Après être devenu une hypothèse largement probable dans certaines bibliothèques universitaires, voilà que le concept de bibliothèque sans livres commence à être abordé dans la lecture publique (voir par exemple les commentaires autour de ce billet du Bibliobsédé national, ou la réflexion de Xavier Galaup).
Le concept est intéressant et à certains égards crédible : le développement des liseuses et des livres électroniques, les accords passés par des opérateurs privés avec les éditeurs (l’exemple des débuts, même houleux, de Google en la matière, est sans doute appelé à se multiplier), la dématérialisation de la musique puis de l’image animée, la migration des revues scientifiques mais aussi des encyclopédies vers le tout-numérique, tout cela rend vraisemblable un basculement des supports de l’écrit, de l’image et du son vers le numérique… En outre, les bibliothèques à dominantes utilitaires ou prescriptives (documentation d’entreprise, universitaire, professionnelle) se verront encouragées à accompagner ce basculement de façon massive pour d’évidentes raisons de praticité et d’efficacité (dès que les contenus en jeu seront numérisés pour l’essentiel) : un documentaliste de presse exigeait récemment que les données complexes qu’il demandait – et qui abondaient sous forme imprimée – lui soient accessible sur Internet “pour que les journalistes n’aient plus qu’à copier-coller” (sic
).
Mais les bibliothèques publiques, sans livres et autres supports ? N’étant pas, malgré mon statut et mon grade, socialement et culturellement conservateur dans l’âme, ça ne me gênerait pas outre mesure, pourvu que demeure un espace d’information publique animé par des experts en navigation dans les contenus payés pour permettre et encourager sur les deniers publics le développement d’une connaissance partagée. Après tout, comme le suggère Xavier Galaup, tout restera à faire : “orienter les usagers dans l’explosion documentaire du web, participer à la société de la connaissance en créant des articles synthétiques sur des sujets ainsi que proposer des ressources en ligne en les documentant et en leur donnant du sens au-delà du simple signalement“. Ce serait en effet dévoyer notre fonction que de croire que son but ultime serait de manipuler des supports et non d’aider les gens à trouver de façon critique les informations (et les surprises !) dont ils ont besoin. Bref, il y aura toujours du grain à moudre, comme le souligne Dominique Lahary.
Mais la bibliothèque (publique) sans livres me semble être une réalité très imaginaire, fantasmée par ceux qui sillonnent quotidiennement Internet, et bien éloignée des réalités triviales des pratiques des publics. Trois exemples à l’appui :
- dans les kiosques, les magazines sont toujours aussi nombreux, parfois éphémères mais toujours en re-création : ils sont tellement bien adaptés au feuilletage que leur migration sur Internet reste encore balbutiante et peu convaincante. Quant aux prêts de magazines dans les bibliothèques, ils sont – à Lyon au moins -, en augmentation régulière ;
- si les prêts des livres historiques, techniques, juridiques ou économiques s’effondrent, les prêts de romans et BD se portent très bien, merci ! (je ne parle pas des DVD, au succès incontestable, mais que leur finalité – être lus(vus) sur un écran – rend ô combien fragiles face à la déferlante des téléchargements)
- enfin, les prêts de livres des secteurs destinés aux enfants explosent : à Lyon, + 50 % depuis le début du siècle !
Bref, si, dans le domaine de l’écrit, l’information documentaire migre massivement vers le numérique, on en est encore loin dès qu’il s’agit d’une lecture de découverte. On voit des usagers piocher un livre (même documentaire) dans les rayons juste pour le plaisir de la surprise, et s’installer tranquillement pour une heure ou deux de lecture… Les rapports aux moyens de la connaissance sont multiples.
