Bertrand Calenge : carnet de notes

Mardi 30 septembre 2008

"La bibliothèque, c’est fait pour les pauvres…"

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mardi 30 septembre 2008
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Cette expression a toujours fait bondir nombre de gens, et en particulier les bibliothécaires, dont la communauté est fière à juste titre de conserver, mettre en ordre et transmettre les savoirs : on insistera sur la dimension du brassage social et sur le partage du savoir, on rappellera le rôle essentiel de ces établissements pour la recherche savante, on mettra en valeur les innovations pratiquées largement (bien que de façons quelque peu disparates), on évoquera la nécessité d’embrayer le dynamisme social naissant auprès des aficionados et des élites pour diffuser sur toute la société, etc., etc. Je suis le premier à partager cette vision prospective, mais…

Mais, à y bien regarder, l’assertion du titre n’est pas fausse ! Et ce sous tous les angles :

  • De façon essentielle, proposer en consultation ou prêt gratuits (ou presque) d’énormes ressources non disponibles sans bourse délier, n’est-ce pas un appel du pied à ceux qui, avides de savoir comme tout un chacun, n’ont pas les ressources de se procurer ce savoir moyennant finances ?
  • Offrir des espaces de travail ouverts, des connections wifi (sauf à Paris ?) gratuites, des opportunités de rencontre sans frais, des animations-expositions-conférences -projections largement accessibles librement, n’est-ce pas une suggestion d’économies individuelles ?
  • Offrir des services de questions-réponses, comme des assistances à la recherche documentaire, n’est-ce pas répondre à une déficience de connaissances et de discrimination, à une forme de "pauvreté" de la compétence documentaire ?

L’idéal inconscient des bibliothèques reste un écho de l’idéal humaniste : leur public rêvé reste l’honnête homme en recherche des sources qui alimenteront sa réflexion et sa recherche de savoir, dans son esprit largement modelé par les canons du "savoir savoir". Cet honnête homme parcourt d’étrange chemins aujourd’hui, au travers des fils de la Toile notamment. Mais il est persuadé au fond, et ‘ses’ bibliothécaires avec lui, qu’il porte avec lui la connaissance, le savoir-faire, sinon tout le savoir (mais pour cela les bibliothécaires sont là, metteurs en ordre à son service…).

Parlons net. La société française (et bien au-delà) connaît une crise réelle : le pouvoir d’achat est réellement frappé, les mauvaises nouvelles économiques et donc (et surtout) sociales se multiplient. De plus en plus de personnes, frappées au portefeuille, cherchent où trouver à moindre frais les instruments de formation (se reconvertir, réussir son examen ou son concours,…), de loisir ("acheter ce roman, c’est trop cher, où pourrais-je le trouver ?"), d’information pratique, etc.

Certes, tout le monde -professionnel- sera d’accord avec ces arguments. Mais concrètement, quelles mesures prennent les bibliothèques ?
- que fait-on pour faciliter les procédures des inscriptions à la bibliothèque (hors l’octroi de la gratuité ou les réductions) ?
- Réfléchit-on au processus immuablement égalitaire des règles d’emprunt, amendes et autres remboursements ?
- Développe-t-on des services d’information d’accès aisé et gratuit permettant une orientation rapide vers les services compétents dans la cité ?
- Propose-t-on des solutions légères d’intervention informative ouvertes hors les murs (hors le dépôt de documents ou la desserte à domicile) ?
- A-t-on développé les acquisitions et la mise en valeur privilégiée des outils de reconversion, orientation, bilan de compétence, etc.?
- etc.

Bref, comment prend-on en compte le besoin purement social d’une information publique personnalisée au plus près du terrain des séismes "économico-personnels" ?

Ce caractère purement social de la bibliothèque – publique ou universitaire – ne peut être négligé en ces périodes de crise. Sans cesser de rêver à de nouveaux mondes et de construire la bibliothèque de demain, soucions-nous aussi et surtout de ces lecteurs d’aujourd’hui, bousculés par la houle.
Si la bibliothèque s’est construite sur un modèle d’élitisme intellectuel, je suis persuadé qu’elle ne pourra vivre pleinement que si elle accepte aussi sa dimension majeure d’institution de de service social de l’information, et en tire les conséquences en termes d’organisation, de procédures et d’actions.

Et tout cela ne passe pas que par Internet.
Car Internet c’est génial : ça permet des combinaisons inouïes, ça offre des opportunités d’expression autrefois inimaginables, ça autorise la participation publique des ‘lecteurs’ impensable hier, ça autorise des disséminations de la bibliothèque enfin au-delà de ses murs…

Mais la tentation de la modernité nous pousse naturellement à parcourir les chemins d’un espace que nous voulons conquérir tel un nouvel Eldorado. Une collègue rappelait justement que les merveilleux ‘produits’ publiés sur la Toile devaient souvent trouver leur expression sur des feuillets modestement distribués hors les murs pour trouver peut-être… le public auxquels ces informations seraient le plus profitables !
Il est temps aussi de se tourner vers ceux qui, plus modestement, plus économiquement, se cantonnent à leur quartier, à leurs préoccupations quotidiennes angoissantes, à leurs perspectives professionnelles angoissantes, sans toujours le secours d’Internet, dont près de la moitié des foyers français est encore dépourvu. Et quand bien même disposeraient-ils de la miraculeuse connexion ? Le "surf perspicace" est-il si évident et nécessairement pertinent qu’on voudrait le croire ?

L’ ‘inhabileté’ croît à proportion inverse des ouvertures sociales et professionnelles, comme la transmission des connaissances ne passe jamais par une seule voie, si moderne fut-elle. Ne l’oublions jamais.

