Bertrand Calenge : carnet de notes

Jeudi 31 janvier 2013

Une collection de qualité ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ Jeudi 31 janvier 2013

La semaine dernière était la semaine de soutenance des mémoires des élèves conservateurs. Une élève s’est vue questionner sur une expression qu’elle avait employée, parlant d'"une collection de qualité". La candidate s’en est tirée avec élégance, mais la question a persisté à me tarabuster, tant j’ai lu ou entendu souvent cette expression.

Contraint de garder la chambre, j’en profite pour essayer d’y aller voir plus loin, et peut-être de tracer quelques esquisses de pistes à sérieusement compléter.
Pour essayer de répondre, il me fallait d’abord dépasser une limite et éviter deux pièges :

  • la limite est constituée par un recours aveugle aux indicateurs et autres paramètres mesurables. J’en connais l’intérêt comme outils de gestion, j’en perçois les limites dès qu’on veut s’attacher à la notion de qualité, difficilement réductible à des comptages ou à des échelles ;
  • le premier piège est de partir à la recherche de la bibliothèque idéale, illusion déconnectée des trivialités de son environnement et au fond bibliothèque très personnelle à mi-chemin entre les convenances académiques et la représentation valorisée de soi ;
  • le second piège consiste à décomposer la collection titre à titre, afin d’analyser la qualité de chacun des composants, oubliant que la qualité d’un raisonnement ou d’une écriture n’en garantit pas l’intérêt, et négligeant le fait que beaucoup de collections jugées unanimement excellentes ne comprennent pas que des joyaux intrinsèquement parfaits.
Merci à la Revue Le libraire

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Bref, il me fallait parler d’un ensemble singulier, d’un système global précisément situé, pour essayer d’en percevoir les contours en termes mêlant confusément le jugement de valeur et l’appréciation esthétique. Exercice difficile, dont l’intérêt n’est pas tant d’aboutir à des conclusions indiscutables que d’encourager à creuser les points de repère qualitatifs qui peuvent s’appliquer à cet ensemble collection. Au point où j’en suis, j’en ai repéré 10 facettes, que je vous livre articulées en trois ensembles de critères.

Critères internes

  • Une "bonne" collection présente d’abord des "unités de sens" significatives. Au-delà des documents individuels toujours singuliers, on relève des masses critiques de documents  balayant les différents intérêt d’un sujet ou d’un genre. Sinon, on tombe dans la collection prétexte ou alibi, telle la bibliothèque décidant qu’elle s’offre à des publics élargis juste en prenant un abonnement à Jeune et jolie. La collection doit être redondante, ou plutôt rebondissante, permettant d’approfondir, de contextualiser…
  • Par ailleurs, et j’en suis désolé pour les établissements jeunes ou émergents, je pense qu’une collection ne peut se juger qu’au travers d’une certaine persistance. Il faut du temps pour construire de la cohérence, diversifier les approches, tracer des chemins originaux. C’est une des leçons apportée par les collections privées qui abondent dans le patrimoine de nos établissements : œuvres de passionnés guidés par l’intérêt de toute une vie, telle la collection Sauvy sur la démographie.
  • Enfin, une collection de qualité propose toujours une diachronie du regard. Cela rejoint un peu le point précédent, mais cette fois-ci vu du point de vue des documents proposés. Une collection intéressante ne se limite jamais à l’exposition seule de l’état de l’art, mais en construit subtilement la généalogie : les dernières avancées de la linguistique voisinent avec les travaux de Saussure. Généalogie subtile, qui évite évidemment de transformer un fonds en témoignage historique, mais veille à signaler la périodicité des émergences.
Licence Creative commons - François Arnal - Flickr

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Critères d’appropriation

J’entends par cette expression la capacité d’une collection à être appropriée en ses contenus par la population à laquelle elle est destinée. En effet, toute estimation de la valeur d’une collection répond nécessairement à la subjectivité d’un regard, et c’est de ce regard qu’il faut partir.

  • Une collection de qualité est capable de répondre avec pertinence aux questions d’actualité qui préoccupent ses concitoyens. Je n’entends pas l’actualité au sens strictement éditorial (encore que celle-ci ait une réelle valeur d’usage), mais au sens d’une capacité à proposer des regards sur une question qui agite la population. Prenons par exemple le débat actuel sur le mariage pour tous : la collection permet-elle d’aborder cette question ?
  • Une plasticité des contenus est également nécessaire, proposant une diversité de niveaux d’approche. Bien sûr, il ne s’agit pas par exemple dans une bibliothèque publique moyenne, d’aller jusqu’à la sophistication des travaux de recherche, mais d’offrir des possibilités d’appropriation multiples : le débutant, l’étudiant, etc. Une collection n’est jamais monolithique.
  • La neutralité et la pluralité critique sont également de mise. Évidemment pas en termes d’accumulation de certitudes et de discours militants, mais en proposant sur chaque thèse la critique qu’elle a pu recevoir, et en ne jamais acceptant la critique d’une thèse sans que cette thèse soit présentée également. La collection n’est jamais dogmatique. Si un texte ou une thèse est critiquable, c’est à l’honneur de la bibliothèque d’en exposer la teneur comme la critique.
  • Ce qui, de façon plus générale, réclame de la bibliothèque qu’elle documente les contenus qu’elle propose. Les collections patrimoniales sont pour moi un terrain significatif : loin d’être un mausolée figé soigneusement entretenu et dégagé des questionnements du monde, il sera complété par les études plus contemporaines, les analyses, critiques, toutes jeunes pousses permettant d’en mieux saisir l’intérêt, sans jamais céder à la sidération devant l’œuvre ou l’auteur.
Merci à La Revue Le libraire

