les collectivités territoriales, plutôt que de recruter sur métier, préfèrent la souplesse d’un recrutement sur filière, moins attaché à une fonction précise et donc plus “transférable”. Et on ne peut pas vraiment leur jeter la pierre, car les fonctions et actions de la bibliothèque sont en pleine mutation : les modalités d’accueil évoluent rapidement, l’assistance aux publics devient protéiforme, les missions de la bibliothèque envahissent tant le champ social que celui de la diversité des modes de connaissance, de nouveaux services et de nouvelles fonctions apparaissent tous les jours, sans que les statuts ad hoc existent. D’autant que les niveaux de recrutement des agents deviennent très stricts dès la catégorie B : un exemple au hasard, essayez de recruter un animateur – catégorie B – pour assurer des fonctions d’animateur numérique d’un espace multimédia ! Vous opterez vite pour n’importe quel autre filière ou statut en vue de faire un recrutement ad hominem… souvent de catégorie C.

La question de l’automatisation des prêts-retours

Cette évolution des établissements comme des métiers ne peut faire oublier qu’il demeure dans les BM d’importantes tâches qu’une BU affecterait aux magasiniers : le prêt-retour, la surveillance (en termes aussi de médiation sociale !), le rangement des documents, leur préparation et leur entretien, etc.
Olivier Tacheau pose la question de l’impact du prêt-retour sur les agents habituellement chargés de cette fonction, donc dans son cas les magasiniers. Et il insiste sur la notion de travail posté que ces fonctions représentent vis-à-vis du public. Mais depuis  mon poste en bibliothèque municipale la question est beaucoup plus subtile : certes, des automates de prêt et de retour rendent inutiles nombre des fonctions postées à cet effet (et c’est heureux tant pour le public que pour les agents ainsi postés), mais ils rendent plus stressantes les activités de back-office, et notamment le rangement des documents (qui lui n’est pas automatisé), devenu d’autant plus pénible qu’il n’est pas corrélé aux échanges humains connus jusque-là lors des opérations de prêt et de retour.
Loin de moi la pensée de critiquer l’introduction de tels automates, qui faciliteront la vie des emprunteurs. C’est une très bonne idée, mais cette introduction de la rationalité dans un univers volontiers régi par la débrouillardise et le recours à tout un chacun conduit nécessairement à une meilleure définition des emplois : si les fonctions opérationnelles  sont dissociées et rationalisées, on ne peut plus prétendre faire faire tout et n’importe quoi à n’importe qui dans le bordel ambiant. Sans vouloir requérir une rationalisation excessive (c’est bon de laisser leur place aux dérives !), il faut abandonner l’improvisation sympathique.

Une nouvelle architecture des métiers ?

L’activité des bibliothèques municipales ne ressemble guère à celle des bibliothèques universitaires. Elles connaissent toujours un afflux massif d’emprunteurs, et il faut bien à Lyon toujours ranger les quelques 3,6 millions de documents empruntés chaque année, sans parler de l’envoi des lettres de rappel, des refoulements en magasins, des transferts de retours entre sites (plus d’un demi-million de documents par année), etc. Les bibliothèques municipales ont besoin de manutention.
L’automatisation permettra de gérer les files d’attente des usagers, mais aucune des tâches énumérées ci-dessus. La différence, c’est que ces tâches s’effectueront en total back-office. Certes, il faudra bien aujourd’hui faire appel à différentes catégories de personnel pour les accomplir, mais il faudra aussi imaginer une architecture des emplois plus adaptée à la réalité des charges de travail et compétences requises.
Si les bibliothécaires s’orienteront toujours plus vers la gestion des contenus au service des publics, il faudra bien qu’ils laissent leur place dans la bibliothèque aux logisticiens, informaticiens, gestionnaires administratifs, médiateurs sociaux, enseignants, etc.  Je sais fort bien que les bibliothèques, comme les autres services municipaux, s’ingénieront toujours à jongler, en fonction des besoins du moment, entre compétences personnelles des agents, statuts et organigrammes. Mais l’introduction de la technologie des automates dans ce joyeux foutoir des compétences risque bien de recadrer un peu le débat, et enfin d’offrir aux adjoints du patrimoine l’opportunité d’une fonction mieux définie.

Adjoint du patrimoine : un métier ?

Car ces adjoints du patrimoine appartiennent à la filière culturelle commune à tous les métiers du patrimoine et des bibliothèques. Comme tels, on ne peut revendiquer pour eux une extériorité à laquelle pourrait prétendre un informaticien ou un attaché. La question est donc : dans l’architecture des métiers (car il faut bien chercher le métier sous le statut) au sein desquels est inscrit l’adjoint du patrimoine, quelle est sa fonction spécifique dans la bibliothèque ?
Les textes actuels sont elliptiques :

“Les adjoints territoriaux du patrimoine de 2e classe peuvent occuper un emploi [...] de magasinier de bibliothèques ; en cette qualité, ils sont chargés de participer à la mise en place et au classement des collections et d’assurer leur équipement, leur entretien matériel ainsi que celui des rayonnages ; ils effectuent les tâches de manutention nécessaires à l’exécution du service et veillent à la sécurité des personnes ;  [...] Lorsqu’ils sont affectés dans les bibliothèques, ils sont particulièrement chargés de fonctions d’aide à l’animation, d’accueil du public et notamment des enfants, et de promotion de la lecture publique. Ils participent à la sauvegarde, à la mise en place et à la diffusion des documents. Ils assurent les travaux administratifs courants.”

Bref, comme vous l’aurez remarqué au travers de cette description de mission, ils sont chargés de tout, sauf du pilotage des services et des contenus documentaires.  Et quand je dis de tout, c’est vraiment tout ! Notez la dernière phrase (“Ils assurent les travaux administratifs courants “) : étonnant, comme cela ressemble aux fonctions des adjoints administratifs !    Passons sur les actions d’animation (bonjour la filière du même nom), et je ne résiste pas au pervers plaisir de vous donner en comparaison un extrait des statuts de l’adjoint technique des établissements d’enseignement :

“Ils sont chargés des tâches nécessaires au fonctionnement des services matériels des établissements d’enseignement, principalement dans les domaines de l’accueil, de l’entretien des espaces verts, de l’hébergement, de l’hygiène, de la maintenance mobilière et immobilière, de la restauration et des transports.
Ils peuvent exercer leurs fonctions dans les spécialités professionnelles suivantes : accueil, agencement intérieur, conduite et mécanique automobiles, équipements bureautiques et audiovisuels, espaces verts et installations sportives, installations électriques, sanitaires et thermiques, lingerie, magasinage des ateliers, revêtements et finitions, restauration.”

Une conclusion s’impose : l’agent de catégorie C est multi-employable, pour les différents statuts de la fonction publique seul le lieu d’exercice de son activité varie. Pouvons-nous continuer longtemps ainsi ? Il est clair que les bibliothèques, progrès technique ou pas,  auront toujours plus besoin de forces humaines spécifiquement dédiées à la manutention, à la régulation, à l’entretien matériel, à un accueil et une facilitation d’usage non marquée documentairement. Toutes tâches et responsabilités fonctionnellement peu identifiées professionnellement. Alors restent trois solutions :

  • Externaliser : nombre de bibliothèques connaissent ces vacataires, moniteurs et autres saisonniers recrutés sur contrats précaires pour pallier à la fois aux moments de pression, et – il faut l’avouer – pour dégager de l’emploi du temps les charges ingrates permanentes. Lorsque la pression est saisonnière, c’est compréhensible – et utile par exemple aux étudiants qui peuvent gagner de l’argent pendant leurs études, rarement de bibliothéconomie ! – ;  mais lorsque ce recours devient systématique ?
  • Poursuivre l’approximation : on continue la bidouille, on donne un secteur documentaire à un adjoint du patrimoine qu’on aime bien et qui ne se débrouille pas trop mal, sans guère d’espoir de progression de carrière et surtout de revenus, tout en laissant un autre contraint à des tâches ingrates tout en ayant le même statut : on risque à terme et l’explosion sociale, et l’écœurement des bibliothécaires qualifiés, et l’approximation professionnelle dans le service, et la rancune de l’agent ainsi responsabilisé lorsqu’il revoit la maigreur de sa feuille de paye…
  • S’interroger non sur le statut de l’adjoint du patrimoine, mais sur son métier : il n’est pas censé gérer des contenus, ni avoir des talents informatiques, ni apporter des conseils documentaires ? Soit, mais on sait ce qu’on attend essentiellement de son travail concret. Peut-on définir cette spécificité ?

Les premiers obstacles à la définition d’un métier d’adjoint du patrimoine sont en définitive les professionnels recruteurs : ce recrutement s’effectuant sans concours, il permet seulement d’affecter un pion dans un case vide, dût cette case requérir un agent disposant d’une qualification effective, au mépris de l’évaluation des dites compétences comme de la rémunération et de la reconnaissance sociale de l’agent.

Au fond, je crains qu’on ne puisse pas reconnaitre un jour un métier d’adjoint du patrimoine, non parce que ce serait conceptuellement impossible (on pourrait en effet imaginer un mix entre les fonctions internes de manutention et de recadrage et des fonctions au public d’accueil et d’accompagnement -ne serait-ce qu’à la manipulation des automates et autres outils mis à disposition des usagers, le tout appuyé sur des formations ad hoc), mais parce que la réalité du fonctionnement des BM en gêne considérablement la réalisation concrète dans la plupart des cas. Ces collègues, errant dans un no man’s land professionnel après un recrutement à la tête du client, s’exténuent ou “s’éclatent” selon l’opportunité de l’emploi qu’ils occupent au gré de leurs changements d’affectation, et restent fonctionnellement en espérance d’un autre concours ou emploi qui, enfin, leur donnerait accès à une sphère réellement professionnelle.