Au-delà des plaidoyers pro domo, qu’en pensez-vous ?

Jeudi 25 septembre 2008

Lagardère et la bibliothèque

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Jeudi 25 septembre 2008
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Tiens, parlons d’une banalité tant ressassée : la bibliothèque publique doit servir tout le monde, et prêter la plus grande attention à celles et ceux qui sont en situation d’exclusion.

On connait le discours : il faut sortir de la bibliothèque pour "faire venir les gens à la bibliothèque". Sans qu’ils aient nécessairement une réelle connivence avec ces concitoyens (ils lisent peu, ont des préoccupations matérielles majeures qui les mobilisent, sans parler de situations familiales difficiles à vivre au quotidien -monoparentalité, temps partiel subi, etc. ), on décide qu’ils sont un public à servir conquérir. Louable intention, écho généreux à l’ambition de Malraux : mettre la culture à portée de tous. On tisse des partenariats, on sort de la bibliothèque (eh oui ! nombre d’actions dites "hors les murs" se multiplient, et c’est tant mieux !), et … on rame !

Sauf que…

Qu’est-ce qu’on veut vraiment ? Conquérir des inscrits – ou mieux des emprunteurs ? Augmenter les visites ? Intégrer les populations concernées dans le si merveilleux univers de la bibliothèque comme site car le lieu et ses services seraient l’alpha et l’oméga de la communauté ? Certes, l’institution bibliothèque a besoin de données statistiques (donc quantitatives) simples et massives pour s’affirmer. Mais on parle de quoi ? de l’institution ou des publics concernés ?

On sait qu’il est des publics ‘absents’ (au sens trop souvent de non-inscrits, hélas !),  des voisins presque, qu’il faut séduire pour le lieu et ses attraits, en particulier ceux qui conservent l’image de la bibliothèque livresque et studieuse sans avoir eu l’occasion d’essayer la nouvelle bibliothèque espace culturel, espace libre de rencontres, occasion d’ateliers pratiques, appareil de conseils, etc. (Encore faut-il avancer dans cette mutation). Et pour lesquels cette image traditionnelle ne répond pas à leurs besoins sans qu’ils aient imaginé ces nouvelles facettes…

On sait aussi qu’il est nombre de personnes actives, étudiants ou adolescents, pour lesquels la consommation informative ou culturelle tend à devenir domiciliaire (comme le signalait cette synthèse sur la culture adolescente), et de nombreuses bibliothèques sont imaginatives pour proposer des services qui s’insèrent dans ce nouveau contexte, essentiellement tissé de relations électroniques. D’ailleurs, l’immense majorité des biblioblogs se penche sur ce vecteur d’usages et de moyens. Pour ceux-ci le champ d’action est Internet, plus que le lieu bibliothèque.

Mais là encore de quels publics parle-t-on ? Comme je l’ai déjà souligné (ici), une immense majorité des services en ligne se déploie à partir d’un site bibliothèque très identifié et global (un lieu en fait ?) , même lorsqu’il se présente ambitieusement comme un ‘portail’, sans autre présence active dans l’univers protéiforme d’Internet. Y compris les présences incompréhensibles – pour moi – de certaines sur des espaces sociaux de type Myspace, qui à ma connaissance conservent cette identité "bibliothèque institution" (avec des astuces marketing de présentation) : ce n’est en fait qu’un déplacement du lieu, ou plutôt des services d’un lieu parfaitement connoté, au moins en France.
Alors on s’échine à repérer les visiteurs, les sessions, et ou les pages vues sur ces services, substitut certes utile de nos compteurs d’entrées et données d’inscription ou de prêt des lieux physiques. Mais bon, on parle en fin de compte toujours d’un usage statistique d’un lieu : réel pour les bâtiments, électroniques et parfois disséminé pour les – souvent LE – site(s) web et les services qu’il propose. Bref, on cherche toujours à ‘faire venir à la bibliothèque’. Ce n’est pas un objectif de service aberrant, bien au contraire ! Mais …

Venons-en à notre première question : comment faire avec ceux qui, "cloisonnés" socialement, pressurés par leurs contraintes économiques et/ou familiales, inexperts dans le maniement des informations tant dans les lieux que sur le net (cette fameuse litteracy), représentent une part importante de la population… que nous avons à desservir ?
Faire venir à la bibliothèque, dans le lieu même ou via Internet, est-ce toujours le bon service ? La bibliothèque comme institution agissante ne peut-elle imaginer des programmes d’action qui travaillent directement sur la population – quelle qu’elle soit d’ailleurs- sans passer par le lieu ? L’objectif des partenariats multiples et bienvenus se mesure-t-il à l’attraction du lieu ? Notre coeur d’action n’est-il pas là immergé, même s’il faut bien sûr quantifier les investissements, justifier les actions, actionner plusieurs cordes à la fois, etc. ?

Plus je m’occupe d’évaluation, plus je me méfie des statistiques. Je ne sais pas mesurer réellement cette forme de service réellement bibliothécaire (et d’ailleurs en recherche d’appellation officielle) qu’est ce qu’une collègue avait joliment appelé le "service Lagardère" : si tu ne viens pas à la bibliothèque, la bibliothèque viendra à toi.

Et tant pis (!!!!!!!!!) si tu ne viens pas à la bibliothèque ?

