Bertrand Calenge : carnet de notes

Mercredi 26 mai 2010

Statut, métier, emploi (encore…)

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mercredi 26 mai 2010

Deux opportunités me conduisent à reprendre un de mes dadas : la structure des emplois, métiers, fonctions, etc. au sein des bibliothèques. Tout d’abord ce billet de Stéphanie qui relate sa découverte de l’absence de profils de postes dans le système Poppée de gestion des mouvements de personnels lorsqu’ils ne sont pas conservateurs, ensuite une intervention qu’on m’a demandé de faire lors d’une session du congrès de l’ABF il y a quelques jours, à Tours, sur le sujet « Diversité des métiers en bibliothèque ». J’ai certes déjà évoqué cette question  sous divers angles ici, , ou encore (sans parler d’un article dans le BBF…).  Mais elle mérite qu’on y revienne…

Statut, métier, emploi : quelles distinctions ?

Olivier Tacheau, sur son blog, s’interrogeait sur la distinction à apporter entre statut et profil de poste. Je ne reviendrai pas sur la lamentable manie qu’ont trop souvent les responsables d’établissement de recruter des Bac+5 pour occuper des postes de manutention (l’apparentement intellectuel ressenti lors du recrutement peut créer des désastres tant sur le plan des insatisfactions personnelles que des relations attendues avec le public), ni sur cet état de fait qui consiste à constater la surqualification, et pire la sur-responsabilisation, d’agents sous-payés en charge de responsabilités bien au-delà de leurs responsabilités statutaires et surtout de leur salaire..

L’ambiguïté – pour être ‘soft’ – de ces débats tient à la dualité simpliste posée entre deux situations : le statut et le profil d’emploi. Le statut, c’est plus qu’une somme de responsabilités réglementairement cadrée, c’est aussi une progression de carrière tout aussi régulièrement encadrée. Le profil d’emploi, c’est la définition d’une activité vivante et concrète sur un poste très précis, appelant diverses compétences tenant autant aux savoirs qu’aux savoir-faire et aux savoir-être (ces derniers étant étrangers aux positions statutaires). Dans les bibliothèques publiques, on recrute pour un profil d’emploi, et ce sont les qualités requises pour cet emploi qui sont recherchées ;  le statut est vécu comme un support secondaire. Dans les bibliothèques académiques, j’ai l’impression qu’on s’appuie sur l’exigence de la réalité statutaire, et que le profil d’emploi cède à cette exigence majeure (mais je me trompe peut-être…, quoique l’expérience malheureuse de Stéphanie laisse bien penser que le statut précède l’emploi dans la plupart des cas !)

Sauf que ni un statut, ni un profil d’emploi ne peuvent définir le métier d’une personne. Un métier, qu’est-ce que c’est ? Sans me hasarder sur les subtiles définitions des spécialistes, j’aurais tendance à affirmer qu’un métier est un cadre collectif de définition de l’exercice d’une fonction partagée et reconnue, tant par les expertises et savoirs mis en oeuvre que par l’évaluation de l’efficacité professionnelle affectée à cette même fonction partagée et reconnue. Et un métier, c’est un cadre qui, outre la reconnaissance entre pairs et le respect des autres métiers, apporte une opportunité de carrière adéquate.  Bref, un métier est un besoin social incarné dans des individus rémunérés pour celui-ci, en même temps qu’il cumule des savoir-faire partagés. Un métier, ce n’est ni un statut (cadre très franco-français qui organise, pour toute leur carrière,  les agents en fonction des concours qu’ils ont réussis), ni un profil d’emploi spécifique (position éminemment singulière au sein d’un établissement donné dans un contexte de travail particulier). C’est un appareil de savoirs et de savoir-faire régulé collectivement et expertisé individuellement : le statut règle la carrière, non les expertises, et le profil d’emploi  individualise la fonction en méconnaissant la carrière…

Plusieurs statuts pour le même métier ?

Il est urgent de définir – avec les acteurs -, ce que peuvent recouvrir les profils de métiers dans nos établissements. Dans un premier temps, cela suppose d’oublier la question des statuts, comme d’élaguer les profils de postes de leurs spécificités conjoncturelles. On peut alors essayer de définir un ensemble précis de compétences (savoirs et savoir-faire) et un certain panel de tâches requérant ces compétences, à un certain niveau de responsabilités et d’architecture relationnelles au sein d’un établissement. Cela va constituer un profil de métier. Certains préfèrent l’appellation d’emploi-type, que je trouve moins intéressante car elle évacue une autre dimension à prendre en compte : un agent recruté sur un métier doit pouvoir évoluer dans son métier : il faut alors construire des itinéraires possibles entre métiers, autorisant ainsi une progression de carrière valorisant les compétences consolidées et rendant possible le passage à un métier soit voisin (histoire de changer de responsabilités) soit mieux rémunéré et mieux reconnu (car exigeant l’acquisition de compétences plus sophistiquées).

