Bertrand Calenge : carnet de notes

Mercredi 21 novembre 2012

La face (trop) cachée d’une politique documentaire

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mercredi 21 novembre 2012

Un collègue m’a relayé une question apparemment banale… qui m’a conduit à des abîmes de réflexions  : "Existe-t-il des recommandations de politique documentaire en ce qui concerne les romans ?". Le/la collègue avouait n’avoir rien trouvé de probant. Voilà une question qu’elle est bonne, aurait dit Coluche ! Elle révèle beaucoup sur l’impensé de la notion de politique documentaire : si pour bien des secteurs documentaires on peut jongler avec les niveaux, les formules IOUPI, etc., rien de cet outillage rassurant ne fonctionne vraiment bien avec les romans (du moins dans l’acception entendue pour les bibliothèques publiques), ce champ vaste et chatoyant de la fiction, de l’écriture, de la création esthétique. Help ! Donnez-nous des outils !! smileys Forum

Source : ArtsLivres Forum

Un brin de pragmatisme

Nous parlons bien de cet ensemble culturel et de loisir qui couvre du tiers à la moitié des collections adultes des bibliothèques publiques, ordonné dans une indistinction hésitante si bien décrite par Marianne Pernoo. Ne sont pas concernés ici les romans intégrés dans des fonds documentaires thématiques, où c’est justement l’environnement thématique qui pose les critères de sélection et de gestion (par exemple, les romans sur les bibliothécaires proposés par la bibliothèque de l’enssib, ou les récits emblématiques sur la question du genre recensés par Le point G de la bibliothèque de Lyon, sans parler des "romans à cadre local" présents dans tous les fonds régionaux).

Le problème de distanciation / rationalisation que rencontrent les bibliothécaires face à ce vaste champ de la fiction tient à la tension ressentie entre deux injonctions fortes :

  • l’injonction strictement littéraire : elle articule le regard et le jugement à partir de piliers référentiels d’ordres multiples, qui structurent le jugement sur des critères à caractère universitaire, et parfois sur des appréciations relevant d’exigences personnelles ;
  • l’injonction de la plupart des publics : ceux-ci, en tout respect de la diversité de leurs intentions, font part d’intérêts très différents, au premier rang desquels la demande de stimulation intellectuelle et la demande de loisir distractif, les deux intérêts se rejoignant dans un même vœu de plaisir, légitimé par le succès rencontré.

La difficulté tient en ce qu’on veut contenter les deux approches simultanément, dans un balancement qui d’un côté sélectionne des best-sellers, et de l’autre se veut en quête de "haute qualité", sans qu’on arrive à identifier une stratégie équilibrée satisfaisante, ni qui le plus souvent permette de consacrer la coïncidence des deux intentions. Carole Tilbian a bien montré les approximations, les hésitations, les moments de conviction et de doute qui animent les bibliothécaires en charge de tels fonds.

Mais voilà, en termes de politique documentaire, la gestion des ouvrages dits "documentaires" peut être en partie formalisée au moyen de paramètres objectivés (niveau, densité, etc.), lesquels deviennent singulièrement inopérants dès qu’il s’agit de labourer la fiction dite "de culture et de loisir".  Alors, docteur, que faire ?!

Et si justement on en profitait pour avoir une vision élargie de la politique documentaire ?

Source : Lire entre les vignes

Un cadre formel élémentaire

On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif. Si les paramètres documentaires sont peu nombreux dans ce cas, limitons-nous aux quelques balisages les moins impertinents :

  • La volumétrie des romans oblige à les partitionner pour en rendre contrôlable la gestion. Mais là, foin de segmentations tranchées : on déterminera des "ensembles flous", comportant inévitablement des espaces de recouvrement, tels les genres littéraires (policier, science-fiction, classiques, etc.) et/ou les types de littérature (littérature françaises . Peu importe l’absolue exactitude scientifique des genres, seules deux choses comptent : qu’on identifie les seuls genres dont la gestion spécifique soit nécessaire,  et surtout qu’on  précise  en interne ce que recouvre l’appellation. Par exemple, on pourra dire que la fantasy est incluse dans la science-fiction, ou que thème littérature française recouvre tous les romans français sauf les classiques et la science-fiction.
  • L’âge des volumes demeure, en libre accès, un paramètre important, ne serait-ce que pour rencontrer l’appétit des lecteurs.