Trouver les moyens de défendre cette position n’est pas évident (les services sociaux le savent, dès qu’ils vont au-delà des impératifs réglementaires), mais la bibliothèque bénéficie d’une forte assise sociale, son lieu, ses services comptabilisables, ses résultats quantifiables. Elle peut faire le pari de consacrer légitimement une part de son activité en direction d’une action sociale et culturelle maigrement quantifiable (et en tout cas pas vis-à-vis du lieu ou des espaces web), levier d’une intégration culturelle collective… bénéfique à tous. Et même une part qui doit aujourd’hui déborder la portion congrue du ‘supplément d’âme’ !!
A condition pour ces acteurs de ne pas mesurer leur action à l’aune des entrées, des inscriptions ou des prêts !!!!
A condition de se penser dans une population, une communauté, et non nécessairement dans une institution stable et pérenne…

Qu’en pensez-vous ?

Mercredi 17 septembre 2008

Wikipedia, un livre : quel créneau ?

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mercredi 17 septembre 2008
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Promis, je ne vais pas gloser sur l’édition d’une sélection d’articles de Wikipedia, figée à un instant T et imprimée par Bertelsmann. A juste titre, d’autres apportent leur critique et leur étonnement bienvenu, comme ici ou ici (le résumé d’Affordance est parfait !!!). On ne devine pas bien à quoi et surtout à qui peut bien servir cette version partielle et figée de l’encyclopédie réactive bien connue.

Une suggestion de réponse iconoclaste – et gratuitement méchante, ça défoule… – : et si c’était pour faire enfin accepter Wikipedia comme référence possible pour les bibliothèques ?   smileys Forum Maintenant, on peut la ranger et la cataloguer, et répondre au bureau d’accueil :"Voyez dans le rayon des encyclopédies générales, là". D’ailleurs, il n’y aura "là" bientôt guère plus que cet étrange Wikipedia : même le Quid, devenu gratuit en ligne a abandonné sa célèbre version imprimée….

Samedi 13 septembre 2008

Métier d’arts

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Samedi 13 septembre 2008
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La ‘bibliothécarisation du monde’ conduit les bibliothécaires à aller au-delà de leurs techniques éprouvées pour s’immerger dans une société irriguée par de nombreux flux d’information plus ou moins structurée – sinon par les algorithmes des moteurs de recherche -, et à concevoir prioritairement des politiques documentaires pour leurs collectivités. Le travail se diversifie selon les différents angles de ces politiques, donc selon les différents publics/usages visés : renouvellement de la responsabilité documentaire sur les contenus, médiation numérique (j’adore cette expression), programmation culturelle, etc. Fonctions et procédures innovantes se multiplient, souvent avec bonheur… Si de nouvelles compétences interactives apparaissent (management, traitement numérique, marketing, …), deux savoir-faire très anciens en connaissent également des évolutions profondes tout en conservant leur pertinence : l’art de documenter, et surtout l’art de chercher.

L’art de documenter

L’art de documenter est depuis très longtemps (Gabriel Naudé en témoigne) la pierre de touche du métier de bibliothécaire : l’art de savoir construire une offre de supports documentaires pertinents pour une population. Ce talent reposait sur trois piliers entre autres : la disponibilité de documents, les espaces disponibles, et le budget. Les besoins de la population étant  davantage un pari… C’est cet art qui a connu l’émergence des politiques documentaires, lesquelles ont formalisé ce talent autour des intentions de la collectivité et des usages des publics visés. Ce talent et cette formalisation s’exerçaient sur des documents maitrisés, parce qu’acquis et manipulables (hors la littérature grise, d’usage plus spécifique et souvent pâture de documentalistes) : on les introduisait dans le ‘système bibliothèque’ pour constituer une offre documentaire pertinente.
Mais les supports pertinents migrent en partie sur Internet, et la dissémination, dans et surtout hors les bibliothèques, des flux d’information documentée comme de cette patrimonialité potentielle  fait qu’un professionnel doit jongler entre le manipulable (ce qui est sous la maîtrise : l’imprimé, et plus anecdotiquement le numérisé en local), et le non manipulable (de plus en plus numérique sur Internet). Le second grandissant de façon exponentielle.
Comment proposer une offre documentaire dans ces conditions ? La réponse gestionnaire tiendrait dans la distinction entre le manipulable (plans de classement, procédures de désherbage, …) et le non manipulable (vaste flou regroupé sous l’appellation de bibliothèque électronique ou services numériques). Les usages des publics et la relation de la bibliothèque à ceux-ci imposent une approche non divisée. La solution réside dans le souci des besoins des publics de la bibliothèque réelle : sélectionner et surtout mettre en perspective l’ensemble des sources d’information potentiellement pertinentes, qu’elles soient matérielles et acquises, ou ‘virtuelles’ et identifiées. L’offre documentaire de la bibliothèque ne nait plus seulement de l’ordre des documents élus par l’institution, mais de l’ensemble des ressources disponibles. Et c’est en partant de l’analyse des interrogations du public que cet ensemble relativement instable peut proposer une mise en perspective, une contextualisation qui donne son vrai sens au "service public de la surprise" (selon Dominique Lahary).
"Savoir trouver les bons livres" fait appel désormais à trois talents complémentaires (et non exclusifs des anciennes compétences) :
- la temporalité : le paysage documentaire comme les préoccupations des publics étant mobiles, l’offre contextualisée de la bibliothèque est en recomposition permanente ;
- le recours à des sources diverses : il faut guetter non seulement les nouveautés intéressantes et fiables dans le monde stable et surtout instable (voir ci-après), mais aussi aiguiser son empathie avec ‘ses’ publics ;
- l’explication, la mise en scène : la mise en espaces ne suffit plus, il faut inventer de nouvelles expositions adaptées à l’univers d’Internet. Ce qui suppose de plus en plus la capacité à écrire et pas seulement à indexer ou à discuter en banque de renseignement. Ecrire, c’est exposer, organiser, illustrer, etc.
L’expression de ces trois nouvelles compétences, ajoutées aux anciennes, est pour moi merveilleusement exprimée dans Points d’actu. L’art de documenter, ainsi revisité au regard des nouvelles pistes de découvertes possibles, jongle entre de multiples références… et abandonne toute illusion de stabilité référentielle définitive, car l’ offre potentielle est à la fois stable -l’imprimé- et mouvante -l’électronique-. En confrontant cette offre diverse aux besoins d’une population, l’art de documenter donne d’ailleurs une nouvelle vigueur aux collections matérielles : elles ne sont plus seulement gardiennes des savoirs anciens pour les amateurs, elles deviennent ressources pour mettre en perspective des préoccupations contemporaines. On utilise la mémoire pour éclairer le présent.