Pour construire cet ‘arbre des carrières’, la fonction publique propose l’architecture des statuts. Cette architecture, considérée du point de vue des concours externes, est très rigide (cf la nature des épreuves). En revanche, la récente loi du 3 août 2009 relative à la mobilité et aux parcours professionnels dans la fonction publique, et en particulier le projet de décret d’application examiné favorablement par le CSFPT en février dernier, prévoit la possibilité de détachement des agents au sein de leur propre collectivité, au sein d’une autre filière que la leur (ce qui était impossible auparavant). Encore faut-il repérer quels sont les filières qui autoriseront simultanément l’inscription d’un métier particulier au sein des fonctions générales décrites dans le cadre statutaire, et une évolution cohérente en direction d’autres métiers. On peut ainsi parfaitement déterminer que, pour un métier donné, plusieurs filières statutaires peuvent faire l’affaire.

Bien entendu, nombre de  métiers dont les contenus entrent assez précisément dans les cadres statutaires d’une filière donnée  (métiers de l’administration par exemple) ne nécessitent pas une telle souplesse. En revanche, nombre de « nouveaux métiers » s’accommoderont davantage d’une certaine souplesse de carrière entre filières. Ainsi, un animateur numérique pourrait être recruté soit via la filière animation soit via la filière culturelle, et progresser dans son métier – ou évoluer vers un métier voisin –  en changeant éventuellement de filière.

Et par ailleurs, comme je le soulignais déjà, il est bien des emplois réglés dans des statuts imprécis qui sont à la recherche de leurs métiers, tels les adjoints du patrimoine (cadre statutaire)…

Arriverons-nous un jour à construire enfin une fonction publique de métiers ?

Mercredi 19 mai 2010

Usages d’Internet en bibliothèque

Filed under: Non classé — bcalenge @ Mercredi 19 mai 2010

Dès qu’on parle de l’accès public à Internet dans les bibliothèques, les débats s’animent, chacun ayant ses anecdotes à rapporter, et éventuellement ses convictions – presque – arrêtées à faire valoir. A la limite, il est parfois plus facile de convenir de choix documentaires partagés que de se mettre d’accord sur la libéralité accordée aux visiteurs en termes d’usages des ordinateurs… Entre le bibliothécaire consterné par les incivilités des lecteurs s’arrachant les postes et celui partisan d’une régulation malthusienne des accès, il existe toute une gamme d’avis divers dont la caractéristique commune est d’ignorer l’activité réelle des personnes qui viennent se connecter à la bibliothèque. Non que les professionnels y soient indifférents, bien sûr, mais ils ne disposent que de bribes d’information – un écran aperçu par ci, un conflit par là, rarement une interpellation d’un visiteur -, sans pouvoir mettre un contenu sur les appétits hétéroclites des visiteurs qui se pressent devant leurs écrans. A la différence d’un livre, parfaitement connoté dans son contenu, sa forme, voire son niveau, l’écran d’ordinateur brille par sa polyvalence anonyme…

Pour en savoir plus long, j’ai confié à un élève-conservateur de l’Enssib, Hervé Renard (que je remercie vivement) une enquête sur les usagers d’Internet au sein de la bibliothèque. Plantons le décor, les sites choisis à Lyon pour cette enquête par entretiens (129  personnes interrogées longuement) disposaient tous de trois modes d’accès à la Toile – également représentés dans les entretiens – :

  • des postes en libre accès, accessibles sans formalité, pour une durée en général de 30 minutes par session de consultation (le contrôle restant humain) ;
  • un espace numérique doté de 7 à 12 postes accessibles sur rendez-vous, lieu de formation aux outils numériques et d’assistance personnalisée grâce à un animateur spécialisé ;
  • un hotspot wifi rendant Internet accessible à toute personne dotée d’un ordinateur portable, connectée par une procédure très simple d’identification par pseudo et mot de passe obtenables en ligne.

Ajoutons deux points importants : tous ces accès sont gratuits et ne requièrent aucune formalité d’inscription préalable (les postes sur rendez-vous ne nécessitant que cette prise de rendez-vous). Les résultats de l’enquête apportent leur lot de surprises intéressantes et stimulantes.