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Critères de médiation

Comme la collection n’est jamais un simple appareil de documents organisés, mais réclame des lecteurs et des lectures pour accéder au statut de collection, sa qualité demande aussi de faire l’objet de médiation, et c’est cette dernière qui contribuera à en faire percevoir justement la qualité.

  • La séduction m’apparait comme une première condition : foin de reliures ternes, de livres sales ou détériorés. La collection de qualité est comme la personne de qualité : propre, élégante, pleine de respect pour autrui comme respectueuse d’elle-même. Elle peut être ordonnée comme elle peut présenter à l’œil un sympathique fouillis, peu importe, elle doit donner envie aux publics à qui elle est destinée. Ce qui explique aussi le parti souvent pris de différencier des espaces au sein d’une bibliothèque, tant dans les usages que dans les apparences.
  • La lisibilité est une autre condition de qualité. Cette lisibilité s’entend à la fois comme mise en scène (ah, les plans de classement !) et comme mise en sens. En effet, les mises en perspective, les dimensions critiques, les profondeurs généalogiques ne naissent pas que de la superposition de documents, mais doivent être suscités et constamment régénérés, au gré notamment de l’évolution des intérêts et de la demande  de surprise. Bref, la médiation des contenus est devenue un impératif pour donner à la collection sa qualité…

La relecture de ces neuf critères de qualité d’une collection me conduisent à oser mon dixième critère : pour une collection de qualité, il faut des bibliothécaires à la fois versés dans les contenus qu’ils manipulent et transmettent, et toujours attentifs aux intérêts divers des publics qu’ils servent. Sans bons bibliothécaires, il ne peut jamais y avoir de bonne collection….

Ces dix critères restent encore insuffisamment définis, j’en conviens. mais je crois qu’ils sont tous indissociables pour aboutir à ce qu’on appellera peut-être une collection de qualité. Il sera intéressant d’en vérifier la validité pour les collections numériques, lorsque les premiers soubresauts de la création des bibliothèques numériques se seront calmés et qu’on pourra envisager leur maturité.

Qu’en pensez-vous ?

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8 Commentaires »

  1. je poserais bien une autre question, peut-être sujet d’un autre billet…
    "la population à laquelle elle est destinée", "les publics qu’ils servent"…
    mais pour qui travaillons-nous ?
    population de ceux pour qui la bibliothèque a constitué des collections pendant des lustres ? les bons lecteurs…
    population de ceux qui ne viennent pas ou peu, parce que nous ne présentons pas ce qu’ils souhaitent ?
    la population "idéale" donc, ie les lecteurs cultivés, érudits, ceux avec qui nous échangeons sur le dernier romancier…
    ou la population dont la culture est différente de celle de la nôtre, culture d’autres pays ou d’autres genres (les mauvais genres entre autres) ?

    j’ai le poil hérissé quand j’entends dire "ce n’est pas notre mission" !

    Commentaire par marie-christine — Jeudi 31 janvier 2013 @ Jeudi 31 janvier 2013

  2. Merci pour cette analyse, qui je pense pourrait se doter d’un volet plus structurel, en utilisant "qualité" dans son sens de "propre à satisfaire les besoins des usagers". Comme c’est esquissé en fin d’article, une collection est une réussite lorsqu’elle répond et évolue pour répondre aux besoins de ses publics, présents ou à venir, avec les moyens forcement limités qui sont à sa disposition…. les personnels participant activement à la réponse!

    Commentaire par FrancoisXavierB — Vendredi 1 février 2013 @ Vendredi 1 février 2013

  3. Jeune étudiante en bibliothéconomie, je me pose régulièrement cette question à laquelle je ne trouve pas de réponse et qui fait écho au commentaire de Marie-Christine : faut-il que tout le monde aille en bibliothèque ?
    On parle très souvent des manières de faire venir les publics éloignés de la lecture, de la culture en bibliothèques, mais est-on sûr qu’ils trouveront quelque chose de constructif pour eux à la bibliothèque ?

    Est-ce grave de ne pas aller en bibliothèque ?

    Je suis convaincue de la nécessité d’un rapport à la culture (qui passe notamment par la fréquentation de la bibliothèque), mais j’ai encore du mal à convaincre mes proches (frère, soeur, amis…) qui ne fréquentent pas de bibliothèques (et ne semblent pas s’en porter moins bien) de la pertinence de ce service public. N’est-ce pas une forme de prosélytisme de les pousser à la bibliothèque vers la littérature, la musique et d’autres infos etc alors qu’ils s’épanouissent dans d’autres choses (notamment le sport) ?
    Merci pour vos articles et les commentaires, qui me donnent toujours à penser et à savoir pourquoi je veux faire ce beau métier.