L’art de chercher

Parallèlement, examinons la quotidienneté du travail à un bureau de référence. L’exercice du métier de bibliothécaire a longtemps placé en exergue cette autre ancienne activité fondatrice, la recherche bibliographique ( AAh, les cours de l’Enssib au siècle dernier ! Les apprentissages fastidieux des sources essentielles !). Certes, la recherche bibliographique demande un réel talent pour débrouiller l’écheveau, aboutir au bon document. Mais elle était  jusque là fondée essentiellement sur une mise en ordre du monde par les bibliothécaires (voir remarquable thèse de Muriel Amar sur l’indexation), lesquels produisaient l’essentiel des compilations bibliographiques, d’où un système circulaire d’organisation du travail longtemps efficace : des pros élaborent les recueils bibliographiques ou des bases de données selon des méthodes normalisées, et d’autres pros -en front office- utilisent des méthodes similaires et les outils ainsi élaborés pour répondre aux besoins de recherche d’information, après un long apprentissage des sources et pratiques des premiers pros.

Cette cartographie complexe d’une certitude faiblement évolutive ne fonctionne plus qu’imparfaitement. La dissémination de l’information -encore !- est envahissante, et les bibliothécaires ne peuvent que très imparfaitement produire une mise en ordre stable : à côté et même souvent avant les textes maîtrisés, il y a moult autres sources possibles, non produites ni maîtrisées par les bibliothécaires. La bibliographie de référence (autre qu’identificatrice de documents matériels) devient de plus en plus improbable…
Là encore, une évolution est à l’œuvre. Si l’art de chercher exige toujours – et avant tout – de comprendre le contexte de la question posée (là encore le demandeur est premier !), deux autres savoir-faire se sont imposés :

- la veille sur les sources potentielles aborde désormais la diversité et la variabilité d’Internet : rares sont les sources stables dans leur qualité, fréquentes et peu annoncées sont de nouvelles ressources très pertinentes. A une question donnée s’impose désormais une sorte d’errance intuitive, d’autant plus efficace qu’elle se renouvelle constamment. Autant que les sources elles-mêmes comptent le chemins d’accès : une recherche efficace passe par des itinéraires déjà vérifiés mais aussi par des essais de raccourcis, il faut savoir rapidement si la source est imprimée ou électronique, quels types de sources doivent être croisés pour confirmer l’approche, etc. ;
- le plus étonnant est que le listage des sources bibliographiques, autrefois préalable à cet exercice, est devenu impossible : le bibliothécaire utilise en fait une cartographie mentale éminemment mouvante, faite davantage de procès itératifs que de points de repères pouvant être récapitulés…
Nombre de documentalistes ont déjà fait un bon bout de ce nouveau chemin : aux bibliothécaires de le découvrir et de l’arpenter à leur tour !

Documenter, chercher, deux arts constants dans le métier de bibliothécaire. A regarder les nouvelles compétences réclamées pour ces nouveaux talents, on voit bien qu’ils deviennent indissociables et complémentaires dans l’univers du bibliothécaire sur Internet, ou plutôt dans l’univers du bibliothécaire qui ne doit plus ignorer Internet. L’évolution est possible ! Par exemple, le Guichet du Savoir (l’art de chercher) et Points d’actu (l’art de documenter) ne sont-ils pas le fruit du travail des mêmes bibliothécaires ?…

C’est plutôt stimulant, non ?

Samedi 6 septembre 2008

Quand les bibliothèques veulent numériser…

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Samedi 6 septembre 2008
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De houleux débats agitent la Toile autour de la numérisation des collections patrimoniales des bibliothèques de statut public. Ca mérite plus qu’un billet – sans doute plusieurs approches consécutives -, mais j’avoue ne pas vraiment comprendre le débat l’anathème lancé par les tenants de la numérisation des biens publics par les moyens publics sur les contractants d’accords avec des sociétés privées numérisant les collections patrimoniales en échange d’avantages consentis au regard de leur investissement (bon, tout le monde a compris que je parlais de Google…). Commençons par préciser que mon interrogation est totalement personnelle et n’est, comme tout ce blog, liée en rien à ma position professionnelle.

Somme toute sont plutôt rares ceux qui, comme Robert Darnton, applaudissent à toutes les entreprises, privées ou publiques, visant à rendre plus disponibles nos "trésors". Egalement peu nombreux sont ceux qui, comme Jean-Michel Salaün, s’interrogent sans parti-pris sur les évolutions de l’économie du document et travaillent à des mises en perspective des reconfigurations à l’oeuvre.

En revanche les plus virulents, à défaut d’être nécessairement les plus nombreux, dénoncent des contrats commerciaux "expropriatifs", dévoyant le bien public voire privant celui-ci de sa libre diffusion sur Internet. Voyez par exemple Jean-Claude Guédon, qui s’indigne face à cette "expropriation" du bien public, ou Olivier Ertzscheid, qui redoute un eugénisme documentaire à l’œuvre.