Mardi 22 septembre 2009

Métiers du livre ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mardi 22 septembre 2009
Tags:

Il y a quelque temps, je signalais dans un billet ma perplexité quant à la tenace persistance de l’inscription du métier de bibliothécaire dans les métiers du livre, perplexité confortée par la persistance des pouvoirs publics à inscrire les bibliothèques exclusivement dans la chaine du livre. Pour prolonger diverses réflexions que je sais partagées, j’aimerais revenir sur les raisons et l’impact de ce cousinage volontiers exclusif… Un premier billet (apéritif ?) sur les évolutions des compétences, formations et métier(s ?) de bibliothécaire

Que les bibliothèques aient partie liée avec le livre, ce serait saugrenu de le nier : les livres constituent toujours la majeure partie des collections et, au moins pour les bibliothèques publiques, des acquisitions ; le support majeur de l’argumentation critique et du discours construit demeure le livre ; la trace mémorielle du savoir reste encore le livre ; et nos publics, même amateurs d’autres supports et vecteurs d’information, sont loin d’avoir abandonné ce support, tant symboliquement que quotidiennement. Quant aux bibliothécaires, ils doivent l’origine de leur existence et de leur reconnaissance à la gestion experte de ces livres accumulés.

Mais cette proposition volontiers volontiers ‘bibliocentrée’ pose aujourd’hui quelques problèmes majeurs :

Du poids du livre dans les modèles de gestion

Pour les bibliothèques publiques au moins, le succès des disques et DVD (voire des ressources en ligne ou de la navigation sur Internet) ne peut manquer ne poser la question de la cohérence de la gestion : face à la diversité des supports et usages, les bibliothécaires affrontent une double proposition :

Soit gérer techniquement toutes les ressources à l’aune des méthodes éprouvées pour les livres  :  par exemple – heureusement périmé – cataloguer les sites web ; ou encore, dans un secteur défini par les livres d’une discipline,  cantonner l’accès à Internet aux seuls sites web portant sur cette discipline ;
Soit, une fois admise la diversité des supports, découper la bibliothèques en unités autonomes de supports distincts, qui chacune poseront leurs propres règles d’acquisition, de traitement, d’usage et de médiation adaptés aux supports, y compris dans des espaces partagés par plusieurs supports. Un exemple au hasard : un espace musique proposant côte à côte les disques selon la PCDM et les livres selon la classification Dewey ! Bref, un autre moyen de cantonner le livre et par là même chacun des supports concernés.
Et ce ne sont que quelques exemples…

Pouvoirs publics et complexité des bibliothèques

Jusque-là, on ne relève que des perplexités de gestion. mais les césures sont plus profondes : les pouvoirs publics, par leur organisation ou leur action, cantonnent les bibliothèques (publiques) au livre. Volontairement ou par facilité, je l’ignore, même si je penche pour le second terme de l’alternative. Commençons par le sommet : la Direction du livre et de la lecture (avant de devenir bientôt Service du livre et de la lecture) a toujours considéré que son champ s’inscrivait prioritairement sur la chaine du livre : la tutelle sur les bibliothèques territoriales, la BnF et la BPI, a été comprise sous l’angle de ce seul périmètre. Nulle place pour des politiques affirmées de soutien à la diffusion de musique ou de cinéma de fiction dans les bibliothèques. Selon les partitions administratives, ç’aurait été le rôle d’un CNC ou de la DMD… qui renvoyaient généralement – les exceptions sont rares – au département tutelle des établissements, donc la DLL…  Seuls  quelques énergumènes tenaces, appuyés sur la BPI , ont réussi à développer la reconnaissance par la DLL du cinéma documentaire, niche peu couverte par d’autres départements ministériels.
Je ne prétends aucunement que les acteurs de la DLL aient méprisé les résultats des activités extra-livresques des bibliothèques, au contraire : mais tous les programmes de soutien documentaire de la DLL n’ont jamais concerné prioritairement que les livres -le patrimoine pouvant bénéficier d’une acception étendue -.

Autre exemple de cette politique orientée : les conseillers en charge des bibliothèques publiques auprès des DRAC sont “conseillers au livre et à la lecture”, et doivent traiter dans un même élan les questions relatives aux auteurs (de livres), aux éditeurs (de livres), aux libraires et aux bibliothèques. Point final.

Conséquence de ce cantonnement de l’administration de l’État : pour beaucoup de citoyens, et encore plus d’élus (voire parfois de bibliothécaires !), les “nouveaux” supports présentent sans nul doute une attraction d’usage, mais sans que la bibliothèque leur apparaisse comme le gisement naturel de ces ressources. J’ai encore en mémoire l’article de journal (de ce siècle !) où une collègue directrice de médiathèque affirmait sans sourciller que le succès des disques et DVD était intéressant, dans la mesure où ils pouvaient permettre de “faire passer” ces nouveaux publics… vers le livre !
La plupart des collectivités territoriales ont volontiers considéré que pour les bibliothèques ce qui n’était pas livre n’était que supplément d’âme. Je n’en veux pour preuve que nombre de grilles de tarification des inscriptions : il arrive souvent que l’emprunt des livres soit gratuit ou au moins peu coûteux, mais il est très fréquent que les tarifs d’abonnement pour les disques ou DVD imposent une inscription spécifique ou génèrent un surcoût pour le citoyen. Comme si le livre allait (presque) de soi, mais pas la musique ni les films (le statut d’Internet étant plus complexe et rapidement évolutif).

Pourtant, la formation a beaucoup évolué, si l’on se réfère aux seuls diplômes requis pour exercer dans la filière bibliothèque des fonctions publiques. Je ne parle pas des conservateurs (ceux-ci ne doivent posséder aucun diplôme spécifique, hélas), ni des bibliothécaires (encore plus dépourvus, du moins dans les bibliothèques territoriales, puisque privés et d’un diplôme spécifique et d’une formation initiale), mais des assistants qualifiés de conservation du patrimoine et des bibliothèques (ouf ! disons les AQCPB), dont l’équivalent à l’État sont les bibliothécaires-adjoints spécialisés : eux doivent, pour concourir, posséder un des diplômes d’une liste beaucoup plus riche dans ses libellés que les seuls Métiers du Livre.

Un bilan avantages-inconvénients ?

Alors, avant d’oser des hypothèses sur les évolutions du rapport de notre métier au livre (et aux autres métiers gravitant autour du livre), récapitulons avantages et inconvénients de cette accointance généalogique autant que fortement incarnée administrativement, dans les pratiques et imaginaires professionnels,  et dans nos rapports aux citoyens :

  • Avantages
  1. Une identification sociale immédiate (celui qui s’occupe des livres dans une collectivité) apportant une légitimité construite sur la valeur culturelle et patrimoniale du livre ;
  2. Des acquis techniques dans la manipulation de l’information et dans la mise en ordre du savoir, fort utiles au-delà de l’imprimé ;
  3. Une conscience aiguë  de la double valeur du savoir comme objet de mémoire et comme objet d’usages très variés, d’où une duplicité qui constitue un atout dès qu’on aborde les rivages mouvants de la valeur sociale et culturelle des informations sous toutes leurs formes.
  4. une expertise certaine dans la conservation des imprimés et en particulier des codex, mais également des manuscrits, ces “matrices” des imprimés.
  • Inconvénients
  1. Une focalisation volontiers exclusive sur l’imprimé (voire vers la seule monographie) dès qu’il s’agit de collections et pire dès qu’il s’agit d’apporter une information pertinente à un usager en recherche de renseignements ;
  2. Une révérence tacite envers l’éditeur comme garant de la “parole valide” – plaisanterie lorsqu’on connait la diversité du milieu éditorial – et par conséquent faible capacité à exercer un jugement discriminant en dehors du cadre des œuvres éditées (que faire des informations sur Internet, des musiques auto-diffusées, etc. ?)  ;
  3. un détournement vers la gestion privilégiée du livre tant dans les modes d’accès à la mémoire documentaire que dans les pratiques de gestion des autres contextes de traitement documentaire, provoquant une incapacité au rapprochement effectif des bibliothécaires avec les archivistes et les documentalistes, ne serait-ce qu’au niveau des formations (cousinage pourtant effectif dans bien d’autres pays : Québec, Suisse, etc.) ;
  4. Absence de prise en compte au niveau législatif (voire local) de la vocation des bibliothèques à garantir une information publique dans toute ses manifestations, le rôle des bibliothèques étant volontiers relégué à la gestion et à la communication des seuls imprimés, en deçà des éditeurs – de livres ! – dépositaires de fait de la liberté d’expression publique ;
  5. Faible légitimité des bibliothécaires à aborder les champs d’expression représentés sur d’autres supports, tels que le cinéma ou la musique, tant du point de vue réglementaire que politique (un DGA – pas de Lyon !- me faisait part de sa surprise – quand même très encourageante… mais d’abord étonnée ! – devant l’hypothèse d’un fonds local de bibliothèque se consacrant à la musique et notamment aux musiques actuelles…) ;
  6. Défaut de prise en compte professionnelle (tant dans les formations que dans les pratiques) des besoins et usages des publics en dehors des collections de la bibliothèque, donc des livres, de leur espace régulé, et de leur usage plus ou moins normé (consultation, prêt, photocopie, etc.) ;
  7. D’où une relative incapacité à faire entrer dans les cadres de référence des bibliothécaires (et dans leurs habitudes de travail quotidien) les demandes de publics habitués à jongler entre différents univers, à commencer par celui d’Internet.