A partir de là, on établira un cadre normatif élémentaire mais strict : volumétrie mini/maxi et âge médian maximal accordés à chaque genre/thème, nombre d’exemplaires maximal, etc ; l’objectif est de placer des cadres et des bornes visant à modeler une offre non déséquilibrée, ni du point de vue de la culture légitime (classiques), ni par les best-sellers de consommation courante (penser aussi aux "long-sellers"), ni par les appétences exclusives du bibliothécaire (en garantissant aux lecteurs une part de la proposition).

Et pour chaque thème/genre, on fixera spécifiquement des objectifs de rééquilibrage, des principes de veille sur les nouveautés, des règles de rachats d’exemplaires usagés ou perdus, etc. A chaque fois, on veillera à éviter l’absence ou  l’excès, comme à représenter une diversité de courants (sans pour autant les vouloir équivalents en volumétrie).

Et on laissera ensuite la place au cerveau du bibliothécaire, comme à son souci de n’exclure rien ni personne, en sachant qu’une inappétence persistante vaudra désherbage inéluctable …

Source : ArtsLivres Forum

La nécessité de la médiation

Est-ce tout ? Eh bien non, et c’est là que la politique documentaire peut et doit dépasser les cadres strictement formalisés. Plus encore que pour d’autres thématiques documentaires, la littérature appelle des actions nombreuses de médiation. Les lecteurs sont avides de surprise, de découverte, et c’est bien la fiction qui offre le plus large spectre d’opportunités ! On pense inévitablement aux mises en valeur de présentation : espace découverte de type "fouillothèque", ‘facing‘, présentations sur tables. On pense aussi aux manifestations culturelles comme les expositions, les rencontres, les lectures/spectacles, etc.

Les romans se prêtent particulièrement bien à la recommandation (type ‘coups de cœur’ – ou ‘coups de gueule‘), comme ils se prêtent à la mise en perspective par des bibliographies originales, des mises en questionnement (voyez par exemple cet article de Points d’actu, ou celui-là), comme on peut développer des blogs ou sites qui leur soit en grande partie consacrés (par exemple l’excellent Everitouthèque de Romans. Je suis preneur d’autres suggestions de sites de bibliothèques s’intéressant aux romans).

Intégrer la collaboration des lecteurs : une proposition

Les romans, comme toutes les écritures fictionnelles, offre une opportunité singulière d’associer les lecteurs à la définition des collections et à leur valorisation.
On connait les traditionnels (et bienvenus) clubs de lecteurs. Ceux-ci peuvent également connaitre un développement  sur Internet, comme le club Jane Austen – encore à Romans.

Je vous livre une autre suggestion : compte tenu de la faible inventivité apportée au classement des romans dans les bibliothèques publiques (voir l’article de Marianne Pernoo déjà cité), pourquoi ne pas jouer de la surprise avec la complicité des lecteurs ? On pourrait lancer un (ou deux ?) espaces thématiques de classement originaux, qui regrouperaient (avec le décorum ad hoc) des romans autour d’un thème que les lecteurs alimenteraient avec leurs propres suggestions, comme "le labyrinthe" ou "victoire sur soi-même" ou "rouge sang"… Une thématique de rassemblement exposition serait maintenue par exemple six mois.

Il s’agirait de réunir un nombre significatif de romans (au moins 200 ?) soit sélectionnés sur les rayons par les lecteurs (et alors retirés pour intégrer momentanément le nouvel espace), soit suggérés à l’achat par ceux-ci, soit proposés par des membres du personnel…
Logistiquement, un système de fantômes-pastilles et/ou de bascule informatique de cotes permettrait de ne pas désorganiser le fonds.
Bien sûr, il faudrait accompagner cette offre temporaire par des productions médiatrices (bibliographies, analyses critiques espaces d’échanges et de critiques spontanées,…) et de valorisation (conférences, rencontres,…).

Je rejoins ici  l’idée d’Yves Aubin, qui souhaitait dynamiser les espaces documentaires du libre accès en les emplissant de sens (au pluriel)… Et la mise en scène de ce secteur participe aussi grandement d’une originalité de l’offre ! smileys Forum

Merci à la Revue Le Libraire

La politique documentaire, c’est quoi au fond ?