Je passe sur ceux qui ne supportent ni Google ni Microsoft (le diable, nécessairement), ceux qui placent leurs espoirs dans des institutions nationales (non, d’ailleurs, c’est la BNUE qui tient la rampe aujourd’hui…), ceux qui pensent que le public c’est bien et le privé c’est mal, ceux qui veulent des subventions – et ne les obtiennent pas -, ceux qui espèrent une loi ou des décrets – et s’insurgent quand il en apparaît -, …..

Il y a matière à débats, sans nul doute. Mais les débats sont souvent faussés par l’idéologie. Et il faudrait commencer par répondre à quelques questions:

L’argent privé ne peut-il servir des projets publics (même si par ailleurs le privé en attend une retombée : prestige, déduction d’impôts, augmentation de son aire de chalandise…) ? N’est-il pas plus choquant de voir des chercheurs payés sur les deniers publics publiés dans des revues que l’argent public doit payer à nouveau (très cher) ? N’est-ce pas gaspillage de l’argent public, énorme bénéfice pour le privé, sans même disposer des ressources ainsi payées autrement que par les accès organisés par l’éditeur ?
Les numérisations en masse réalisées par Google le sont aux frais de ce dernier (enfin, il ne faut pas sous-estimer les coûts de préparation, manutention, examen…), et la bibliothèque bénéficiaire reçoit en échange une copie numérique qu’elle peut utiliser en direction de son public. Sans perdre par ailleurs la propriété du document original.
Parlons argent, toujours : quels sont les apports  financiers publics réellement consentis pour numériser les collections dispersées dans les collectivités publiques ?

On avance que ce serait un marché de dupes. Mais les clauses des contrats particuliers avec les différentes collectivités ne sont pas connues, confidentialité oblige : comment argumenter sur leurs hypothétiques limitations ?  On notera que des bibliothèques comme la NYPL passent par Google Books pour la recherche plein texte, et que les bibliothèques sont dépossédées de ce mode de recherche. Le choix ne me choque pas, tant que Google Books fonctionne… et que la bibliothèque dispose d’une copie numérique des documents. Après tout :
- sans ce partenariat, dans combien de décennies les livres auraient-ils été numérisés ?
- le moteur de Google a prouvé son efficacité, non ?
- la visibilité des copies numériques est bien meilleure sur Google Books que sur le site de la bibliothèque : je renvoie à une étude signalant le faible usage par les universitaires en BU des portails numériques des bibliothèques. Quant aux programmes publics… : allez voir sur le site de Gallica : rien ne signale dans quelques dizaines de titres rares qu’ils ont été numérisés danbs le fonds de la BmL (voir les éditions du XVIe siècle)
Par ailleurs, je connais d’autres outils utilisés par les bibliothèques depuis des décennies qui sont bien verrouillés ! Lancez-vous dans l’aventure de vouloir découpler le fichier des usagers (pour en faire un outil connecté à d’autres services) de la base bibliographique de la quasi-totalité des SIGB, pour comprendre ce que je veux dire.

On s’indigne enfin du fait que l’original de la copie numérique reste propriété de Google. Certes, c’est un partenariat, non du mécénat. Mais l’essentiel de notre métier tient dans l’accès, non dans la possession. Et nous pratiquons depuis longtemps ainsi : accès aux périodiques en ligne (largement payés par les bibliothèques), insertion d’images ou de résumés issus des libraires en ligne (et qui, que je sache, restent leur propriété), etc. Pour les collectivités,  c’est affaire de négociation et de bon sens en veillant à garantir le patrimoine comme la mission de diffusion de la bibliothèque (d’où la défense que je fis en son temps d’un droit de prêt forfaitaire garantissant ce libre usage par les bibliothèques, et pouvant introduire officiellement la notion d’information publique par sa libre disponibilité à usage public).

Il faut largement explorer toutes les possibilités de rendre accessible, de proposer dans des contextes et corpus divers (services, portails, etc.) les documents que nous jugeons pertinents pour les publics servis. Compter sur l’argent de l’Etat, c’est folie. Il n’existera peut-être (et n’a d’ailleurs vraiment existé en masse) que pour les institutions relevant directement de lui.

La "bibliothèque universelle", conçue et possédée par des bibliothécaires, n’existera jamais, et c’est très bien comme ça : dans l’univers de la Toile, il faut trouver les moyens non tant de numériser nous-mêmes avec nos propres forces que d’offrir à nos publics la bibliothèque locale qui satisfera leurs besoins d’information. Et c’est, je le répète, une question d’accès plus que de patrimonialité (au sens notarial).

J’y reviendrai…

Post scriptum : deux citations de cet article dans la nuit suivant sa parution m’obligent à apporter quelques précisions :
- ce billet est écrit non à propos de la décision lyonnaise de confier à Google la numérisation de 500 000 livres libres de droits – sur laquelle ma position à Lyon m’interdirait de donner une position dans un blog personnel -, mais parce que le débat autour des numérisations, qui avait débuté bien avant cette décision, a  pris une soudaine ampleur (sans doute parce qu’on parle de la France : éternel nombrilisme !) ;
- je n’ai pas écrit ce billet ès qualités, d’autant que mes fonctions ne m’appellent pas à connaitre directement de ces dossiers. Merci d’oublier les titres et fonctions ! Voilà ce que c’est de signer de son nom…

Le bibliothécaire n’est pas Jeeves (le journaliste non plus)

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Samedi 6 septembre 2008
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Un billet pour compléter un autre. Il se trouve que Silvère a fait paraitre un nouvel article documenté sur le métier de journaliste (et de bibliothécaire), qui a provoqué de nombreux commentaires très intéressants. Je suis admiratif devant la patience bénédictine de l’auteur, qui collecte moult informations, les retranscrit, les annote et les diffuse (ce qui prouve que c’est un vrai veilleur, lui ! Je ne me prétends que commentateur des transmissions et réflexions de ces vrais veilleurs…). Et en même temps, son billet comme les commentaires m’attirent quelques réflexions (moins documentées qu’eux, mais baste, ce n’est ici qu’un blog, pas une revue savante !).

