Bertrand Calenge : carnet de notes

Samedi 14 avril 2012

Ah, les politiques publiques !…

Filed under: Non classé — bcalenge @ Samedi 14 avril 2012

L’A.B.F. a placé son congrès 2012 sous le thème "La bibliothèque, une affaire publique".
En cette période d’élections présidentielles, le sujet est d’actualité. Même si je constate la grande prudence des principaux candidats non sur la question même des bibliothèques (superbement ignorées, mais ça ne me choque pas…), mais sur les questions qui taraudent les bibliothécaires, comme la liberté d’accès à l’information ou une vraie ambition culturelle ou éducative.

Les bibliothécaires posent à juste titre la question publique au cœur de leurs exigences. Publique – si  la bibliothèque releve de pouvoirs publics –  elle l’est par le statut de l’institution, elle l’est également par notre propre statut d’agent public, elle l’est surtout par l’universalité critique du service attentif que nous devons offrir aux membres de la collectivité qui nous gère en tant que professionnels et institutions.

Qu’en est-il des moyens par lesquels l’action s’incarne ? Eux relèvent de la sphère commerciale, qu’ils soient ordinateurs, documents, ou même contractuels et vacataire, même si leur "acquisition" passe par des règles strictes (appels d’offres ou contractualisations). Et si on s’énerve volontiers au sujet des méandres administratifs nécessaires pour obtenir ces moyens, ils sont considérés d’abord comme des auxiliaires (voire comme des contraintes : ah, les méandres des marchés publics ou les règles des recrutements !), non comme des acteurs nécessaires à cette "affaire publique".

Entre le séculier et le régulier ?

Ce paysage crée un clivage profond entre d’une part  le téléologique (i.e. un statut institutionnel qu’on espère pérenne joint à la tension d’une intention culturelle) et d’autre part le contingent (les bêtes moyens…). Plus encore,, il crée un autre clivage référentiel, entre "ce qui relève de notre mission" et "ce que le contexte institutionnel nous impose"…

Voilà un nouvel avatar de la distinction entre le dedans et le dehors : au dedans les acteurs légitimes et la conviction d’une utilité immanente qui passe toutes les modes et toutes les organisations, au dehors les contraintes apportées, utilisées, voire contournées, des contingences réglant les modalités d’exécution de cette téléologie. On aurait presque  l’impression de remplir une mission "malgré" les injonctions explicites ou tacites.

Parler de politiques publiques ne saurait ignorer cette double dimension de l’intention et de la nécessité. Si les "politiques publiques" sont affirmées impératives tant dans la définition des objectifs de travail que dans leur destination,  on les assène souvent comme un commandement externe, et on les voit comme une contrainte (au même titre que l’obligation des marchés publics). Combien de bibliothécaires se sont indignés de ne pas recevoir le juste appui à leur projet évidemment pertinent !

Ces politiques publiques, lorsqu’elles sont brandies "d’en haut" comme un impératif catégorique gérant nos entreprises, se révèlent redoutables si elles apparaissent plus comme une doxa que comme une exigence de penser les modalités mêmes de notre activité. Ce faisant, elles peuvent ressembler plus à Zeus porteur de foudre qu’à Athéna porteuse d’intelligence. Elles deviennent alors parfois des alibis managériaux (volontiers invoqués en légitimation d’entreprises hasardeuses), et parfois des contraintes vécues comme extérieures à la fonction bibliothécaire.

Poser les politiques publiques dans le champ professionnel ?