Bon, j’arrête là. J’imagine que vous voyez bien d’autres avantages et inconvénients : vous avez la parole !
J’avais bien pensé à inclure dans cette liste la profonde identité professionnelle qui unit la plupart des bibliothécaires, mais je ne sais s’il faut en l’occurrence la classer parmi les avantages ou les inconvénients (les deux sans doute smileys Forum)

Ne voyez pas là un réquisitoire contre les livres : Dieu sait qu’ils sont passionnants et indispensables.
Mais le métier de bibliothécaire doit-il être pensé et vécu prioritairement comme un “métier du livre”, ce que ne sont ni les métiers d’archiviste, de documentaliste, ni ces variations contemporaines du ‘musicothécaire’ ou du ‘cinéthécaire’ - si vous me pardonnez ces néologismes – ? Si oui, cela a des conséquences majeures sur le devenir de nombre de nos activités ; si non, cela pose notamment la question du lieu de la spécificité voire de la nécessité des bibliothécaires.

Qu’en pensez-vous ? Et surtout par quel(s) angle(s) d’attaque aborderiez-vous la question ?

Dimanche 20 septembre 2009

Eliminer René Dumont ? retour sur le désherbage

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Dimanche 20 septembre 2009
Tags:

En réaction à un billet admirateur (merci smileys Forum!) du blog idées infos, je reviens sur la question du désherbage et des angoisses qui l’accompagnent.

En fait, ce qui m’a interpellé dans le sympathique billet cité, c’est l’exemple suivant :
Ce qui me gène concrètement c’est de jeter René Dumont de nos bibliothèques par exemple ! Il n’est plus réédité, c’est une figure majeure de la fin du XXe notamment en ce qui concerne l’Afrique mais aussi la question écologique qui est de nouveau à la mode (tant mieux) depuis le nouveau concept de “développement durable”….”

(Parenthèse : pour comprendre mon attention, il faut savoir que dans mes jeunes années et encore maintenant – mais ne me parlez pas des Verts !! -, j’ai été fasciné par les écrits et la force de conviction de René Dumont. Alors, ce collègue me télépathe un cauchemar : et si toutes ses œuvres avaient été aujourd’hui pilonnées dans toutes les bibliothèques ?!! fin de la parenthèse)

Décidément, la collection est lieu de bien des conflits et des angoisses ! On connaissait l’existence d’une censure conduite par respect du savoir établi ou pour le bien des citoyens. Cette fois-ci, on aborde la collection sous l’angle du “comment ? Vous n’avez pas tel auteur ?!“, et même pire : “comment ? Vous aviez cet auteur et vous l’avez désherbé ?!” – notez l’incitation à la mauvaise conscience.

Cette perplexité, nous l’avons tous connue professionnellement. Pour la résoudre, il faut raisonner sur plusieurs plans :

  • L’importance d’un auteur, et encore plus celle de certaines œuvres majeures de cet auteur, est très difficile à discerner du vivant de cet auteur, ne serait-ce que par la méconnaissance de ce qu’il pourra arriver à produire avant de décéder. Et aussi parce qu’à chaque époque correspond un horizon de référence différent : vous aurez noté que le succès public de ce qu’on appelait dans les années 1970 l’écologie a connu une longue éclipse avant de renaître en ce début du XXIe siècle avec le développement durable. Et si on examine les arguments mis en avant dans les deux cas, ils sont très différents sur beaucoup de points. Que René Dumont soit appelé à connaitre un regain d’intérêt, je crois cela possible, mais avec une lecture différente. Alors, me direz-vous, pourquoi n’avez-vous pas eu la prescience de le conserver dans les rayons pour l’offrir en lecture à nos contemporains ?
  • C’est là qu’il faut changer d’angle : considérant une bibliothèque publique moyenne, qui n’a ni mission ni moyens de conservation à long terme (son fonds local, et guère plus), elle doit chaque année acquérir de nouveaux titres pour suivre l’évolution des savoirs et des écritures, et immanquablement arrive le moment où elle doit retirer de ses rayons des titres dont le succès s’est éteint, pour des raisons d’espace. De plus, on sait fort bien que plus le livre matériel vieillit, plus il est délaissé, en occupant une place précieuse (sans compter que les titres médiatiques de René Dumont ont pour la plupart été édités il y a plus de 35 ans : dans quel état sont-ils aujourd’hui ?).
  • Ce qui amène à questionner la destination de la collection, au moins dans cette bibliothèque publique moyenne. Contrairement aux idéalistes qui voient en la collection une mémoire pure, j’affirme que la collection est opportuniste, datée et localisée. Opportuniste : elle se plie aux besoins d’information d’une population donnée (ce qui ne signifie pas que ces besoins soient nécessairement éphémères). Datée : elle est aujourd’hui une réalité d’information qui prend en compte, à des degrés divers d’intensité, les interrogations et émerveillements de la société à un instant T. Localisée : elle est servie dans un espace donné, avec des moyens normés, des missions sélectives, un public particulier : comparer les choix de collection de la bibliothèque de Vaulx-en-Velin avec ceux de celle de La Rochelle n’a pas de sens (et d’ailleurs, il existe par ailleurs une bibliothèque au moins qui a vocation à collecter et conserver : la BnF !). La collection, pour un bibliothécaire, a une fonction d’usage, non une fonction symbolique. J’avais déjà abordé cette question, je ne vais donc pas radoter (et pourtant, ce n’est pas l’envie qui m’en manque !)

Ces réflexions conduisent naturellement à relativiser l’immanence de la collection. Non, ce n’est pas “le” savoir ! De même, chère collègue, on ne “jette” pas René Dumont, comme vous l’écrivez : on libère la place d’un ouvrage certes important mais vieilli, non par dédain de ses contenus mais parce que d’autres textes réclament leurs lecteurs ! Il faut donc … renouveler, et non accumuler.
De plus, si l’appel de notre collègue à voir renaitre les idées de René Dumont en nos temps friands de développement durable est entendu (et je soutiens personnellement ce souhait), je crois les éditeurs suffisamment finauds pour deviner le filon et procéder à des rééditions, dont nous ne manquerons pas de nous emparer pour les proposer à nos publics !

Ceci dit, si vous voulez précéder l’édition, il reste quand même plein de titres de R. Dumont dans le commerce … et en 2071 toutes ses œuvres seront libres de droits !!

Dimanche 6 septembre 2009

Le patrimoine au défi du numérique : un dilemme biaisé pour les bibliothèques ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Dimanche 6 septembre 2009
Tags: ,

En préalable à ce billet :
Ce texte est initialement paru le 6 septembre au soir. Le 7 au matin, je découvrais un long commentaire de Calimaq, qui mettait à bas plusieurs des points juridiques que je soulevais. Inquiet de découvrir que ma plume ajoutait aux arguments infondés et à la confusion ambiante, j’ai immédiatement retiré ce billet, afin de réfléchir à ce qu’il convenait de faire. Le week-end aidant, j’ai décidé de le republier avec ce préambule, et en vous recommandant vivement de ne pas vous tenir au texte seul de ce billet, mais à considérer avec la plus grande attention les commentaires qui le rectifient ou appellent à approfondissements. Fin du préambule…

La diversité des débats actuels, mêlant numérisation des collections publiques et accord éventuel Google-éditeurs américains, ne facilite pas la décantation des questions. Mais baste ! Ceci est juste un carnet de notes. Voyez donc dans ce billet une étape dans la décantation, et non une réflexion aboutie… Pardon pour la longueur du billet !

Le patrimoine n’a-t-il pas bon dos ?  Nouvelle renaissance du vieux dilemme, conserver ou diffuser, ce patrimoine brandi brouille (oh la belle allitération !) à plaisir les actuels débats autour des numérisations des collections de bibliothèques.

Parlons franc : Google numérise à tout va des collections de bibliothèques (on parle même de la BnF, c’est dire !), et les insurgés se lèvent, avec notamment trois arguments  tournant tous autour de diverses acceptions du patrimoine :
- les collections publiques sont la propriété de la nation, et non d’une société commerciale ;
- dériver l’exploitation de ces collections – sous forme numérique – vers une société commerciale revient à priver la collectivité du bénéfice de cette exploitation ;
- autoriser la mainmise commerciale progressive d’un acteur commercial unique sur la version numérique des collections des bibliothèques conduit à placer le patrimoine sous le bon vouloir de cette société, donc le capital culturel de la nation, donc (?) la liberté d’information des citoyens.

Aucun de ces arguments n’est évidemment stupide, mais chacun d’entre eux néglige une dimension sans doute oubliée des collections patrimoniales (et autres) des bibliothèques.

La propriété des collections

Il est sans doute nécessaire de rappeler que la collectivité ne “possède” pas du savoir, mais seulement des supports (livres, disques, DVD, …). Si les livres -par exemple- possédés sont libres de droits d’exploitation, ils ne sont jamais libérés du droit d’auteur, en France du moins. Et si un exemplaire d’un livre est détenu par une bibliothèque, cela ne confère à cette dernière aucun droit sur son contenu : si celui-ci est libre de droits d’exploitation, libre à chacun de le reproduire, de l’exploiter, de dormir avec ad vitam aeternam (alors qu’il devra rendre le codex matériel qu’il aura emprunté à la bibliothèque). Et si ce quelqu’un reproduit ou exploite un texte procuré par la bibliothèque mais non libre de droits, ce n’est pas à cette dernière qu’il devra rendre des comptes, mais aux ayant-droits – éditeur compris et d’abord évidemment (donc détenteur des droits d’exploitation) !

En ce qui concerne les collections patrimoniales, donc en majeure partie des collections libres de droits d’auteur (donc d’exploitation) car tombés dans le domaine public (mais pas seulement, on y reviendra !), le droit d’auteur a peu de chances de s’exercer : à mon avis, vous pouvez vous lancer dans des pastiches ou rééditions du Roman de la Rose sans danger ! La bibliothèque devient-elle alors un auteur ou un éditeur par substitution ? Que nenni ! Ce qu’elle doit protéger, c’est ce support, parfois devenu rare, et en garantir la diffusion adaptée. Bref, la seule chose qui soit patrimoniale dans nos collections, ce sont les codex de papier ou plus rarement de parchemin. leur contenu (le savoir) n’est pas régi par des textes relevant des bibliothèques, mais par ceux – beaucoup plus larges – relevant du droit d’auteur.

