Bertrand Calenge : carnet de notes

Mardi 26 juin 2012

La bibliothèque cinquième lieu, sixième lieu, etc.

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mardi 26 juin 2012

De façon bizarre et réitérée, les questions que je posais sur la bibliothèque troisième lieu me reviennent à travers de multiples échanges, lectures, contacts. Tout aussi étrangement, elles se conjuguent avec des observations passionnées sur mon post-scriptum, qui promettait ma critique de la vogue du ‘learning center‘. Je l’avoue, ces questions me taraudent particulièrement, peut-être parce que me suis beaucoup consacré aux collections et aux politiques documentaires, et que ‘troisième lieu’ comme learning center posent des objectifs qui négligent justement parfois ces collections et parfois ces politiques documentaires.

Un déclic : la bibliothèque quatrième lieu

Je suis tombé sur un rapport de Victoria Péres-Labourdette (Agence Gutenberg 2.0), invoquant "La bibliothèque quatrième lieu", dans la bibliothèque numérique de l’enssib. La consultante questionne simultanément l’approche ‘troisième lieu’ (la réduisant à son acception vulgarisée, ce qui ne peut lui être reproché) et celle du learning center (voir pour ce dernier l’analyse limpide de Suzanne Jouguelet dans un rapport de l’IGB), pour en tirer la conclusion qu’il faut arriver à un nouvel horizon, la bibliothèque comme lieu d’apprentissage social, qu’elle nomme bibliothèque quatrième lieu !!  Cela évidemment lui permet quelques prospectives dans le numérique et lui donne l’opportunité de revisiter des expériences variées soutenant son propos et encourageant l’adhésion à sa thèse ( à la seule aune des services en ligne ?), sans qu’on voie très bien comment cette nouvelle dimension reconfigure en profondeur la bibliothèque.

Si la démonstration laisse perplexe et même réticent, la superposition des attendus questionne, et plus encore la solution -si facile et donc si géniale ! – d’en conclure à la nécessité d’un nouveau paradigme.La bibliothèque quatrième lieu ! J’ai cru à un canular. Ce n’en était pas un. C’est plutôt une leçon d’anti-marketing : il ne faut jamais essayer de concurrencer une idée/concept en décalquant ses slogans, mais inventer un nouveau langage porteur de promesses ; les passages terminologiques délibérés de la bibliothèque à la médiathèque, ou de la bibliothèque au learning center en sont des bons exemples. Bref, rien de nouveau dans ce texte, mais des superpositions de slogans politico-bibliothécaires espérant faire naitre un nouveau slogan dominant.

Merci à Le Libraire

Besoin perpétuel de réinventer les appareils à l’aune des horizons ?

Le regard politique a besoin de simplifier en une intention signifiante la complexité d’un projet social autant qu’historique. Et quand je parle du regard politique, j’y inclus la conviction citoyenne du moment (eh oui, il est des convictions citoyennes dont la force exigeante varie…), et bien sûr la dynamique collective des acteurs de la bibliothèque. Dans ces conditions, il est évidemment essentiel d’éclaircir les points de repère qui permettent à ce regard politique (et social et professionnel) de se projeter dans les perspectives et modalités de l’horizon proposé.

Avec cette grille de lecture, on peut segmenter/catégoriser/expliciter/décliner  les axes de nos chers et successifs horizons d’espérances. Chacun de ces horizons sera évidemment et successivement encensé, mythifié, puis critiqué et repoussé, non pour son projet spécifique mais sous la pression des inéluctables évolutions de l’environnement : contexte social et culturel évolutif, projets politiques évolutifs, opportunités technologiques, émergences de formes alternatives, etc.

Cette succession d’espérances est très commune depuis l’époque des Lumières : parfois extraordinairement utopistes – Fourier,… -, parfois bouleversantes – La Commune,…; dans la sphère politique – Jaurès… – ou le discours bibliothécaire – émergence de la médiathèque … Elle répond au légitime besoin de donner du sens à son existence sociale en action. Le Nous cherche toujours de meilleures voies pour se manifester, et c’est heureux.

Les bibliothécaires ne sont jamais étrangers à ces tensions, utopies, idéaux sociaux et culturels donc politiques. Et c’est heureux aussi (le voudraient-ils qu’ils ne le pourraient pas, sous les injonctions conjuguées de leurs publics et de leurs tutelles).

encore merci, Le Libraire

Un lieu, deux lieux, trois lieux…

Et puis, à l’heure où il faut enfourcher un nouvel idéal, les vieux bibliothécaires comme je suis ne peuvent s’empêcher de considérer leurs successifs enfourchements, et puis ceux d’avant… Non pour dénigrer les petits jeunes : on a autrefois été parfois plus naïfs ou dogmatiques. Ni pour affirmer que toute cette agitation n’est que bruit inutile : ce serait être étrangement sourd aux tensions sociales et culturelles. Mais pour chercher dans ces enthousiasmes successifs des points de raccordement, en quelque sorte des nœuds qui permettent – en notre époque avide de modes successives – de rendre cohérente la lecture d’une action professionnelle à la fois ambitieuse et soucieuse de s’inscrire dans une histoire.