Le passage par les romans montre bien les limites d’une démarche qui se voudrait démiurgique. Non, les bibliothécaires ne peuvent pas tout mettre en équations, non il ne peuvent pas davantage aboutir toujours à des programmations fines, pas plus qu’ils ne peuvent se passer d’une appréciation subjective de l’instant, éclairée et orientée par leur culture, leurs contacts, leur capacité immersive dans le savoir et les publics.

En revanche, si la politique documentaire a parfois du mal à se laisser modéliser de façon strictement normative, elle doit se pratiquer au contact avec ses destinataires, ses acteurs, ses débats intellectuels, et moult contraintes mal formalisables. Bref, peut-être pourrait-on plutôt parler de stratégie documentaire ?

Bref, il n’existe pas de "modèle" immanent de politique documentaire. Je suis convaincu que celle-ci  n’est que processus et tension. Ce qu’on appelle volontiers politique documentaire n’est que cadrage d’une action en train de se faire. et l’important, c’est justement l’action en train de se faire, le ballet des acteurs, l’intention productive émergente, …

La politique documentaire exige un minimum de formalisation partagée par tous, elle exige également une compétence in-formalisable de la part des chargés de collections. La face "cachée" de la politique documentaire est celle qui ne se laisse pas résoudre dans des programmes ou des cahiers des charges : la face active d’une médiation inventive, et avec les lecteurs aussi respectueuse que connivente et à l’écoute, autant qu’occasion de surprise et de découverte. Si l’écriture fictionnelle rend difficile la référence à des normes ou catégories stables, elle met en évidence qu’une politique documentaire n’est jamais une affaire de plomberie.

P.S. : Mille mercis à Jérôme Pouchol, dont le travail conduit avec les collègues de Ouest-Provence m’a bien aidé à réfléchir à quelques-unes de ces pistes !

Mardi 13 novembre 2012

Refuges professionnels

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mardi 13 novembre 2012

Le hasard fait que j’ai rencontré aujourd’hui, en parlant des exigences du métier de bibliothécaire, une affirmation arrêtée qui me fait sortir de mes gonds.

Une jeune collègue, même pas encore fraîche (é)moulue de ses études, m’affirme tout de go qu’une absolue priorité s’imposera à elle dans les recrutements qu’elle aura à opérer : un(e) bibliothécaire, me dit-elle, ne saurait aujourd’hui exercer son métier sans savoir jongler avec les codes-sources, les mash-up et autres API :
-  "Sans être exclusivement affecté à un service dédié au développement (faute d’ingénieur ad hoc) ? " , lui demandé-je
-  "Évidemment ! C’est le B.A. BA d’un métier en plein renouvellement !"

Maitrise de l’outil ou adéquation à la mission ?

En tant que vieil éléphant, j’ai de la mémoire… Et je me souviens… :
- Je me souviens des débats infinis sur le catalogage à deux niveaux ;
- je me souviens des arguties sur la pertinence de la liste RAMEAU vis-à-vis de certains publics ;
- Je me souviens des épreuves de catalogage du défunt CAFB, soigneusement discriminantes ;
- et… dois-je continuer ?

Quand je trouve certains collègues d’aujourd’hui très imbus des technologies les plus avancées, au point d’en exiger la maitrise préalable pour devenir leurs collègues (!), je ne peux m’empêcher de revoir mes vieux collègues s’indignant du déficit de professionnalisme des novices, pourtant pleins de bonne volonté, si ignares dans la maîtrise du catalogage. L’émergence de l’informatique dans les bibliothèques provoqua en son temps la même éruption impérative d’une technologie légitimante ou au moins justificatrice…

Serions-nous incapables d’affronter notre maigre et prestigieux destin sans le secours d’une béquille technocentrée ? Il faut servir une population, penser la culture d’un peuple, en stimuler l’imaginaire, la créativité et la réflexion, faire progresser la société, participer à l’éducation et à la recherche, et toujours et surtout garantir la mémoire et transmettre. Vaste programme, qui exige une inventivité toujours renouvelée, mais seulement accessoirement et localement la capacité à connaitre des arcanes des divers outils technologiques !