Numériser une collection patrimoniale libre de droits d’exploitation, et en diffuser à sa guise le contenu numérique, n’est donc pas antinomique avec la patrimonialité des collections matérielles. Tout au plus la bibliothèque peut-elle conditionner la réutilisation, la numérisation, ou le téléchargement du document une fois numérisé à quelques frais de gestion et/ou à des mentions de courtoisie.

La perte de bénéfices

Il est toujours assez amusant de voir bibliothécaires ou chercheurs, habituellement si dédaigneux de la gestion publique (sauf pour obtenir plus de crédits)  se préoccuper de la dilapidation d’un patrimoine si précieux… pour lequel jamais les pouvoirs publics n’ont voulu investir largement en vue de le garantir, l’exploiter, voire le “rentabiliser” ! Contrairement à beaucoup de collègues, je ne pense pas que le problème vient d’une absence d’investissement des pouvoirs publics (nationaux ou locaux) dans la numérisation des collections, mais beaucoup plus dans l’absence d’anticipation dans ce qui relève vraiment des pouvoirs publics : la réglementation.

La réglementation-législation étant ce qu’elle est, le statut des œuvres dites orphelines (avec au moins un ayant-droit inconnu ou non joignable : car c’est cette question mêlant ‘patrimoine’ des bibliothèques, éditeurs et Google dans un nouveau rebondissement, qui agite les esprits aujourd’hui) est toujours non réglé, malgré quelques tentatives vite avortées.  Définitivement, la question de la ‘richesse’ économique – et morale – des contenus revient aux auteurs et (surtout) à ceux auxquels ils ont confié les droits d’exploitation (ce qui conduit au débat actuel sur l’accord proposé aux éditeurs par Google).
En clair, les bibliothèques n’ont aujourd’hui ni l’argument juridique ni les moyens logistiques de faire valoir un quelconque intérêt économique sur cette part ‘orpheline’ de leurs collections.

Le totalitarisme de l’accès à l’information

Alors reste le fantasme d’une main-mise absolue d’un acteur  commercial sur l’information disponible dans le monde. Ce qui effraie là est le monopole de l’indexation, monopole non tant de la possession des contenus que de l’efficacité et de la popularité du moteur indexeur. En effet, le patrimoine est à l’abri : les collections (en leur sens premier, donc en leur dimension de documents matériels assemblés et organisés) restent la propriété des bibliothèques publiques, et l’accès à ces collections reste sous la main des dites bibliothèques, y compris sous leur forme numérique.

Toutefois, la crainte n’est pas infondée, tant il est vrai que la force d’un Google tient dans sa masse critique autant que dans ses capacités d’indexation et la puissance de son ergonomie. Mais la réalité de ce risque doit-elle conduire à refuser cette opportunité en dépit de solutions alternatives crédibles ? Par exemple, la récente proposition de l’IABD de consacrer l’emprunt national annoncé à racheter les droits des œuvres orphelines et à entreprendre une opération de numérisation à grande échelle des collections  publiques  me désole : d’une part acheter des droits à un instant T (en fait bloquer un magot conséquent à l’intention d’hypothétiques apparitions d’ayant-droits) ne règle pas la question des futures œuvres orphelines, d’autre part penser la numérisation de masse sans opérateur efficace et consensuel est une aberration, de plus imaginer l’information au seul prisme des collections de bibliothèques est singulièrement nombriliste si l’on ne pense pas aux multiples autres ressources du web (largement aussi – plus ? – utilisées que ‘nos’ contenus !), enfin – même si j’adore les bibliothèques – je ne suis pas sûr que cette opération qui se veut anti-monopolistique soit prioritaire en cette période où d’autres urgences de financement commandent.

La réponse aux risques d’un monopole sur l’accès à l’information passe-t-elle par la mobilisation d’un emprunt national voire par une législation anti-trust ? La question n’est pas économique, elle relève de l’intérêt général découlant de la déclaration des droits de l’homme de 1789 déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 :

Art 19 : Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.
Art 26 :- 1. Toute personne a droit à l’éducation.
Art. 27 – 1. Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent.
(Merci Calimaq !)

Introduire les bibliothèques dans le débat, cela pourrait revenir  à ouvrir enfin le champ de ces droits du citoyen, en déclarant au moins les œuvres orphelines libres de diffusion dans les bibliothèques. En attendant ce moment, les bibliothèques ne peuvent en matière numérique que rester soumises à la primauté absolue du droit d’auteur et aux négociations des diffuseurs, au mépris de leur mission.

Quel patrimoine public dans les bibliothèques ?

Jusque-là, on est souvent resté dans une conception du patrimoine régie par des questions  de propriété économique. Le patrimoine, de ce point de vue, c’est un bien propre évalué à l’aune d’un marché. Mais est-ce bien de ce patrimoine-là que traitent les bibliothèques ?
Ce patrimoine que constituent et transmettent les bibliothèques, ce n’est pas un capital marchand, et ce ne l’a jamais été. C’est un capital d’opportunités de connaissances pour une population, qui ne prend sa valeur (bien peu monnayable !…) que par son appropriation. Ce qui compte, ce n’est pas tant la valeur intrinsèque voire financière des documents, que les publics qui utilisent et que sert l’institution bibliothèque.
Alors, que faire ?

Actuellement et à titre personnel, en l’absence d’alternative crédible, je souscris à certaines des nombreuses affirmations de bibliothèques ayant cédé aux offres de l’”ogre”, par exemple :
Nous annonçons aujourd’hui l’ouverture de notre bibliothèque au monde entier. Nous franchissons ainsi une étape décisive dans la mise à disposition sur le Web de livres et de connaissances, cette mise à disposition étant le but principal de toute bibliothèque. Grâce à cette initiative, les lecteurs du monde entier pourront découvrir et accéder aux richesses littéraires de l’Allemagne sur le Web, à tout moment et à partir de n’importe quel ordinateur.“(Bibliothèque de l’Etat de Bavière)
Autrefois, seuls les visiteurs de notre bibliothèque avaient le privilège de “visiter” nos livres. Désormais, toute personne intéressée par les nombreux titres de notre bibliothèque peut y accéder en ligne, ou simplement les découvrir par hasard en effectuant une recherche dans l’index de Google Recherche de Livres. C’est un énorme pas en avant : les lecteurs de tous les pays peuvent ainsi découvrir les richesses historiques des littératures catalane, castillane et d’Amérique latine et y accéder.” (Bibliothèque nationale de Catalogne).

Est exprimée là une conception du patrimoine qui pose au premier plan non le capital économique des collections, mais la fonction première des bibliothèques : diffuser leurs contenus auprès des publics qu’elles doivent servir. C’est une différence essentielle d’avec les autres institutions dites patrimoniales, lesquelles peuvent sont fondées en partie sur une assise économique : “la Joconde” est unique, comme tous les tableaux détenus par des musées, mais un exemplaire des “Misérables” ne l’est pas. Chaque exemplaire est bien sûr unique, dans sa matérialité, mais pas le contenu ‘intellectuel’, qui est fait pour être largement diffusé, du point de vue des bibliothèques au moins. Le capital culturel ne se gaspille pas en étant diffusé : il s’accroit en étant partagé.

Alors, dans cette perspective, il ne faut pas se tromper de combat : sur la question des opérateurs qui permettront d’accéder à des contenus (éditeurs scientifiques, Google, etc.), ce qui importe est l’efficacité de l’opérateur. Pour l’information brute, les opérateurs privés sont actuellement les meilleurs, et il serait aberrant de chercher à leur barrer la route sous prétexte qu’ils sont privés. Aucune, je dis bien aucune, bibliothèque de statut public n’a jamais été capable de proposer des contenus numérisés en masse significative, ni surtout des outils ergonomiques qui permettent non seulement d’accéder aux contenus numérisés de leurs collections, mais encore à celles d’autres établissements ou ressources non incluses dans les collections ; les projets louables de type Open archives sont plus préoccupés par leur masse critique et l’architecture des métadonnées que par la pertinence de leur consultation par les publics…Pour des informations plus sophistiquées en revanche (itinéraires adaptés à des publics, corpus intellectuellement mûris), je ne sache pas que les bibliothèques aient beaucoup de concurrents, pour peu qu’elles consacrent leurs efforts à cet aspect-là, au lieu de vouloir jouer les Google.

Patrimoine public ou caractère public de l’information diffusée par les bibliothèques ?

Il me semble que, pour les bibliothèques au moins, le débat ne se situe pas essentiellement  dans des questions de propriété des oeuvres ou de monopole de diffusion (problème que par ailleurs subissent déjà les bibliothèques universitaires pour les revues scientifiques). Je pense qu’en matière de documents numérisés, en l’état actuel du droit, les bibliothèques ne disposent d’aucun patrimoine économique : soit elles ont numérisé des fonds libres de droits d’auteur (et dans ce cas elle ne peuvent quasiment rien revendiquer), soit ces œuvres numérisées ne sont pas libres de droits, et elles n’ont aucun droit de les mettre en ligne (ou alors seulement d’en permettre la consultation sur des postes dédiés, et encore dans les seules institutions dépositaires du dépôt légal). La question du monopole n’est pas anodine, certes, et je n’aurai pas la légèreté de la balayer. Mais il est prioritaire d’affirmer une fonction beaucoup plus fondamentale, à préciser juridiquement : la fonction d’information publique des bibliothèques, comme le souligne de son côté Dominique Lahary.

L’important est là : une bibliothèque publique (municipale, universitaire, nationale) est-elle un acteur de même statut qu’un éditeur ou que Google ? S’inscrit-elle dans le champ concurrentiel ? Sa fonction première est-elle, en notre ère numérique, de protéger “ses” contenus ? Lorsque l’œuvre était indissociable du codex, la confusion était possible et sans doute en partie nécessaire ; avec la numérisation, il faut bien reconnaître qu’à l’image du roi du conte d’Andersen, les bibliothèques sont nues, au moins en termes de propriété du savoir, des contenus.