L’argument de Silvère pourrait être récapitulé en deux citations :

"la mise en formes (notez le pluriel), et d’”animation d’une communautédevient centrale pour les journalistes comme pour les bibliothécaires." ;

et :

"si ce que nous avons appris en terme de politique documentaire était à ne surtout pas oublier sur le web ? Et si les journalistes devaient d’abord apprendre à affirmer une ligne éditoriale (qu’elle soit issue d’une structure ou d’une communauté, ou même personnelle, mais l’affirmer clairement) avant d’affirmer qu’ils sont journalistes ? Et si les bibliothécaires devaient d’abord définir leurs objectifs avant de d’utiliser des outils 2.0 et de se dire médiateurs ?".

Je suis presque entièrement d’accord. Presque, car ce qui me chiffonne dans cette citation, c’est le ‘ou même personnelle‘ – que j’ai mis en rouge -. Et je voudrais insister fortement sur la nature "collective" de ces différents métiers qui traitent de l’information.

Confiance

Partons du cœur de ces métiers, les publics. C’est par la confiance qu’ils accordent au médiateur que ce dernier peut exercer son métier (sans quoi, il est médiateur sans public…un comble !). Cette confiance s’adresse-t-elle aux individus médiateurs ou au complexe processus social de leur action ? L’enquête du CREDOC en France soulignait la grande ‘valeur d’image’ de la bibliothèque, et j’ai récemment signalé une enquête américaine qui donnait aux news et magazines une ‘très’ mauvaise note par rapport notamment aux bibliothèques. Loin de moi l’idée de suggérer que les journalistes seraient moins fiables que les bibliothécaires, mais cela signifie sans doute que dans l’imaginaire collectif les bibliothèques (et non les bibliothécaires) sont globalement plus fiables que la presse (et non les journalistes). On pourrait poursuivre l’interrogation avec l’offre d’information sur Internet : dans la même enquête, les ressources d’Internet avaient encore une moins bonne appréciation. Ce qui amène à s’interroger sur la validité informative du ‘web social’, non en termes de valeur ‘pure’, mais de confiance. Les expériences d’information collaborative (Yahoo answers par exemple) veulent signifier que la communauté des gens est capable de produire et filtrer une information valide, laissant de côté les professionnels de celle-ci (journalistes contre blogueurs)… mais cette activité significativement sociale ne crée pas nécessairement un grand crédit d’information auprès du public visé… même si parfois elle peut apporter un succès médiatique !
Quand on parle de Wikipedia comme d’un exemple de connaissance sociale produite par tout un chacun, on oublie que WP est un appareil complexe (je cite la page d’accueil de la communauté Wikipedia) :

"Statuts élus ou désignés : Administrateurs (liste) • Bureaucrates • Arbitres • Stewards • Développeurs • Vérificateurs d’adresses IP • Robots
Rôles volontaires : Utilisateurs prêts à aider • Wikipompiers • Patrouille RC • Traducteurs • Wikigraphistes • Photographes • Ambassadeurs • Volontaires pour la presse
"

Bref c’est un véritable appareil éditorial, même s’il n’est pas placé sous la houlette d’un patron ! en fait, de mon point de vue, c’est un extra-terrestre (à qui je souhaite longue vie, mais sans y croire vraiment ! Une telle conjonction auto-organisationnelle n’a pour moi pas d’équivalent ailleurs…). Bref, on n’a pas confiance dans les auteurs anonymes, mais dans l’appareil éditorial, la réputation de la source, la légitimité de l’organisation. C’est dans l’organisation du back-office, la logistique, la systémique des contenus, que réside l’avenir (et dans le service personnel, of course !). Servir un public, une population pour nous, ce n’est pas proclamer l’avènement du spontanéisme, mais mettre en place un projet complexe et cohérent par lequel passeront – conçus ou provoqués, mais en tout cas filtrés et organisés – les contenus, y compris ceux apportés par les publics eux-mêmes. Cela vaut pour tous les professionnels de l’information.

Contexte, sacré contexte…

De plus, le contexte éditorial sera différent selon l’établissement ou le journal, et selon l’objectif de l’organisation ou de la collectivité. On n’attend pas la même chose du chroniqueur économique du Monde et du rédacteur mondain de Gala, même s’ils sont tous deux journalistes, et ils n’auront pas le même crédit du fait de leurs contextes éditoriaux respectifs. Un lecteur de Closer sait instinctivement que son magazine n’est pas parole d’évangile, et un lecteur d’une bibliothèque rurale n’attendra pas de celle-ci qu’elle l’aide à documenter sa thèse de physique (Eh, ce n’est pas une vraie comparaison, mais une image ! Que de choses à faire avec le choix, les conseils, l’ouverture culturelle, la capacité à réorienter ses besoins…!). Ce qui est en jeu dans l’évolution de tous les "métiers de l’information", c’est aussi et peut-être surtout l’appareillage de "rédaction-en-chef" et de pilotage qui organise les objectifs, la forme, le fond, et assied la réputation. Les questionnements des journalistes et bibliothécaires sur les mutations de leurs métiers, et leurs  interrogations partiellement convergentes, reposent en grande partie sur les changements de forme de l’ ‘autorité’ (ou de la réputation, ou de la légitimité,…) des structures informatives.