Pour cela, il faut bien sûr questionner les anciens idéaux en même temps que penser à l’avenir. J’apprécie la conclusion d’Anne-Marie Bertrand à son article du BBF sur "la médiathèque questionnée ?", qui parcourt les heurs et malheurs d’un idéal aujourd’hui daté : "La médiathèque ne mérite ni excès d’honneur ni excès d’indignité. Elle n’est jamais que ce qu’en font, ensemble, le public, les élus et les bibliothécaires. Les questions que chacun d’eux se pose à son sujet sont évidemment diverses.
Peut-être, pour les bibliothécaires, la question la plus urgente, mais aussi la plus difficile, est-elle celle des priorités à défendre – c’est-à-dire celle des objectifs à atteindre".

Construire des objectifs suppose d’engranger autrement qu’inconsciemment les engagements passés, qui au fond partageaient la même ambition que nous. Avant d’inventer un hypothétique quatrième lieu salvateur, il est utile et urgent de capitaliser les idées force des utopies bibliothécaires dans leur dimension diachronique et leurs expressions multiples.

Par exemple très rapide et trop partiel confronter les idées-force successives ou contemporaines des projets idéaux de la médiathèque, de la bibliothèque troisième lieu et du learning center… J’y reviendrai.

Et pas pour balayer un ancien modèle, mais pour intégrer consciemment de nouvelles ambitions et priorités majeures à une histoire longue, un capital de compétences accumulées, une représentation sociale et culturelle prégnante… Et l’enrichissement inestimable de la créativité et du renouvellement de tout cela,  grâce à ces utopies génératrices de notre histoire bibliothécaire.

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8 Commentaires »

  1. [...] La bibliothèque cinquième lieu, sixième lieu, etc. De façon bizarre et réitérée, les questions que je posais sur la bibliothèque troisième lieu me reviennent à travers de multiples échanges, lectures, contacts. Tout aussi étrangement, elles se conjuguent avec des observations passionnées sur mon post-scriptum, qui promettait ma critique de la vogue du ‘ learning center ‘. Je l’avoue, ces questions me taraudent particulièrement, peut-être parce que me suis beaucoup consacré aux collections et aux politiques documentaires, et que ‘troisième lieu’ comme learning center posent des objectifs qui négligent justement parfois ces collections et parfois ces politiques documentaires. Les learning centers : quel avenir pour les bibliothèques universitaires ? A l'occasion de la conférence Educpros du 6 avril 2012 intitulée "E-learning : comment mettre en place des outils utiles et attractifs ?", zoom sur la réalité des «learning centers». [...]

    Ping par Projet learning centre | Pearltrees — Dimanche 1 juillet 2012 @ Dimanche 1 juillet 2012

  2. [...] on bccn.wordpress.com Share this:J'aime ceci:J'aimeBe the first to like [...]

    Ping par La bibliothèque cinquième lieu, sixième lieu, etc. « la bibliothèque, et veiller — Mardi 3 juillet 2012 @ Mardi 3 juillet 2012

  3. [...] La bibliothèque cinquième lieu, sixième lieu, etc. Les bibliothèques, surtout les nouvelles bibliothèques, représentent de grands équipements aspirationnels : elles incarnent une vision, la manière dont une communauté se définit par rapport au savoir, à la culture et sa mémoire. Les bibliothèques constituent aussi des instruments d’empowerment et de croissance communautaire. Elles sont plus qu’une somme ou une collection de livres ou de DVDs, elles sont des projets sociaux. Est-ce que l’on veut mettre de l’innovation dans ces projets sociaux ? Pas toujours…Bâtir les bibliothèques comme des living labs serait-elle la solution ? En Scandinavie, c’est bien connu, les bibliothèques sont des occasions de combiner les aspirations, le projet social et l’innovation. [...]

    Ping par bibliothèques | Pearltrees — Mardi 10 juillet 2012 @ Mardi 10 juillet 2012

  4. Si je parle de cette action c’est qu’il me paraît facile à transposer dans des bibliothèques fixes et qu’il est à mon avis exemplaire d’une démarche de bibliothèque comme 3ème lieu. Pour que les usagers continuent à avoir envie de venir, il faut avoir des collections attractives mais aussi les surprendre. Le passage dans une bibliothèque doit devenir une expérience forte.

    Commentaire par gold account — Mercredi 11 juillet 2012 @ Mercredi 11 juillet 2012

  5. [...] La bibliothèque cinquième lieu, sixième lieu, etc. Entrailles de MakerBot par Bre Pettis -cc- [...]