Le débat actuel doit dépasser le nécessaire souci de protéger les collections et leurs trésors, bien sûr, mais ne doit pas se déplacer seulement vers le champ de la concurrence économique. Il faut garantir, enfin, que les bibliothèques de statut public ont le droit et même le devoir de diffuser librement les contenus (y compris en ligne) pour lesquelles elles ont acquis un accès (achat d’un livre ou d’un accès numérique), ou pour lesquels cet accès leur a été concédé. C’est déjà le cas, je l’avais souligné, pour les livres achetés dans le cadre juridique du droit de prêt. La solution fut alors trouvée à travers le paiement par l’État d’une somme forfaitaire à des sociétés de gestion des droits, sans que les auteurs puissent refuser le prêt de leurs ouvrages : qu’attend-on pour réaliser quelque chose de semblable, afin de garantir la libre diffusion par les bibliothèques de statut public, diffusion non commerciale matérielle et numérique, des œuvres orphelines (et même pourquoi pas sous droits, rêvons un peu) ? Fût-ce en mettant légèrement à contribution les collectivités elles-mêmes (État + collectivités territoriales et universités, voire via des consortiums nationaux habilités), et en instaurant des dispositifs réglementaires :  à quand l’instauration réglementaire d’un ‘fair price‘ qui fonderait cette fonction d’information publique des bibliothèques, au lieu de les laisser cantonnées à la gestion de leurs supports collections ?

Cela ne passera évidemment pas sans accommodements, sans concessions, sans négociations avec de multiples partenaires (lisez ce remarquable article de S.I.Lex, et cet autre du même, bien plus compétent que moi en la matière !). Mais le principe proposé, exigeant en termes de résultats, impose l’évidence de cet objectif essentiel : donner accès au citoyen, et pas seulement au consommateur. Pour les bibliothèques, la question du monopole n’est pas seconde, elle est autre.

P.S. : à cause de ou grâce à Google, on parle surtout des livres. Pitié, n’oublions pas les revues et magazines, les livres et les DVD, ou plutôt, pour être logique, l’accès public à leurs contenus, numérisés ou non !!

Rentabilité des collections ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Dimanche 6 septembre 2009
Tags:

La presse bruit des débats autour de l’accord passé entre Google et les éditeurs aux Etats-Unis – accord qui reste à valider par la justice américaine -, à commencer par la réaction évidemment négative du SNE, et celle plus intéressée de la commissaire européenne aux Télécommunications. Loin de moi l’idée d’ajouter au brouhaha ambiant sur un sujet où se mêlent susceptibilités culturelles, imbroglios juridiques et fantasmes de mondialisation. Ce qui m’intéresse dans cette aventure, c’est le subtil changement de cap opéré par un des acteurs majeurs de l’information numérique à l’occasion de sa découverte concrète (et offensive) des bibliothèques et de leurs collections.

On nous a longtemps répété que Google (comme d’autres moteurs) fonctionnait selon un principe économique nouveau : le consommateur ne paye pas le service direct, c’est le vendeur qui paye le moteur parce que le consommateur trouve le service à travers lui – même si en définitive le consommateur paye le surcoût de cette dépense indirecte par un coût plus élevé du produit ou service : c’est ça la pub, coco ! -. Bref, c’est le flux des visiteurs de Google qui, générant des clics sur les bannières publicitaires ou générant de juteuses études de comportement à partir de l’analyse de leur navigation, produit la rentabilité de l’entreprise. Dans cette vision des choses, le moteur de recherche apparait presque neutre : son efficacité toujours accrue est financée par ce système de micro-prélèvements volontaires, infimes du point de vue des consommateurs acheteurs, et surtout totalement indolore pour ceux qui utilisent le moteur sans consommer (encore que le jeu à plusieurs niveaux de la publicité rémunératrice permette à celle-ci de s’incruster sur des sites consultés pour simple information…).

Le nouveau projet de Google recherche de livres s’inscrit dans un modèle économique en grande partie différent. Il est intéressant d’examiner les indications de Google recherche de livres sur sa catégorisation entre livres sous droits disponibles en librairie, livres libres de droits et œuvres non libres de droits mais dites orphelines. Entre les ouvrages libres de droit – et librement accessibles en ligne via Google – et ceux sous droits et diffusés en librairie – donc entrant dans le modèle décrit ci-dessus : le moteur permet de repérer le titre, d’en voir un court extrait, puis d’être redirigé vers le libraire vendeur -, se trouve un continent immense, celui des livres non libres de droits mais épuisés ou introuvables dans le commerce. Selon Robert Darnton, cette troisième catégorie, repérée grâce aux numérisations massives opérées par Google dans les collections des bibliothèques, représenterait 70 % des livres numérisés par ce même Google à ce jour ! Or, sur cette troisième catégorie, le modèle économique décrit plus haut n’est d’aucun intérêt, puisque nul vendeur de livres ne versera sa dime pour proposer l’ouvrage, épuisé. L’astuce, c’est de se servir de cette version numérique pour proposer quand même l’ouvrage à qui le désire, en reversant 63 % du gain au détenteur des droits… sans que ce dernier ait à fournir un exemplaire matériel du titre, via un Registre des droits du livre qui répertorierait les ayant-droits des livres épuisés et non tombés dans le domaine public.

Et c’est là que les choses deviennent intéressantes, d’un certain point de vue au moins : d’indexeur se rémunérant sur des clics ou des profils, Google passe à un autre statut, celui de fournisseur de service, ou plutôt  de livres en l’occurrence. Son fonds de commerce devient dans cette opération un stock de livres, certes numérique mais réel, sur lesquels il ne disposerait pas de droits d’auteur ni patrimoniaux, mais bien de distribution exclusive, bref un libraire… ou une bibliothèque. Et ce stock aura été constitué grâce aux collections des bibliothèques publiques qu’il aura numérisées (évidemment, il ne pouvait les trouver ailleurs, puisqu’elles sont épuisées).

J’aurai l’occasion de revenir sur les interrogations (pour ne pas dire les angoisses) des bibliothécaires ou chercheurs face à ce que certains appellent une spoliation du patrimoine public. Mais aujourd’hui, je me limiterai à une interrogation : ce petit virage de Google, certes mineur compte tenu de l’importance de ses activités, ne signe-t-il pas un retour progressif vers un modèle économique que nous connaissons bien : un acheteur entre chez un commerçant et lui achète un produit ?

Cette infime évolution (infime au regard des flux économiques globaux) me conduit à questionner certaines positions volontiers évoquées ces dernières années :

  • l’économie des acteurs du web est-il vraiment si novatrice ? Ne tend-elle pas à rejoindre de bon vieux fondamentaux ? Déjà, des journaux pensent à abandonner leur version gratuite financée par la publicité…
  • les nouvelles formes de création-publication numériques (blogs, sites web divers – sauf Wikipedia peut-être, cet OVNI ?) peuvent-elles aujourd’hui affronter valablement et uniformément  le modèle auteur-éditeur-acheteur ? Le fait que Google ait perçu l’existence d’une niche dans le caractère orphelin de millions de livres signale que le traditionnel échange marchand  est loin d’être mort, même sur le web le plus avancé.
  • Et surtout, cette opération ne signalerait-elle pas que les bibliothèques, dans leur orgueilleux éparpillement, disposent,  sans peut-être le savoir, assez de ressources d’information inouïes, indisponibles partout ailleurs ? Cette approche de la valeur des collections n’a guère été tentée jusqu’à présent (tout au plus s’était-on préoccupé de la valeur de remplacement d’une collection détruite), et Google apporte ici un bémol à l’affirmation de Dominique Lahary selon laquelle, en matière d’information, l’économie de la rareté aurait cédé sa place à une économie de l’abondance.

Disposer de ressources uniques, ce n’est pas suffisant. On sait aujourd’hui, et Google nous a aidés à le comprendre, que l’information sans les accès adéquats n’est que perte de savoir. Donc nous dormons sur une mine, reste à savoir dans quel modèle économique nous voulons (et pouvons) nous inscrire. Encore ne faut-il pas exagérer la richesse (économiquement théorique) de chaque bibliothèque prise isolément : la force de Google, c’est la quantité : c’est l’application in vivo de la longue traine qui nous est aujourd’hui présentée… au bénéfice économique de Google, mais peut-être au bénéfice culturel de nos publics, donc des bibliothèques ? En outre, la puissance possible du modèle tient autant à la capacité d’indexation du moteur qu’au stock qu’il a constitué. On en fait quoi, depuis nos bibliothèques ?

La suite au prochain numéro, après vos commentaires (j’espère !)

Mardi 18 août 2009

Le bibliothécaire “interconnexion” de la bibliothèque

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mardi 18 août 2009
Tags: ,

Un récent billet de Marlène attire l’attention sur une de ces formules qu’adorent les anglo-américains :

“Les bibliothèques, c’est l’information. Ce que l’on trouve aussi chez Google.

Les bibliothèques, c’est la lecture. Ce que l’on trouve aussi chez Barnes & Noble.

Les bibliothèques, c’est la culture. Ce que l’on trouve aussi dans les musées.

Les bibliothèques, c’est la convivialité. Ce que l’on trouve aussi chez Starbucks.

Mais seules les bibliothèques se positionnent comme l’interconnexion (“the nexus”) de ces 4 besoins.”