Tous les discours n’entretiennent pas cette ambiguïté, loin de là. Mais j’aimerais qu’on insiste toujours sur le contexte de ces impératives et fondatrices  "politiques publiques" :

  • la bibliothèque, quelle que soit son ambition diachronique, existe ici et maintenant. Cette affirmation ne signifie nullement que seuls comptent l’ici et maintenant, mais que toutes les convictions culturelles et éducatives des bibliothécaires doivent s’incarner modestement dans un ici et maintenant, en accepter les règles, en rechercher les meilleures modalités, et n’oublier jamais qu’ils ne sont qu’un moment dans l’histoire de la société qu’ils servent (ce qui est sans doute le plus difficile : il est toujours frustrant de s’imaginer attelé à semer des graines… que d’autres récolteront peut-être).
  • L’injonction globalisante des "politiques publiques" ne doit pas faire illusion. Dans le mille-feuille des compétences dévolues aux diverses instances des pouvoirs publics (président d’université, maire, président de conseil général, et tutti quanti...), on peut relever qu’il n’existe pas ‘une’ politique publique, mais une quantité d’injonctions plus ou moins prescriptives. Par exemple, la même municipalité choisira de faire porter son effort vers la socialisation des personnes âgées, mais sans oublier la petite enfance et la légitime disponibilité due aux citoyens contraints par leur activité professionnelle. Une politique publique, vraiment ? Tout au plus un conglomérat de micro-politiques publiques conciliant la réalité multiforme de demandes sociales avec un tricotage de projets et processus variés tentant de répondre à ces besoins. Il ferait beau voir qu’un bibliothécaire, répondant activement à une volonté politique de service aux personnes âgées, en déduise qu’il peut impunément délaisser totalement la petite enfance !! Ce serait dangereusement cantonner la bibliothèque à un segment opérationnel et à celui-là seulement, lui interdisant implicitement de s’aventurer vers d’autres priorités elles aussi  politiques.
  • Les bibliothécaires participent activement à la définition des politiques publiques.  Il serait erroné de penser que les politiques publiques s’élaborent extérieurement à la bibliothèque. Ce sera le cas si elle n’est pas force d’action positive et n’intervient pas dans le grand ballet qui permet d’ébaucher l’appareil opératoire collectif qu’on appellera ensuite "politiques publiques". Il est important de se battre pour faire valider les points cruciaux améliorant le ‘vivre ensemble’ et légitimant la confiance apportée aux institutions publiques par les populations qu’elles servent (c’est-à-dire, tout bonnement, l’intention de ces fameuses politiques publiques).

Et dans ces conditions les politiques publiques deviennent bien centrales.

Enfin, je crois….

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2 Commentaires »

  1. Je peux témoigner que les bibliothèques sont (et c’est de plus en plus évident avec les intercommunalités) sont souvent purement et simplement instrumentalisées au service d’une politique culturelle globale, à laquelle sont souvent mêlés des aspects sociaux et associatifs très variés.
    Le mode opérationnel est alors très simple : seules les actions réalisées en transversalité et partenariats apparaissent comme légitimes et sont valorisées. Le lieu-bibliothèque et la force de travail de ses personnels retrouvent subitement un intérêt que la seule "lecture publique" ne suscitait pas. Un projet de service doit impérativement, ne serait-ce qu’au niveau du discours, porter une dimension supplémentaire, parfois très éloignée des missions de la structure. Cette dimension amène parfois à légitimer (et budgetiser) des actions de faible portée ou de faible "pénétration". L’image culturelle du lieu permet aussi, vue du côté des partenaires et du projet, d’apporter une plus-value médiatique.
    Quel que soit le niveau d’ouverture de la structure vers l’extérieur, souvent déja très élevé et bien intégré dans ses missions, cette instrumentalisation assez mécanique peut se révéler parfois négative et créer des dérives, notamment en termes de charge de travail, au détriment des projets et du fonctionnement de la structure et, ne l’oublions pas non plus, du principe de service rendu au plus grand nombre.

    Commentaire par Yves Paugam — Samedi 14 avril 2012 @ Samedi 14 avril 2012

  2. [...] Via bccn.wordpress.com Share this:J'aimeJ'aime  [...]

    Ping par Ah, les politiques publiques !… | Bertrand Calenge « la bibliothèque, et veiller — Lundi 16 avril 2012 @ Lundi 16 avril 2012


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