De l’importance de la « fracture numérique »

Première surprise : 67 % des personnes interrogées ne disposent pas d’une connexion haut débit à domicile, alors que ce n’est le cas que d’une très faible minorité des visiteurs de la bibliothèque dans leur ensemble, en moyenne plutôt surconsommateurs culturels comme on ne l’ignore pas. Entre réfugiés à la recherche de contacts avec leur pays d’origine, demandeurs d’emploi, travailleurs (ou retraités) pauvres, employés ne pouvant pas utiliser leur accès professionnel à d’autres fins que professionnelles, personnes ne disposant que d’une connexion bas débit autorisant tout juste la messagerie,  ou étudiants utilisant tous les accès gratuits à leur disposition (via leur université, les hotspots gratuits, les connexions sauvages : 27 % des personnes utilisant le wifi avec leur ordinateur portable ne disposent pas d’une connexion domiciliaire), c’est la majorité des utilisateurs  qui dépend fortement de l’offre de la bibliothèque pour un accès ouvert à Internet. La gratuité (et pour certains l’anonymat) est évidemment un argument fort, jugé indispensable par plus de 20 % des personnes interrogées. le cas états-uniens le démontre bien…

Un facteur puissant de fidélisation

Deuxième surprise : si à peine 40 % de l’ensemble des visiteurs de la bibliothèque déclare y venir au moins une fois par semaine, c’est le cas pour 88 % des utilisateurs des accès à Internet ! Plus du quart viennent se connecter tous les jours ou au moins un jour sur deux ! Et les séances sont longues, jonglant entre les sessions, commencées par exemple sur un poste en libre accès en l’attente du poste réservé en espace numérique, et ensuite poursuivies sur un autre poste en libre accès après le rendez-vous. Bien entendu, le wifi autorise évidemment les longs séjours pour les heureux possesseurs d’un ordinateur portable !… Bref, pour beaucoup d’internautes, la bibliothèque est un espace quasi-quotidien.

Accès différenciés

Troisième surprise : si la majorité des usagers jongle entre les modes d’accès – selon ses moyens et compétences -, un tiers n’utilise qu’un seul type d’accès. On remarque que beaucoup d’utilisateurs des postes en libre accès sont jaloux de leur anonymat et fuient toute forme d’assistance (cas notamment des réfugiés), alors que cette assistance est le ‘plus’ qu’apprécient les utilisateurs des espaces numériques (même lorsqu’ils ne sont pas débutants). Autre différence relevée : les postes en libre accès sont très largement accaparés par un public masculin, les femmes préférant largement les espaces numériques et le wifi (accès pour lequel elles sont même légèrement majoritaires).

Le « living-room de la cité » passerait-il par les accès à Internet ?

Les trois sites étudiés sont des médiathèques ou bibliothèques nouvellement conçues (inaugurées depuis moins de 4 ans), mais c’est la première enquête où se révèle de façon aussi probante le plaisir du cocconing, du confort, évoqué par certains tenants du ‘revival’ des bibliothèques. Pour citer un usager interviewé par Hervé Renard, « aller à la bibliothèque c’est « plus sympa que de rester seul chez soi devant son ordi ! » », affirmation lancée par un auto entrepreneur en informatique, management et gestion de projet, qui dispose de tous matériels et connexions personnelles et professionnelles. 30 % des personnes interrogées posent d’ailleurs comme majeur cet argument de confort pour l’utilisation des accès de la bibliothèque. C’est très important !!  Certes, les raisons en sont variées – et c’est logique – : le domicile est propice aux distractions, ce peut être une question d’ambiance, etc. Mais la sociabilité du lieu est réellement valorisée par les opportunités d’accès à Internet.

Et pour quel service documentaire ?

Sans surprise, le quart des personnes interrogées privilégie sur Internet la communication : Facebook, messagerie,… Mais 30 % recherchent indifféremment informations pratiques, professionnelles ou d’étude, sans parler de 20 % qui se consacrent à leurs hobbies. Et, ce qui n’est pas le moins intéressant, les enquêtés ne sont pas indifférents à leur environnement documentaire : 88 % d’entre eux profitent de leur visite pour compulser voire emprunter des documents (un peu plus de la moitié des internautes interrogés emprunte un document).
Un bémol toutefois : les ressources en ligne dont l’accès est contraint aux postes de la bibliothèque ne sont connues que du quart des internautes . Cela souligne l’importance d’une information non ‘internetienne’ (signalétique, flyers, conseils,…) pour ces utilisateurs si particuliers qui, bien que naviguant comme vous et moi sur Internet, le font dans les conditions particulières que nous leur ménageons…

Oui, décidément, offrir des accès à Internet est une composante de service complexe et riche. Il ne suffit pas d’ouvrir un port sur un ordinateur public, il faut penser de multiples modalités, tant techniques ou procédurales (espaces sur rendez-vous, assistance et formation, anonymat de certains accès, …) qu’humaines et professionnelles (assistance, dépannage, conseils de navigation, …). On ne peut plus se contenter de « donner accès », il faut imaginer des panels de services tenant autant aux compétences des publics qu’à leur désir (ou refus) d’assistance et à leurs besoins tant matériels que cognitifs ou sociaux (et aux moyens matériels disponibles !). Un vaste chantier, vraiment !

P.S. : l‘étude citée ici est disponible dans la bibliothèque numérique de l’Enssib

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