Bertrand Calenge : carnet de notes

Mardi 17 juillet 2012

De quels savoirs la bibliothèque se fera-t-elle médiation ?

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mardi 17 juillet 2012

Un très récent billet de Thierry Crouzet, « Du bon usage de l’autoédition« , m’a provoqué un rapide commentaire sur son blog, puis quelques réflexions complémentaires personnelles. Qu’on s’entende bien : le dit billet était particulièrement posé et tout à fait pensé, et j’en  remercie son auteur, car il témoigne d’une réelle perspicacité sur la question qu’il aborde sans invectives (c’est rare !!  smileys Forum ).

« Auto-édition » (ou plutôt auto-publication) et inondation ?

Évidemment, mes cogitations ont pris un tour bibliothécaire… Thierry Crouzet évoque les modalités de diffusion des oeuvres personnelles qui n’ont pas rencontré l’intérêt d’un éditeur ; il mentionne notamment le distributeur/diffuseur  immateriel.net, que j’aime beaucoup par ailleurs tant son ouverture ouvre des perspectives. Un cauchemar s’est profilé : quand on sait les milliers de manuscrits reçus par les éditeurs les plus professionnels en contrepoint de la poignée de titres qui connaissent finalement  l’honneur de l’édition imprimée par ceux-ci, je me demande à quoi pourrait ressembler une « librairie/distributrice » de livres sur Internet d’ici quelques années sans ce filtre préalable, au gré de l’ « auto-édition ». Allez, je donne ma réponse : un gigantesque fourre-tout !!! Les stratégies de promotion de l’auto-édition par Amazon vont dans ce sens, même si leur modèle économique est peu clément pour les auteurs (mais après tout peu importe : l’essentiel est d’inonder le marché !!). Jean-Michel Salaün soulignait la mutation du circuit de communication linéaire de « l’information », celui-ci passant d’un modèle linéaire (auteur –> éditeur/générateur de support achevé –> diffuseur – biblis comprises —> lecteur) à un modèle liquide (il emploie la métaphore du  » lac  » dans lequel auteurs et éditeurs balancent des tonnes d’informations au sein desquels doivent pêcher presque au hasard lecteurs… et bibliothécaires ! – j’ose un raccourci abusif sur un raisonnement beaucoup plus fin…).

Or ce grand lac, à force d’être alimenté au point de devenir un océan submergeant, brille singulièrement par son insignifiance. En effet, la multiplication infinie des opinions, avis, créations, vomissements, délires, obsessions, etc. accroit infiniment la fameuse meule de paille au sein de laquelle il faudrait trouver l’aiguille smileys Forum. Et là on a deux options :

  • soit on se tourne vers ces moteurs de recherche dont le fonctionnement consiste à nous sélectionner ce que préfère la meule, car le temps de cerveau utile craque devant la multiplicité des sollicitations ;
  • soit on s’accroche à quelques valeurs-phares abolissant justement la meule ou la négligeant presque. On m’objectera que des sites critiques existent, c’est vrai, mais ils sont si éphémères, de ligne éditoriale si ductile, et surtout si nombreux et proliférants, qu’on n’arrive guère à vraiment guetter : les quelques bibliothécaires qui osent encore « veiller » sur le web suivent en fait au mieux une vingtaine de sites auxquels ils se raccrochent pour ne pas être noyés par la marée…

La définitive victoire de la demande ?

Alors, sans cautionner les attendus obstinés de quelques éditeurs assis sur un modèle qu’ils ne savent pas faire évoluer, je voudrais ici souligner que le système bibliothécaire ne permet pas aujourd’hui d’opérer une véritable action médiatrice en dehors de ce système de validation préalable que représente l’édition. Je pourrais même oser l’hypothèse que si le bibliothécaire d’il y a 30 ans pouvait se hasarder à balayer timidement les sentiers non labellisés par un éditeur, il est aujourd’hui paralysé par la prolifération du web dès qu’il se hasarde à vouloir proposer une offre cohérente et réfléchie à ses publics…

On me répondra à juste titre que la fonction du bibliothécaire évolue – et je suis le premier à le proclamer – : autrefois il devait opérer une sélection dans la production précédemment filtrée par l’entreprise éditoriale, aujourd’hui il doit devenir médiateur d’un public égaré devant la profusion numérique. Le combat est passé de la collection aux publics, mais comment malgré tout proposer une offre cohérente dans ce magma : car nos publics nous réclament la nécessité d’une médiation active vers une offre, si, si !