    Ping par Third Place - Troisième Lieu | Pearltrees — Jeudi 12 juillet 2012 @ Jeudi 12 juillet 2012

  6. Bonjour,

    Le troisième-quatrième-cinquième lieu a encore frappé, cette fois, en librairie, et en Belgique, à Bruxelles, plus exactement à Woluwe Saint Lambert / .Sint-Lambrechts-Woluwe, une commune de Bruxelles capitale qui mélange banlieue classe dans la verdure, campus universitaires et et nouvelles zones commerciales

    http://www.cookandbook.be/

    avec:

    – des horaires qui tuent:
    Lundi au mercredi de 08:00 à 22:00
    Jeudi au samedi de 08:00 à 24:00
    Dimanche de 08:00 à 21:00
    (en fait, certains espaces peuvent avoir des horaires un peu différents et plus réduits)

    – une déco d’enfer, voir la galerie sur le site.
    L’espace jeunesse fera des envieux chez les bibliothécaires, d’autres coins sont très très réussis:
    http://www.cookandbook.be/galery.html#galbd

    http://www.cookandbook.be/galery.html#galbozar

    Pour résumer les deux points forts du concept:

    – une succession d’espaces thématiques, comme autant de librairies spécialisées. On a du mal à apprécier la taille de l’ensemble, c’est un anti-supermarché, le contraire d’une grande halle. Mais une très grande librairie, au moins en surface.
    – des rayonnages de documents et des espaces de restauration en tous genres: café-brasserie, restaurant italien / végétarien etc … imbriqués les uns dans les autres.

    Il y a plein de monde dedans, mais je ne sais pas trop ce qu’ils y font. Achètent-ils vraiment des livres, ou prennent-ils seulement un café et des tapas? Ce serait-intéressant de connaître la structure du chiffre d’affaires, en particulier le partage entre librairie et restauration.

    Car si les frites tiennent la route (c’est plus rare qu’on ne pense, même en Belgique), l’offre documentaire laisse un peu perplexe.

    Certains rayons sont très fournis, par ex. la BD. D’autres sont assez réduits, et comme manquants de cohérence: pas un relais H, on ne peut pas dire que les best sellers à vie courte dominent, ni dans les collections, ni dans leur mise en valeur, mais il n’y a pas de fonds non plus selon les critères anciens d’un bibliothécaire ou d’un libraire. On ne peut pas déterminer quel public vise l’offre documentaire. Je suis sorti sans livre, ce qui ne m’arrive pas souvent quand je rentre dans une librairie. On peut se demander si vendre des livres est vraiment le fond de l’affaire.

    On trouve – un peu -, des choses qu’on ne connaît pas, on ne trouve pas vraiment de quoi aborder un sujet selon plusieurs niveaux (cher, moins cher, pas cher, ou de l’initiation à l’ouvrage universitaire par exemple), ni de spécialisation des rayons autre que thématique.

    Pas vraiment de politique des langues non plus : un peu d’anglais, le néerlandais quasiment absent, ce qui est quand même un comble dans une ville bilingue, légalement blingue, ce qui est une exception en Belgique, et pratiquement bilingue, un tiers de la population de Bruxelles capitale parlant le flamand et éventuellement une autre langue. Globalement, le nombre de titres proposé semble assez réduit, mais c’est difficile à apprécier. On trouve plus facilement les menus que le catalogue. Ce serait intéressant aussi de connaître la politique de réassorts et son organisation. Y a-t-il une centrale d’achat? Des libraires spécialisés qui gèrent leur offre avec un degré d’autonomie? Y-t-il vraiment des libraires derrière cela, ou simplement des vendeurs,et derrière, une sorte d’office?

    On sort de là en ayant l’impression d’avoir visité un nouveau concept de restauration plutôt qu’une librairie, en se demandant qui a exercé le pouvoir, un spécialiste du marketing ou un décorateur d’intérieur. C’est un point que je soumets à la méditation des bibliothécaires modernes.

    Commentaire par Hugues Van Besien — Jeudi 12 juillet 2012 @ Jeudi 12 juillet 2012

  7. La bibliothèque troisième lieu propose à ses usagers des formes de « vivre ensemble » multiples, un cadre convivial propice au bien-être. Elles opèrent comme des « espaces Facebook 3D » ou une transition de « MySpace » à « OurSpace », comme l’appelait de ses vœux, en 2008, l’ancien ministre britannique en charge de la culture Andy Burnham 16 . En cela, elle contribue à la restauration de l’identité communautaire, du « nous », prônée par Robert Putnam. Souvent situées sur des artères marchandes très fréquentées ou en centre-ville, disposant d’amplitudes horaires plus larges, regroupant des services diversifiés, elles attirent nombre d’usagers et se déclinent en lieux bourdonnants de vie. Elles permettent l’accès à un premier niveau de rencontre informelle entre usagers, habitants d’un même quartier ou d’une même ville. Mais les structures de taille plus modeste favorisent également le développement d’échanges plus personnels et d’une atmosphère « familiale ». Le confort physique et humain incite au prolongement du séjour et y introduit de nouveaux usages sociaux : parler, téléphoner, boire ou manger. Les cafés, de plus en plus présents, constituent des moteurs privilégiés de cette sociabilité.

    Commentaire par gold price — Lundi 30 juillet 2012 @ Lundi 30 juillet 2012

  8. [...] Calenge « La sidération du troisième lieu » et « La bibliothèque cinquième lieu, sixième lieu, etc. [...]

    Ping par Bibliothèque et médiathèque troisième lieu | Monde du Livre — Mardi 19 mars 2013 @ Mardi 19 mars 2013


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