Un métier, c’est solide, non ?

Cessons de nous demander sans cesse ce que devient notre métier dans toutes ces mutations !! Il y a et il y aura maints changements de techniques et pratiques, de fonctions utilitaires, de circuits… , d’une façon qu’on devine accélérée, mais c’est toujours le même métier ! Un bibliothécaire c’est à la fois un système d’accompagnement cognitif (une bibliothèque) et/dans une institution à vocation collective. Un journaliste c’est un projet éditorial collectif (un journal, ou une radio, ou…) et/dans une reconnaissance par une communauté et des financeurs. Le reste n’est que techniques évolutives, réactivité professionnelle, attention aux usages mouvants, modification des processus de production, etc. Rien de cela ne remet en cause les fondements professionnels les plus solides…
Attention, cela ne signifie pas qu’un bibliothécaire soit journaliste, ni vice-versa : d’autres facteurs entrent en jeu, qui mériteraient bien d’autres billets !
Attention bis : cela ne signifie pas que la compétence ou la conviction personnelles ne jouent aucun rôle, bien au contraire !

Je ne crois pas à la reconnaissance publique du journaliste isolé, et encore moins à celle du bibliothécaire solitaire ("I am a poor lonely librarian…"), fussent-ils au service de la vérité – informative- et de toute la collectivité.  Le bibliothécaire n’est pas Jeeves (à lire !), ce serviteur génial de son maître qui trouve tout seul les solutions des énigmes pour son maître indolent. Il fonctionne dans et pour un système social, dans et pour un système fonctionnel de bibliothèque, et n’est pas grand chose sans lui. N’est-ce pas le cas pour tous les "professionnels de l’information" ? (more…)

Mardi 2 septembre 2008

Internet et la fréquentation des bibliothèques

Classé dans : Non classé — bcalenge @ Mardi 2 septembre 2008
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La mise en œuvre de services Web innovants (porteurs d’information et autres que des vitrines) attire parfois des réflexions comme « vous allez vider la bibliothèque de ses lecteurs, qui n’auront plus besoin d’y venir ! ». Cette assertion est doublement mal venue. D’une part cela sous-entend que la bibliothèque n’est qu’objet de nécessité mais pas de plaisir, d’autre part les deux activités sont placées sur le même plan (parce qu’elles ont l’institution bibliothèque comme source commune) alors qu’elles ne se déroulent pas dans le même espace temporel (périodes et modalités d’accessibilité) ni pour des objets similaires (à la bibliothèque le livre, l’exposition, l’espace de travail ; à l’espace web le texte en ligne, le cheminement hypertexte).

Et puis surtout, les études montrent que les deux formes de service ne sont pas concurrentes. A Lyon déjà, une étude sur le Guichet du Savoir signalait que 85 % des utilisateurs n’étaient pas inscrits à la bibliothèque. Certes mais on prétendra que le service est quelque peu atypique. Une autre étude plus récente, réalisée par l’Institute of Museum and Library Services (aimablement signalée par Vagabondages), donne un nouvel aperçu extrêmement intéressant des pratiques distinctes d’Internet, des bibliothèques, et des pratiques d’Internet au sein des bibliothèques (par le public, bien sûr !). C’est cette enquête qui me conduit à écrire ce billet. Dans ce travail d’une réelle ampleur, trois des enquêtes conduites méritent quelque attention :

- une enquête générale sur les sources d’information utilisées par les Américains (1 557 personnes)

- une enquête auprès des utilisateurs d’Internet (1 607 personnes)

- une enquête auprès des utilisateurs de bibliothèques (1 049 personnes)

Nul doute que l’examen des autres enquêtes (sur les utilisateurs des musées notamment) nous apporterait nombre d’informations utiles. Mais limitons la taille du billet ! et cantonnons-nous à quelques réflexions en passant. Soulignons en outre que l’enquête porte sur des Américains adultes de 18 ans et plus (et il n’est pas indifférent de relever que 75 % des Etatsuniens sont détenteurs d’une carte de bibliothèque, selon l’OCLC).

Quelques regards sur les besoins et stratégies de recherche

Premier point intéressant, l’enquête sur les pratiques générales d’information se positionne d’abord par rapport aux sources. Un Français (bibliothécaire) dirait peut-être : « ah oui ! Est-ce que les gens préfèrent Internet, le journal ou la bibliothèque ? ». Plus subtile, l’enquête se réfère dans un premier temps aux vraies sources, qui sont des supports et non des institutions : dans cette acception, la bibliothèque n’est pas une source, à la différence des livres, des revues, d’Internet (qui n’est qu’un support, ce que n’est pas la bibliothèque), voire des autres personnes – les gens - : voila les vraies sources pour le citoyen.

Un autre point qui m’a frappé : tous types de besoins d’information confondus (la liste est impressionnante), 57 % des derniers besoins d’information personnelle ou familiale se sont manifesté depuis 1 semaine ou bien moins. C’est dire que nous sommes dans l’ère de l’urgence : savons-nous répondre avec rapidité ? La proportion de besoins intervenant dans un délai aussi bref atteint presque 80 % pour les questions scolaires ou universitaires : comme disait S.R. Ranganathan, ‘économisons le temps du lecteur’ !