Voilà ce qu’a proclamé Peter Parsic lors du congrès 2009 de l’ALA. Jolie formule, qui ne peut que rencontrer notre adhésion admirative !… J’en retiens une évidence, et une perplexité…

L’évidence

Elle est toute entière dans la citation ci-dessus. Il est vrai que, pour chacune des fonctions remplies par la bibliothèque, la concurrence est rude et la bibliothèque pas nécessairement la mieux armée. Mais elle est la seule à pouvoir réunir simultanément des différentes fonctions, en position de carrefour des possibles plus que ressource incontournable dans un domaine. Analysant à la BM de Lyon le succès des collections sur la danse, Patrick Bazin soulignait que ces collections n’avaient rien d’exceptionnel à côté d’autres établissements spécialisés sur la place de Lyon, mais que leur intérêt tenait au fait qu’elles étaient associées à d’autres contenus, littéraires, scientifiques et artistiques : le contexte fournit une multitude d’approches au-delà des seuls contenus documentaires…

La perplexité

Celle-ci réside dans l’impression d’”évidence” de la bibliothèque comme institution et lieu : “La bibliothèque, c’est…”.
Vraiment, c’ “est” ?
Non, pas d’emblée, pas par nature ou par substance (et sans ces bibliothécaires qui grèvent les impôts   ). Je suis toujours étonné par ces professionnels des bibliothèques qui sans cessent s’effacent au profit de LA BIBLIOTHÈQUE, sans jamais affirmer leur fonction ni leurs actions.
Pourtant oui, il existe des bibliothèques lamentables, et pas toujours à cause de collections insuffisantes ni du désintérêt des pouvoirs publics : règlements draconiens, silence imposé, contrôles avant communication, horaires réduits à la portion congrue, collections vieillies et peu entretenues, personnel d’accueil sourcilleux et méfiant, conditions de consultation spartiates, et que sais-je encore !

Le ‘nexus’

L’interconnexion entre ces merveilleuses fonctions d’information, de lecture, de  culture et de convivialité (bref le nexus cité par Peter Parsic), ce n’est pas seulement LA bibliothèque (un état, une institution, un lieu, voire une collection), mais aussi une entreprise d’acteurs professionnels. La bibliothèque vraiment publique est autant un appareil de services qu’un stock de ressources, et elle le sera encore plus avec la numérisation et la disponibilité élargie de ces ressources. L’enjeu de la rareté (une collection exceptionnelle, des documents introuvables ailleurs,…) ne disparait pas pour les vrais chercheurs en quête de trésors inconnus du vulgum pecus, pas plus qu’il n’est inconsistant pour ceux dont le travail nécessite le recours aux documents originaux. En revanche, la disponibilité des ressources numérisées accessibles sur Internet affaiblit diablement cette rareté  pour le plus large public, même érudit. Encore faut-il à ce public :
-   une capacité à savoir chercher et discriminer ;
-   des engins ayant accès au réseau (eh oui, il y a encore 40 % de nos concitoyens qui n’ont pas d’accès domiciliaire à Internet) ;
-   une, ou plutôt des mises en ordre qui proposent des itinéraires de découverte et de connaissance.

Et puis il reste aussi cette potentialité extraordinaire de l’esprit humain en recherche et en éveil, la sérendipité (cette forme de hasard bienvenu apparaissant grâce à une curiosité et une ténacité entretenues) : à la bibliothèque d’offrir des opportunités en ce sens : assemblements documentaires, mais aussi événements culturels, disposition des lieux, conseils de lecture, modalités d’accessibilité, etc. , tout est bon pour stimuler le savoir.

Et si c’était cela que la population et les pouvoirs publics attendaient de nous : des bibliothécaires capables de proposer la meilleure stimulation intellectuelle – éclairée, critique, bref intelligente ! – à tous les membres de la collectivité que nous servons ?

Pour réaliser cela, il faut des professionnel(le)s convaincu(e)s. Au fur et à mesure que croissent les ressources disponibles sur Internet, il nous est proportionnellement demandé davantage pour exister légitimement dans l’espace public. Non seulement en matière de collections adéquates, mais aussi et de plus en plus en matière de médiation numérique, de programme culturel, d’assistance aux usagers, etc. Bref d’inventivité…

Nous ne pouvons même plus nous prévaloir d’outils spécifiques accessibles à nous seuls : les métadonnées ont “bibliothécarisé” le monde des catalogues, donc le monde de l’information.Les bibliothécaires sont nus, et les contenus des bibliothèques comme les outils des professionnels ont migré et se sont développés hors les murs des établissements. Travaillant à Lyon, je sais que d’ici quelques années non seulement les disques de musique comme les films en DVD seront aisément (et parfois illégalement) téléchargés, mais 500 000 livres comme des milliers d’images et de manuscrits seront librement accessibles en ligne, les livres contemporains étant quant à eux largement édités voire téléchargeables contre une somme qui sera sans doute devenue plus modique qu’aujourd’hui, s’il n’apparait pas également d’autres modèles économiques, et l’accès domiciliaire à Internet aura conquis 85 % des foyers français. Bref, ni le stock ni les outils ne nous rendront indispensables, au contraire. Sauf si…

Sauf si nous savons tirer parti de notre art de proposer, d’assembler, de chercher, non en direction de la richesse des stocks ni de la sophistication des outils, mais en utilisant tous ces outils et toutes ces ressources abondantes et externes en direction de notre public, et surtout en inventant, suggérant, étonnant, stimulant, accompagnant la recherche de savoir et d’émotion, en pédagogisant notre société.

Samedi 15 août 2009

Bibliothécaire selon Larry Beinhart

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Samedi 15 août 2009
Tags:

“Elle a ajouté, sur un ton plus conventionnel :
- Dites-moi ce que c’est, un bibliothécaire.
- C’est le contraire de tout ce que Stowe [un méchant dérisoire, lisez le roman !] représente, si l’on veut bien y réfléchir – ce que je fais depuis quelque temps. Une sorte de communisme, sans l’idéologie ou Marx ou toutes ces conneries. Notre métier, c’est de distribuer du savoir. Gracieusement. Entrez, s’il vous plait, entrez, prenez un peu de savoir gratis, non, ce n’est pas plafonné, continuez, vous pouvez vous en gaver, non, ce n’est pas une arnaque, ce n’est pas un échantillon gratuit pour vous appâter et vous facturer plus tard, ou bien pour vous tapisser l’esprit de logos et de slogans. Un bibliothécaire n’a pas un statut social très élevé, et nous ne gagnons pas non plus beaucoup d’argent ; plus qu’un poète bien sûr, mais moins qu’un type qui sait bien faire la manche. Alors nos idéaux comptent beaucoup pour nous, et aussi l’amour des livres, l’amour du savoir, l’amour de la vérité et de la liberté d’information, le désir que les gens puissent découvrir les choses par eux-mêmes. Qu’ils puissent lire, oh, des histoires d’amours ou des romans policiers, ce qu’ils veulent. et que les pauvres puissent avoir accès à Internet.
- Vous êtes un type bien.”

Larry Beinhart a reçu le Grand prix de littérature policière 2006 pour son roman “Le bibliothécaire” (en France chez Gallimard, Folio policier).

Merci Larry smileys Forum

Lundi 27 juillet 2009

Désherber, la question qui tue… le public ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Lundi 27 juillet 2009
Tags:

Dans les milieux professionnels, le désherbage par retrait du libre accès des titres évalués comme moins pertinents est une procédure qui va de soi. Pour différentes raisons qui tiennent au manque de place de stockage, à l’absence de moyens humains de traitement de ce stock retiré, ou plus fréquemment dans les bibliothèques publiques à l’absence d’intérêt des titres retirés (présence d’une nouvelle édition, usure, obsolescence des informations, etc.), ces titres sont carrément retirés des collections de la bibliothèque, magasins compris. Cette opération est mûrement conduite selon des principes largement établis dans la communauté professionnelle, d’abord avec l’ouvrage phare de Françoise Gaudet et Claudine Lieber, mais aussi avec le travail préparatoire de nombreuses bibliothèques ayant adapté ces principes et procédures aux spécificités de leurs établissements.

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Oh que non ! Si les bibliothécaires se laissent plutôt convaincre de cette nécessité du désherbage voire du retrait des collections, c’est loin d’être le cas de ce que je nommerai ‘la société civile’, et notamment sa part la plus lettrée. Un récent débat dans la Tribune de l’art – aimablement signalé par Joëlle Muller – relance la polémique à propos d’un désherbage (avec élimination) de certains titres de périodiques de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP) : des historiens et autres chroniqueurs s’insurgent contre cette décision avec virulence, pendant que des conservateurs éminents leur répliquent avec tout autant d’énergie. Lisez les débats (pas faciles à suivre sur le site ; j’ai reconstitué la généalogie des articles et des réactions diverses : l’article initial, puis dans l’ordre , – commenté -, , , , et enfin ma propre contribution. Ouf !). Comme le souligne l’une des commentatrices, c’est un dialogue de sourds entre cultures différentes. Et c’est cette surdité partagée qui attire mon attention aujourd’hui.

Pourquoi désherber ?

La réponse, devenue parfois évidente pour beaucoup de collègues (encore que…), ne va pourtant pas de soi, en particulier si la bibliothèque propose simultanément des collections d’appropriation culturelle courante et des collections patrimoniales :

- chaque document a été acquis avec les deniers publics ;

- on ne peut pas préjuger des besoins de lecture(s) du lendemain ;

- la bibliothèque est un immense réservoir d’opportunités, comme le relevait Jose Luis Borges, et en soustraire une parcelle fait disparaitre une opportunité ;

- les conditions d’accès au document comptent autant que sa disponibilité, et il est stupide de retirer  un titre d’un établissement largement accessible au prétexte de sa présence dans un autre établissement proche mais difficile d’accès ;

- chaque document de bibliothèque, lu passionnément ou feuilleté par des dizaines de lecteurs (parfois !  ), porte symboliquement en lui l’archéologie de ses lectures, donc de la communauté (à commencer par le bibliothécaire qui peut en garder un souvenir ému) ;

- chaque titre dispose de son univers référentiel propre, et n’a pas à passer sous les fourches caudines des bibliothécaires pour avoir le droit de perdurer dans l’espace public au-delà de toute considération gestionnaire. La bibliothèque a pour fonction première de conserver la mémoire d’une communauté, et les bibliothécaires sont mal placés pour prétendre devenir maîtres de cette mémoire, bref pour gérer l’oubli.