Ajoutons à cela une dimension symbolique à laquelle je crois : les usages collectifs et individuels de la bibliothèque publique prennent leur caractère “intellectuel” par l’environnement documentaire visible et concret qu’il propose. Et cet environnement doit, pour les êtres matériels que nous sommes, s’incarner dans quelque chose de visible (j’aime bien les murs de livres anciens proposés à l’oeil du visiteur par la British Library ou la médiathèque de Troyes) :

Alors certes, il y aura moins de supports physiques dans les espaces de libre accès (Livres hebdo, rapportant le dernier congrès de l’ABF, soulignait que les nouveaux programmes des bibliothèques de la Ville de Paris prévoyaient 20 40 livres au m², contre 60 à 80 il y a encore quelques années), les collections matérielles y seront sans doute moins ambitieusement encyclopédiques, mais une bibliothèque (publique) sans livres, ce n’est pas pour demain !
je n’ai pas livres-hebdo sous les yeux pour vérifier comment V. Heurtemate a transcrit mes propos, mais à Paris l’objectif est en fait de 40 docs / m2, globalement, par rapport à l’ensemble de la bibliothèque, pas seulement par rapport à l’espace collections. C’est le chiffre qu’on propose pour les futurs équipements, ou pour inciter au désherbage, la réalité étant le plus souvent le triple.
A propos d’Albi, j’y suis allé aussi de mon petit commentaire :
http://unpetitcabanon.vox.com/library/post/albi-nous-interpelle.html
Commentaire par Francis — Mercredi 17 juin 2009 @ Mercredi 17 juin 2009
Mille regrets, je n’ai pas non plus Livres-hebdo sous les yeux (je le ramène rarement chez moi…), et mon souvenir était de 20, apparemment à tort. Bien entendu, j’ai rectifié dans le billet : toujours est-il qu’on est bien au-delà du désherbage (qui normalement se contente de viser pragmatiquement à éviter l’accroissement par renouvellement raisonné), mais bien dans la décroissance…
Commentaire par bcalenge — Mercredi 17 juin 2009 @ Mercredi 17 juin 2009
“Mais la bibliothèque (publique) sans livres me semble être une réalité très imaginaire” : pas si sûr, parce qu’elle pourrait bien se retrouver sans fréquenteurs. Et la rencontre des services en ligne avec des abonnés en ligne donne, quoiqu’on dise ou fasse, une bibliothèque en ligne.
Sur cette “ligne” – là, il y a déjà des usages, des pratiques, qui ne feront que croître.
Commentaire par Michel Fauchié — Jeudi 18 juin 2009 @ Jeudi 18 juin 2009
On sait que la numérisation ne touchera pas également tous les livres et que le papier demeurera un support (au moins par le Print on Demand
). Mais la perspective permet de poser des questions sur ce que doivent devenir les bibliothèques : autre chose que des sanctuaires ! A mon avis, c’est une façon de poser la question qui permet de prendre conscience de ce qu’il faut changer et de comment évoluer, non ?
Commentaire par Hubert Guillaud — Jeudi 18 juin 2009 @ Jeudi 18 juin 2009
Oui, mais dans le contexte particulier de Paris qu’on ne connait que rarement en province… on part aussi sur un renouvellement de 10% annuel, mais s’il y a trois fois trop de livres, ça ne se voit presque pas. Une des grosses bibliothèques de la ville a désherbé récemment dans les 30% de son fonds, et ne semble pas s’en porter plus mal… bonsoir
Commentaire par Francis — Jeudi 18 juin 2009 @ Jeudi 18 juin 2009
Juste signaler que nous nous venons d’utiliser les “Variations sur une bibliothèque sans livres”, du 17 juin, auxquelles nous adhérons, pour mieux situer notre projet « Science », « Media en quête d’identité », et le stage de formation au PDF structuré que nous organisons ce jour, dans un article intitulé “Livres papier/livres numérisés ? Et le numérique, ça sert à quoi ?”
http://www.saint-apollinaire-de-rias.fr/rubrique.php3?id_rubrique=127#a-1114
Commentaire par Cimaz Jacqueline — Mardi 28 juillet 2009 @ Mardi 28 juillet 2009