Ave quels moyens accède-t-on aux informations ? Quelle source permet –selon les enquêtés – d’obtenir la bonne information ? Chose très intéressante, les enquêtés placent en tête les personnes (les autres, les gens,…), avec une note de confiance supérieure même à la ressource d’Internet – les grands perdants étant la presse et les magazines, mais à un niveau très convenable… (les bibliothèques, états-uniennes rappelons-le, sont bien placées). Depuis le temps que je répète que l’avenir des bibliothèques repose dans les bibliothécaires, non dans les prouesses technologiques !!!!!!

Et cessons de rechercher l’exclusivité : en moyenne, un utilisateur va chercher 2,1 sources quand la question lui est importante… De quoi relativiser notre « indispensabilité » ( !)… et de toute façon dans cette compétition la bibliothèque est bien placée !

Quels usages pour quels besoins ?

Les besoins utilisant préférentiellement Internet (et y trouvant leur satisfaction) s’établissent comme suit : 47 % relèvent du travail, 42 % sont personnels, 11 % relatifs à l’éducation (attention aux acceptions diverses de travail ou éducation dans la société nord-américaine !). En matière de travail, 67 % des besoins d’information sont recherchés via Internet. Et c’est Internet qui domine largement pour tout ce qui concerne les questions personnelles (‘family’) et professionnelles (‘work’).

Quant aux objectifs de venue physique à la bibli, ils  relèvent à 47 % de la distraction (et/ou culture ? : entertainment), à 21 % de préoccupations personnelles ou familiales, à 6 % du boulot, et à 26 % de besoins éducatifs ou de formation. Même chez les étudiants –venant à la bibliothèque -, les questions personnelles (loisirs compris) produisent la majorité des motivations de venue (à 65 %) ; au passage, 37,5 % expriment … une recherche de place pour travailler (ça vous étonne ?!!!), et 12,5 % seulement recherchent de la ‘littérature’ (terme US générique pour les livres sans motivation utilitaire). Ce qui est intéressant, c’est que la question est posée du côté de l’usager ("qu’est-ce qui vous a fait venir ?") et non du côté des institutions ("quels sont les atouts de telle institution ?").

Il apparait clairement qu’un des atouts majeurs de bibliothèques est leur capacité de proposition d’un espace social, lieu de rencontre, espace de plaisir, ce qu’avait déjà souligné l’enquête du CREDOC en France.

La confiance documentaire

Les collections et les contenus informatifs ne sont pas absents de ces motivations, tout de même ! Déjà, l’entertainment utilise livres, disques, DVD. Mais l’usage documentaire semble apparaître davantage par le vecteur d’Internet, même pour les bibliothèques : 47 % des visiteurs physiques des bibliothèques cherchent de l’entertainment, contre 14 % seulement de ceux qui y viennent par Internet.

Et pourquoi des gens vont-ils dans les bibliothèques et sur leurs sites Internet ? Parce qu’ils ont confiance. C’est une forte leçon de cette enquête. L’enquête générale détermine un indice de confiance de 4,58 (sur 5) envers l’information fournie par les bibliothèques, contre un indice variant de 2,14 (sites personnels) à 3 (sites gouvernementaux) envers celle d’Internet.

Cumul et non substitution

Quand on croise ces différents éléments (dimension physique de l’espace social documenté, confiance informative, usages distincts des lieux et d’Internet), on comprend mieux deux conclusions majeures de l’enquête :

- « Les entrées dans les bibliothèques publiques continuent d’augmenter […] Le nombre d’entrées par habitant est passé de 3,8 en 1992 à 4,8 en 2005. Ainsi, Internet ne parait pas faire décliner le nombre des entrées en bibliothèque ». Allons plus loin (je m’épargne la traduction absolument exacte) : les visites externes sur les accès web de la bibliothèque n’ont pas d’impact significatif sur les entrées ‘physiques’. Les deux « espaces » ne se situent pas totalement sur le même plan des usages… Après, le pour quoi des entrées peut être questionné, comme en témoigne le débat virtuel suscité par la BPI autour de l’enquête du CREDOC.

- Les pratiques sont volontiers cumulatives (et non exclusives ou substitutives) : 10 % des enquêtés ne connaissent qu’Internet, mais 47 % cumulent visites sur Internet, dans les musées et dans les bibliothèques (bon, on est aux Etats-Unis)

Conclusions ?

Les cinq conclusions des études, à prendre avec précautions vu l’objet même de l’Institut (quand même justifier les bibliothèques et les musées !) et à ne pas transposer telles quelles (ce sont les États-Unis), sont les suivantes. A vous de traduire, je fatigue :

CONCLUSION 1. Libraries and museums evoke consistent, extraordinary public trust among diverse adult users.

CONCLUSION 2. An explosion of available information inspires the search for more information

CONCLUSION 3. The public benefits significantly from the presence of museums and libraries on the Internet.

CONCLUSION 4. Internet use is positively related to in-person visits to museums and libraries.

CONCLUSION 5. Museums and public libraries serve important and complementary roles in supporting a wide variety of information needs.”

Allez, on va se faire plaisir pour finir. Une citation à relever (US, une fois encore) : « Les utilisateurs d’Internet sont, par rapport aux non-utilisateurs d’Internet, à 91 % plus enclins à entrer dans des musées et à 50 % plus enclins à entrer dans des bibliothèques publiques » (“Internet users are about 91% more likely to visit museums and 50% more likely to visit public libraries than non-Internet users”).

Ce ne sont que quelques notes. Vous en dites quoi… après avoir lu les rapports, bien sûr !?

Un Post scriptum : l’étude propose une évaluation du bénéfice économique des bibliothèques : il est évalué à 35,8 milliards de dollars (vous avez bien lu !) économisés par les utilisateurs. Je ne crois guère à ces calculs-là, mais c’est intéressant…

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