Chacun de ces items mérite réflexion :

  • La propriété publique : cet argument semble le plus facile à écarter. De façon générale, l’essentiel des acquisitions est réalisé en crédits de fonctionnement, dont la destination n’est pas d’immobiliser un capital, fût-il culturel. L’existence de registres d’inventaire (informatiques désormais) est aujourd’hui à visée utilitaire – distinguer chaque exemplaire pour en suivre le statut et l’utilisation -, plus qu’à but de recensement patrimonial, du moins pour les collections courantes. Néanmoins, on ne peut ignorer qu’à la différence des gommes, crayons et autres objets périssables acquis sur des crédits de fonctionnement et qui peuvent être mis à la poubelle une fois usés, les textes imposent des procédures très particulières pour le désherbage dès lors qu’il conduit à un retrait des collections.
  • le lecteur de demain : ce sujet mythique volontiers invoqué est par essence inconnaissable, et ne peut servir d’argument (ou alors je revendique le droit de l’invoquer à mon tour… comme dédaigneux de ce qui devrait être conservé !). Toutefois, le doute est semé, et peut être légitimement invoqué…
  • Tout livre est une opportunité : ce truisme nécessite d’être replacé dans un contexte où on parle d’une société donnée qui se dote d’une collection donnée, avec des moyens humains et financiers limités. L’opportunité représentée par un livre n’existe pas hors du contexte où on le considère. Ou alors il faut trainer au tribunal les éditeurs qui pilonnent ou les particuliers qui jettent leurs livres…
  • Tenir compte de l’accessibilité : l’argument est contestable dans la mesure où les conditions d’une conservation efficace nécessitent justement un accès plus contrôlé que des collections destinées à un usage courant. Néanmoins, on ne peut dénier une réelle pertinence à cette demande, qui devrait être prise en compte par les bibliothécaires au-delà de la stricte présence d’un titre dans une aire géographique.
  • Le livre dépositaire d’une mémoire collective symbolique : ce type d’argument prend une singulière vigueur à notre époque où le moindre lavoir, la moindre salle de spectacle même contemporaine ou une prison lyonnaise désaffectée sont volontiers érigés en lieux de mémoire. La dimension symbolique de l’argument le rend particulièrement difficile à réfuter, même si on peut à chaque fois souligner que les bibliothèques ont vocation à rassembler des documents existant chacun en milliers d’exemplaires.
  • Enfin la légitimité des bibliothécaires à épurer l’espace de la collection publique : c’est ans aucun doute une question cruciale, la question cruciale. Que le gardien du stock qu’était le bibliothécaire revendique aujourd’hui de le traiter, de l’élaguer, c’est d’abord une affirmation professionnelle, ce n’est que très rarement une délégation explicite. Or si les bibliothécaires se sont battu (et se battent encore) pour voir reconnu leur droit à gérer les acquisitions, ils n’ont pas encore mené ce même combat sur la gestion de la conservation et donc de l’élimination.

Et qu’avons-nous à répondre ? Il est important de dissocier deux questions tout aussi impératives l’une que l’autre :

Définir le champ du patrimoine

Expliciter le périmètre de la collection patrimoniale – et par conséquent celui de la collection de “consommation”- est un préalable, qui vaut pour presque toutes les bibliothèques : la moindre BM dispose d’un fonds local par exemple, pour lequel une patrimonialité sera revendiquée au moins par la population locale. Pour ce faire, associer le milieu des chercheurs à la définition des axes patrimoniaux des collections est indispensable, notamment pour désigner la part patrimoniale des collections contemporaines (étant entendu que les documents anciens sont réglermentairement protégés et donc conservés).

En effet, je ne crois pas que les bibliothécaires seuls puissent être jugés légitimes pour ce faire, et je pense aux nombreux débats qui animent le milieu des archivistes… et des chercheurs utilisant les archives ! Il est peut-être plus facile d’envisager ce dialogue aujourd’hui que les numérisations de collections patrimoniales se multiplient : la pression de la rareté et celle de l’accessibilité s’amoindrissent d’autant (même si l’on sait que la valeur patrimoniale tient aux documents eux-mêmes et non à leur copie numérique). D’autant que cette association de chercheurs ou érudits peut prendre des formes diverses et simultanées (comités, groupe de recherche, etc.), à condition que sa fonction soit de désigner des ensembles documentaires cohérents et non de décider des retraits ou des conservations de titres particuliers (comme je le soulignais dans mon courrier à la Tribune de l’art).

Cette distinction  des processus explicites de consommation et de conservation, si peu à l’œuvre dans les bibliothèques qui mêlent les deux fonctions, est une vraie nécessité : il faut distinguer rationnellement le chantier de la conservation des collections patrimoniales  (par destination non désherbables), de celui de la gestion des collections courantes (par destination susceptibles d’être élaguées). L’affaire de la BHVP, qui a agité les colonnes de La Tribune de l’art, me semble significative de cette absence de distinction explicite, comme le fait un des billets de commentateurs du dit site. Encore faut-il que les bibliothécaires ne se lancent pas seuls dans cette redoutable distinction.

Parallèlement, cerner le champ des collections courantes

En effet, tout discours sur le désherbage devient inaudible si les auditeurs ne connaissent pas précisément la dimension fongible de certaines collections : dans ces conditions, jeter Victor Margueritte devient une injure à la mémoire autant que mettre à la benne un ouvrage du 18e siècle ! En précisant le champ du patrimoine, on peut appliquer lisiblement certaines procédures de gestion des collections destinées à être non plus accumulées mais renouvelées…

Soit dit en passant, et pour empêcher tout malentendu, il me semble de plus en plus utile d’associer le public à l’opération de désherbage des documents courants, ne serait-ce qu’en proposant les titres rebutés à la vente ou au don : cette procédure lèverait la grande angoisse de voir disparaitre dans une benne des titres “qui auraient pu intéresser quelqu’un” ; organiser une telle vente ne me semble pas poser de problèmes réglementaires insurmontables, comme le montre l’expérience bordelaise. Nombre de chercheurs se désolant aujourd’hui de la disparition inopinée de tel titre seraient moins virulents s’ils avaient été avisés auparavant de la possibilité de le récupérer personnellement…

Débattre…

Il peut paraître caricatural de vouloir expliciter concrètement cette dichotomie de fonctions au sein des collections, et ce n’est pas simple, loin de là, car le patrimoine surgit où on ne l’attend pas, porté par des chercheurs, la population, etc.  Mais la bonne gestion des espaces, des moyens et des ressources oblige à cette distinction : il faut tenir bon sur la duplicité (plus que la dualité) de la mission de la bibliothèque, actualisatrice de la mémoire comme gestionnaire d’un aujourd’hui, et tenir bon avec la complicité des acteurs de la recherche et des décideurs.

La difficile histoire des bibliothèques en France est volontiers paralysée par deux problèmes : une vision idéalisée et non gestionnaire de la culture (dont la pérennité serait au-dessus de toutes ces contingences !), et un patrimoine impératif que leurs tutelles traitent si mal mais qui leur colle à la peau (sans qu’elles puissent en cerner le contour). La solution ne tient évidemment pas en une  réponse strictement gestionnaire (en matière de maintien de collections jugées ou imaginées patrimoniales, la partie est perdue d’avance). Mais proposons d’identifier des fonctions, donc aussi des collections et des lignes de force. Débattons. Et publions (voire mettons en débat, comme le proposait Jean-Luc Gautier-Gentès) les axes nécessaires. Il faut porter le désherbage dans les débats entre bibliothécaires et “société civile”

Mardi 21 juillet 2009

Le gag de la semaine : pendant qu’Hadopi continue son chemin cahotique, l’INA pirate…

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mardi 21 juillet 2009
Tags:

Vous le savez sûrement : l’Institut national de l’audiovisuel est, en quelque sorte, le pendant de la BnF en ce qui concerne la radio et la télévision. Comme il (l’INA) l’explique fort bien sur son site :

“L’Institut national de l’audiovisuel est un Épic (Établissement Public de l’État à caractère Industriel et Commercial), créé par la loi du 7 août 1974. L’Ina a été mis en place le 6 janvier 1975.Le président de l’Ina, choisi parmi les membres du conseil d’administration représentant l’État, est nommé pour cinq ans par décret en Conseil des ministres.
Les missions de service public de l’établissement ont été successivement définies par les lois du 29 juillet 1982 (droits d’exploitation dévolus à l’Ina sur les archives audiovisuelles), du 30 septembre 1986 (ouverture de l’Ina au marché concurrentiel), du 20 juin 1992 (dépôt légal de la radio télévision), du 1er août 2000 (nouveaux droits d’exploitation dévolus à partir du 1er août 1997) et du 1er août 2006 (dépôt légal du web).”

On ne saurait mieux dire que l’INA est, bien qu’EPIC, étroitement associé à l’État.

Les représentants de l’Etat défendent farouchement, en ce moment même, un projet de loi dit Hadopi 2 (Hadopi 1 ayant été émasculé récemmentsmileys Forum), qui veut combattre les téléchargements pirates d’œuvres audio et audiovisuelles, au nom de la protection du droit d’auteur.

On aurait volontiers applaudi des deux mains ce louable souci vis-à-vis des créateurs… si au même moment l’INA – dûment contrôlé par l’Etat – ne s’enorgueillissait de proposer en ligne 200 000 publicités télévisées…sans autorisation des auteurs !!