Pour cela, il doit faire face à une double injonction :

  • incorporer à la diversité des savoirs qu’il transmet la masse inconnaissable d’une profusion documentaire incontrôlée (et incontrôlable).  Je comprends mieux pourquoi sont rares les bibliothèques (en fait, je n’en connais aucune !) qui ont osé intégrer à leur offre documentaire des interfaces médiatrices encourageant l’accès à des œuvres numérisées extérieures à leurs collections – les ressources en ligne promues passant par le canal rassurant d’un abonnement – coûteux – de l’institution, qui s’illusionne ainsi sur sa maitrise des contenus alors qu’elle est impuissante devant la nature du bouquet négocié…. La solution imaginée consiste à accompagner l’utilisateur dans sa demande, ce qui est une bonne chose, mais s’entend comme une offre de services et non comme la constitution d’une offre stimulante ;
  • se doter d’outils modernes de veille sur les questions dont il a à traiter, donc constamment guetter de nouvelles sources hypothétiques, de vagues balises auto-déterminées qui lui permettront de se retrouver dans leur sélection. Car, il faut le répéter, on ne peut assurer la médiation que de ce dont on a maitrisé le contenu. J’ai déjà évoqué la parabole du restaurant : un maitre d’hôtel ne peut valablement conseiller son client que s’il connait parfaitement le plat qui peut lui être servi.

Encore merci, Le libraire

La contemporaine révérence marquée et réitérée à la noblesse de l’expression personnelle, jugée nécessairement diffusable parce que justement personnelle, me semble trouver des limites dans l’exercice professionnel du métier de bibliothécaire. Face à l’explosion continue des outils et contenus numériques, le réponse bibliothécaire ne peut pas être seulement la médiation à l’usage des outils et la réponse circonstanciée (et experte !) aux questions singulières. Il lui faut aussi construire une offre sélective – dût sa forme être celle d’une interface -, qui ne soit pas seulement guidée par les appétences des bibliothécaires. Contrairement à la vulgate des ‘geeks’ (pour lesquels abondance et profusion sont synonymes de valeur ajoutée parce qu’évidemment transgressive smileys Forum) , le citoyen lambda aime bien se voir proposer une offre singulière et réfléchie. Ou du moins il attend de ‘sa’ bibliothèque – payée avec ‘ses’ impôts – une réponse qui soit raisonnée à l’aune de la collectivité sinon de ses seuls désirs personnels.

La BnF, après avoir réfléchi à sa mission incommensurable de dépôt légal du web (un cadeau empoisonné ?), a délibérément opté pour des captures sélectives appuyées sur une politique documentaire. Sans méconnaitre les douloureux débats qui ont pu conduire à cette solution qui évitait l’aporie, je souligne que sa tâche restait plus facile que celle des bibliothécaires lambda : les choix opérés n’ont pas décidé de qualités de contenus, mais de décisions relatives aux tuyaux, bref de sélectionner l’utilité prioritaire de certains contenus avant d’en engager la difficile collecte – avec le soutien d’un réseau coopératif. Mais la bibliothèque lambda, comment se situe-t-elle face à cette profusion exponentielle ?
On devine que se cantonner au seul modèle validé de l’édition traditionnelle – fut-elle numérique – va devenir intenable, sauf si les éditeurs abordent enfin les questions numériques sans s’accrocher à leur rocher : la récente loi sur le prix du livre numérique ne va guère encourager les nécessaires évolutions, tant le livre numérique y est vu comme un double homothétique de la version imprimée…smileys Forum
On devine également qu’abolir des millénaires de transmission assis d’abord sur la capacité bibliothécaire de mémoire maitrisée, pour se noyer dans un flux régulé par de multiples médiations  incontrôlées, pose la question sociale et politique d’un savoir partagé, car nous ne sommes pas les seuls, loin de là, à revendiquer cette ‘curation‘, et le fait que des réseaux se déclarent ‘sociaux’ ne les rend aucunement porteurs de l’intérêt collectif, ni d’ailleurs réellement sociaux…

Alors, on fait comment ?

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