La maitrise des techniques actuelles (anciennement les normes de catalogage, aujourd’hui leur retour avec les FRBR ou le RDA, et bien sûr les "pipes" et "mashups") deviennent un point de repère professionnel, comme si la technique était l’ultime qualification dans le métier de bibliothécaire.

Bien sûr, chacun sait bien qu’un recrutement s’effectue sur des critères complexement croisés. Mais ceux-ci restent volontiers discrets ou généralistes dans les profils de poste, alors que l’excellence technologique d’un candidat sera volontiers remarquée. Et je ne vois guère d’impératifs apparaitre sur la capacité à opérer des choix intellectuels, sur l’aptitude à inventer des services efficaces, même si la capacité à gérer des projets complexes commence à devenir une exigence concurrente des strictes exigences technologiques.

Le métier de bibliothécaire (et, je le devine, celui de gestionnaire d’information – archiviste, documentaliste, etc. ) est d’abord une mission relevant prioritairement d’une exigence sociale et intellectuelle : il y a des publics à servir, des besoins à satisfaire, des choix intellectuels à opérer et mobiliser, etc.

Eh bien non, la technique serait toujours la muraille qui permettra de distinguer le professionnel, le refuge derrière lequel il se protégera…?

Fondamentaux du dinosaure ? smileys Forum

Qu’on ne me fasse pas dire qu’un bon bibliothécaire aujourd’hui pourrait dédaigner ces outils. Ce serait archi-faux, simplement parce que son environnement et les pratiques sociales lui imposent de s’emparer positivement des outils de son époque. Mais il n’est pas inutile de souligner cinq évidences :

  • Historiquement (et aujourd’hui encore), un bibliothécaire est au fond incapable d’inventer un outil spécifique. Au mieux, on attend de lui qu’il soit assez intelligent et imaginatif pour adapter à son objectif social et intellectuel des outils répandus par ailleurs au sein de son public (éventuellement avec une dose raisonnée d’anticipation sur le devenir glorieux de certains…). S’il sait bien le faire, bravo !
  • Techniquement, les outils dits autrefois spécifiquement bibliothécaires (associés souvent aux capacités d’organisation "métadonnéesques") ont innervé l’ensemble de la société numérique, qui s’en est emparé. Même si les bibliothécaires y conservent l’atout de leur excellente réputation de structuration, bien des processus à l’œuvre dans l’organisation de l’information se développent en dehors des canons bibliothécaires.
  • Inversement, autant que parallèlement, on sera attentif à la capacité à s’emparer d’outils issus d’autres univers professionnels (gestion de projet, conception de tableaux de bord, GRH, etc.) pour les comprendre et appliquer dans un contexte professionnel. Autant qu’on sera attentif à la capacité à aborder ou maitriser certains champs de savoir.
  • Derrière tous les outils du monde, la légitimation du professionnel tient en sa capacité à établir des contacts vivants : entre les documents et les lecteurs, entre les savoirs d’hier et leur manifestation contemporaine, entre les attentes cognitives de nos publics et notre capacité médiatrice…
  • Ce qui suppose, autant qu’une nécessaire adaptabilité aux évolutions technologiques, une vraie structuration intellectuelle, une attention portée aux publics interlocuteurs ou non, une volonté de participer à une entreprise collective, et surtout une intense curiosité multiforme et passionnée.

Bon, je crois en la réalité de ces cinq évidences.

Mais par ailleurs, si je connais et j’ai fini par apprendre les principes et usages de tous les outils, codes ou normes, je suis aujourd’hui incapable de cataloguer correctement des ‘mélanges’ !
Et si je suis particulièrement attentif aux opportunités technologiques dans leur dimension de service potentiel et essaye quotidiennement de me les rendre familiers, honte sur moi : je ne sais toujours pas manipuler nombre d’API de base !!

Alors, je prends ma retraite ?

smileys Forum

P.S. : ça fait presque cinq mois que je n’avais pas commis de billet sur ce carnet de notes. Alors non, je ne prends pas -encore – ma retraite, et je vais essayer de réactiver ma prose. Tant pis pour vous ! Et en plus, j’ai volontairement omis tout lien externe dans ce billet : honte encore sur moi, alors que j’ai parfaitement compris et plaidé le fait qu’il faut toujours offrir sur Internet une possibilité de navigation ; mais bon, on dira pour aujourd’hui que je suis "blogo-convalescent" smileys Forum

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