Le lièvre a été levé par la société FAC Télévision (ex-Jean Mineur : vous savez, le petit mineur qui ouvrait et fermait les pubs avant votre film au cinéma), qui s’indigne et a écrit à l’INA car ce dernier ne dispose pas des droits. Selon l’article de 01.net qui rapporte l’affaire, «Juridiquement, les choses n’ont pas été complètement bordées, explique le directeur juridique [de l'INA] Jean-François Debarnot, mais elles ne pouvaient pas l’être. L’ancienneté du fonds ne nous permettait pas d’identifier tous les ayants droit.».
Et de prévoir notamment le retrait d’un spot en cas de protestation d’un ayant-droit ! Voilà une solution de opt-out telle que l’affectionne Google dans ses rapports avec les éditeurs…  mais qui n’a pas encore droit de cité juridique en France ! (ou alors, on pouvait proposer la même chose aux internautes téléchargeurs : retirez le téléchargement illégal seulement si on vous le demande, et puis basta !). Et en plus ces spots publicitaires sont techniquement très simples à télécharger !!

Compte tenu de cette ‘innovation’, on pourrait conseiller à la BnF de mettre en ligne tous les documents non libres de droits qu’elle a numérisés… et d’attendre les éventuelles protestations individuelles dûment justifiées !

Tout cela au moment où le gouvernement défend la loi Hadopi 2 !! Il est où, l’Etat ? smileys Forum

Sans compter, cerise sur le gâteau, que l’INA contrevient encore d’une autre façon au respect du droit d’auteur. Par non-respect des lois sur le dépôt légal, dont il est précisé que les organismes dépositaires doivent veiller à ce que la consultation des documents s’opère dans des conditions conformes à la législation sur la propriété intellectuelle, et en particulier sur des postes dédiés situés à l’intérieur des locaux de l’Inathèque (article 132-4 du Code du patrimoine). D’autant plus que la masse de la production diffusée ne peut prétendre à la simple illustration pédagogique…

Vous connaissez la fable de l’arroseur arrosé ? smileys Forum
Voilà qui rafraîchit l’esprit en ces temps de quasi-canicule !



Mercredi 15 juillet 2009

Texte et contexte : (3) Quel texte ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mercredi 15 juillet 2009
Tags:

Ceux qui auront suivi les billets précédents (ici et ) pourraient s’étonner de voir oubliée l’offre documentaire de la bibliothèque. Que nenni ! La bibliothèque est toujours espace d’appropriation de contenus… à condition de soumettre également cette offre à la règle du contexte. Et les contenus nécessitent des contenants, peut-être parfois différents dans leur forme, leur disposition ou leur disponibilité.

Aérer voire diminuer

Commençons par les collections les plus matérielles : les livres, disques et autres DVD. Les bibliothèques (publiques) doivent trouver un juste équilibre entre les espaces grandissants des publics utilisateurs et la nécessaire présence – concrète autant que symbolique – des savoirs et créations matérialisés par les documents proposés en libre accès. Compte tenu des réalités contemporaines, ce juste équilibre me semble plaider en faveur d’une réduction volumétrique des documents offerts au butinage :

  • Question de place d’abord : si on multiplie les espaces de travail, ou plus simplement de détente et de séjour, il est évident qu’il faut amenuiser l’espace occupé par les étagères. J’ai vu une petite bibliothèque disposant de près de 35 000 documents ne laisser à l’usage de la consultation ou du séjour qu’une unique table avec 4 chaises !! Plus de publics désirés = moins de documents proposés (à surface égale bien entendu).
  • Question d’usages ensuite : il est des mètres linéaires dont la pertinence offerte au butinage mérite réflexion. Les mètres linéaires occupés par ces encyclopédies migrées sur Internet d’abord, mais aussi les mètres linéaires jamais parcourus, compulsés ni empruntés, dont le maintien en place relève parfois de l’incantation symbolique.

Par curiosité, je me suis replongé dans la ‘bible’ des programmations de bibliothèques municipales (‘Bibliothèques dans la cité’, éd. du Moniteur, 1996 – hélas épuisé depuis belle lurette). J’ai été frappé par la séparation drastique des fonctions : pour une commune de 30 000 habitants, on consacre 245 m² aux fonctions d’accueil et animations, 602 m² pour accumuler 28 600 documents et 80 abonnements destinés aux adultes, et 354 m² pour 15 400 documents et 20 abonnements destinés aux enfants. Il me semble impératif d’évoluer vers une meilleure imbrication des fonctions et surtout vers un allègement de ces recommandations volumétriques (ou plutôt d’envisager des surfaces plus grandes à volumétrie documentaire  égale). Non pour diminuer les efforts d’acquisition (de documents matériels ET de ressources en ligne), mais pour au contraire envisager une adaptation plus conforme aux usages : sans doute plus d’espace disponible pour les gens (pas pour mettre plus de livres  ! ), un report de nombre de contenus à actualisation rapide vers des ressources en ligne, un accroissement du nombre de magazines proposés, etc.

Ouvrir et libérer

Cela va de pair avec l’acceptation volontaire de la réalité d’Internet comme pourvoyeur de connaissances : accès wifi facilités, abonnements à des ressources en ligne, …
Mais aussi avec une libéralisation des contraintes de l’appropriation des documents matériels : pourquoi ne pas libérer les carcans des limites d’emprunt, ceux des contraintes induites par les heures d’ouverture ( boites de retour 24h sur 24, voire distributeurs automatiques de livres à toute heure !). Tenons compte d’abord des usages !

Repositionner les contenus

L’ambition encyclopédique des bibliothèques (mesurée à l’aune de leurs moyens et de leurs publics) mérite non d’être battue en brèche mais plutôt modulée différemment à l’heure des informations de flux. Éliminons des étagères les codes juridiques et les dictionnaires de médecine, pour orienter les publics vers les ressources en ligne. Amenuisons la documentation technique imprimée et apprenons à nous orienter (et orienter les publics) vers ce qui est disponible sur Internet. Bien sûr, cela ne signifie pas réduire la collection imprimée aux seules ressources indisponibles sur le web ! Là encore, il faut tenir compte des usages : un essai se découvre plus aisément sous forme imprimée même s’il existe sous forme numérique, la personne dépourvue d’accès à Internet appréciera de pouvoir emprunter un manuel, etc. Mais tenons compte du fait que 60 % des foyers français disposent d’une connexion domiciliaire à Internet… et qu’on peut espérer que la bibliothèque offre largement cette opportunité aux autres ! Et puis, si les publics s’emparent de la bibliothèque, il leur faut de la place…

Surprendre

L’enquête du Credoc montrait pour les publics interrogés l’importance de la recommandation et de la découverte.  Cela passe bien sûr par la sélection de textes susceptibles de répondre à la curiosité, plus que strictement savants ou érudits (au moins dans le libre accès). Mais je crois beaucoup à la capacité des bibliothèques à mettre en scène ces contenus : corpus originaux, conférences, lectures, tout cela est devenu impératif pour faire s’approprier les contenus, intriguer, passionner. Et cela peut se faire de façon ludique autant que savante (voyez par exemple l’abécédaire de la BnF), s’installer dans les espaces de façon impromptue (voyez ce happening inattendu à la bibliothèque de Limoges, à l’occasion du décès de Michaël Jackson : j’adore, et surtout je note l’enthousiasme des commentaires !), mêler l’intime  et le spectaculaire (à Lyon, une exposition “Archives de l’infâmie“, sur Foucault, comprend une ‘bibliothèque Foucault’ où l’on peut s’installer, lire, et même emprunter les livres proposés). Si le programme culturel est souvent considéré comme événement lourd, il est surtout appelé, me semble-t-il, à entrer dans la quotidienneté  des espaces et de l’activité. Et je suis Yves Aubin lorsqu’il réclame l’élaboration d’espaces imaginaires au sein de la bibliothèque : encore une fois ne pas se contenter de dédier aux manifestations des espaces spécifiques et distincts, mais animer l’ensemble des espaces documentaires publics.

Accompagner

Puisque le texte n’existe pas sans contexte, contextualisons-le avec les bibliothécaires eux-mêmes : c’est notre meilleur atout. Au-delà du service d’orientation bibliographique, il faut avancer à visage découvert, ou plutôt à compétences offertes. Organiser la réponse aux utilisateurs, c’est d’abord les accompagner : les espaces numériques ont ceci de fascinant qu’ils ne se contentent pas de proposer matériels et logiciels, mais d’abord proposent une aide à l’appropriation de ces derniers, que ce soit sous forme d’assistance individuelle ou d’ateliers. Les autres services ‘pédagogiques’ ont un bel avenir : savoir débrouiller une recherche dans les arcanes de la mémoire locale, organiser son travail pour un devoir ou un exposé, connaître les ficelles de la recherche d’emploi, ‘emprunter un bibliothécaire‘, etc. Expérimenter le savoir est une façon majeure de se l’approprier : j’aurais aimé que des services comme Ebulliscience naissent d’abord dans les bibliothèques…

Bref contextualiser…

Vous aurez compris que, sans manquer de révérence aux textes, j’estime professionnellement essentiel les modalités de leur contact avec les publics que nous servons. Et ces modalités sont, au sein des bibliothèques, établies par les bibliothécaires : l’emplacement du classement donne du sens au livre, la conférence sur un texte lui donne du sens, , les conseils bibliothécaires lui donnent du sens, l’aide à l’appropriation du texte lui donne du sens, comme les relations entre textes établies au sein d’un corpus créent des itinéraires de pensée originaux.
Il ne s’agit pas ici de suivre des modes ou des appétits de consommation, mais bien de s’inscrire délibérément du côté de nos publics : il n’est pas d’abord de textes dans une bibliothèque, il est surtout des lecteurs en quête de sens.
Il ne suffit pas de clamer l’éminence de telle pensée documentairement incarnée, il faut établir l’éminence de l’espace d’échange et de débat publics que peut (doit ?) être la bibliothèque au cœur de la cité.

J’exagère ?

« Page précédentePage suivante »

Publié sur WordPress.