    Commentaire par Adèle — Vendredi 1 février 2013 @ Vendredi 1 février 2013

  4. @Adèle et @Marie-Christine,

    La question des publics pour lesquels on travaille ou croit travailler est évidemment centrale, mais n’était pas l’objet de mon billet. Il existe pour moi un impératif catégorique : un bibliothécaire travaille au service de l’ensemble de sa collectivité.
    La question que vous posez appelle quelques subtiles réponses, concernant non tant le public effectivement présent dans nos murs, que la nature des services que la bibliothèque est capable de proposer à ses publics. Prêt de documents, espace de rencontre, spectacles, aide aux devoirs, partenariat pour l’insertion ou la réorientation professionnelle, espace de débat sur les questions sociales, possibilité de cabinets de travail seul ou en groupes, etc. La gamme des services possibles est immense, et encore, je n’évoque là ni la présence active d’une bibliothèque hors de ses murs, ni les multiples services et connexions rendues possibles sur Internet, via des sites institutionnels, des réseaux sociaux, des sites dédiés, etc.
    Je ne me désole pas que nombre de personnes ne trouvent pas intérêt à venir à la bibliothèque : cela ne préjuge en rien de leurs usages passés ou futurs, et il est des temps de la vie propices à la bibliothèque, et d’autres non, ne serait-ce qu’à cause des contraintes de la vie combinées aux contraintes d’accès à cette bibliothèque. Vos proches, Adèle, ne s’intéressent qu’au sport ? Et alors ? J’espère que la bibliothèque s’intéresse aussi au sport ! Outre les livres et les DVD, on peut penser aux services de questions-réponses, à l’article ou l’expo qui convoque l’histoire d’un club sportif, etc. C’est ça aussi, la culture !
    La bibliothèque doit, me semble-t-il, s’offrir comme une opportunité de savoir, et comme une opportunité de rencontre et d’échange autour de savoirs partagés. A elle d’âtre ouverte, accueillante, imaginative, sans préjugés culturels affirmés, mais toujours attentive à sa place dans la circulation et la transmission de la connaissance.

    Commentaire par bcalenge — Vendredi 1 février 2013 @ Vendredi 1 février 2013

  5. Merci pour ce commentaire qui remet beaucoup de choses en place dans ma tête !
    La bibliothèque comme lieu d’opportunités me semble être une très belle définition.
    Merci à vous et à bientôt.

    Commentaire par Adèle — Dimanche 3 février 2013 @ Dimanche 3 février 2013

  6. Le critère d’hybridation me semble également faire partie de la qualité d’une collection. Car proposer, en regard/complément des documents physiques, une sélection de liens (sites, blogs), des abonnements électroniques ou encore des produits "manufacturés" (ex. dossiers documentaires numériques) est à mon sens une vraie valeur ajoutée qualitative. A condition évidemment que cette offre soit réellement intégrée au processus de médiation comme de sélection, autrement-dit que l’articulation entre la bibliothèque physique et numérique fonctionne bien.
    A rappeler que dans ce cadre (ressources web en particulier), la question de la validation (information fiable, identifiée, sourcée…) est particulièrement posée.

    Commentaire par Bambou — Lundi 4 février 2013 @ Lundi 4 février 2013

  7. @Bambou,
    La question de l’hybridation est une question très contemporaine. Elle rejoint à mon sens les critères de plasticité, voire de masse critique, que j’évoque, et appelle justement de bon bibliothécaires ouverts et critiques…
    La question de la validation me semble plus complexe. D’une part parce que la validation s’inscrit volontiers dans un processus académique (et est parfois contradictoire avec la volonté de "poser les termes du débat"), d’autre part parce que cette validation académique est ponctuée d’essais et erreurs, enfin et surtout parce que la seule validation "bibliothécaire" est celle de la mise en débat, en clair l’exposition des textes que les bibliothécaires ont bien voulu apporter au débat. Cela ne les exonère pas de vérification, mais ne saurait les dégager de la responsabilité de poser le questionnement.
    Il serait à mon avis erroné de penser que la validation bibliothécaire absoudrait chacun des textes proposés par cette bibliothèque. J’essaye de penser la question de façon contextuelle : si une question mérite d’être débattue, discutée, pensée, je (bibliothécaire) en valide la pertinence en proposant-mettant en scène la complexité… fut-ce en apportant au débat des textes qui n’ont pas été reconnus comme académiquement valables.
    Un peu tordu, je le reconnais, mais je ne vois pas comment faire autrement…

    Commentaire par bcalenge — Lundi 4 février 2013 @ Lundi 4 février 2013

  8. [...] de réflexions sur le mariage homosexuel et l’homoparentalité. Cela fait partie en effet, selon Bertrand Calenge, des critères qualitatifs d’évaluation d’une collection que de « vérifier si elle [...]

    Ping par Bibliographies autour du mariage pour tous | Légothèque — Mardi 23 avril 2013 @ Mardi 23 avril 2013


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